À Charles Spon, le 9 mai 1653
Note [21]

Eusèbe Renaudot (v. note [16], lettre 104) : L’Antimoine justifié et l’antimoine triomphant, ou Discours apologétique faisant voir que la poudre et le vin émétique et les autres remèdes tirés de l’antimoine ne sont point vénéneux, mais souverains pour guérir la plupart des maladies, qui y sont extraordinairement expliquées ; avec leurs préparations les plus curieuses tant de la pharmacie que de la chimie ; par M. Eusèbe Renaudot, conseiller médecin du roi, docteur régent en la Faculté de médecine à Paris – Est in quibusdam tanta perversitas ut innuentis frugibus glande vescantur [Il y a chez certains tant de bizarrerie qu’ils se nourrissent de glands, quand on a le blé (Cicéron, L’Orateur, chapitre ix, § 31 ; citation reprise en exergue des Remarques… de Jean Merlet, v. note [3], lettre 346, et du Rabat-joie de l’Antimoine triomphant de Jacques Perreau, v. note [3], lettre 380)] (Paris, Jean Hénault, 1653, in‑4o ; Medic@). Ce livre, qui venait après La Science du plomb sacré des sages… de Jean Chartier (1651, v. note [16], lettre 271), répondait à l’Orthodoxe ou de l’abus de l’antimoine… de Claude Germain (1652, v. note [2], lettre 276). Un touchant exemplaire est exposé dans une vitrine du petit musée Théophraste Renaudot à Loudun, sa ville natale. La dédicace est à François Guénault, le « patron » de l’auteur :

« Monsieur, L’antimoine a été trop persécuté pour demeurer sans défense et je lui suis trop redevable pour ne la pas entreprendre. Je m’y sens d’autant plus engagé que j’ai cru ne pouvoir mieux m’acquitter de ce que je vous dois, et à la vertu de ce grand remède, que par l’aveu solennel que je fais, que sans vous il serait sans éclat, comme sans vous et sans lui je serais sans vie. Car bien qu’il ait des qualités excellentes et tout à fait singulières pour dompter les maladies les plus rebelles, il est pourtant certain que ce qu’il vaut serait sans prix et ce qu’il peut sans estime, si vous n’aviez découvert ses rares vertus par les heureux succès qu’il a eus depuis 40 ans que vous l’employez à la guérison de vos malades. Ces considérations, Monsieur, étaient assez fortes pour m’obliger à ce devoir, quand même je n’y aurais pas été poussé par la voix publique ; laquelle vous ayant si justement procuré cette haute réputation qui vous a fait connaître au traitement des rois et des princes l’un des plus judicieux médecins de l’Europe, je ne puis trouver un plus honorable asile, pour garantir l’antimoine de l’oppression de ceux qui ont conjuré sa perte, que celui de votre protection, puisqu’il y rencontrera sa sûreté, et moi la satisfaction de faire savoir à tout le monde que je suis, Monsieur, votre très humble, et très obligé serviteur. E. Renaudot. »

Suit un panégyrique enflammé de l’antimoine, long de 386 pages, dont le style touche parfois au lyrique, comme le montre cet extrait (page 102) parmi quantité d’autres :

« Encore qu’il me semble vous avoir manifesté nettement l’innocence de notre antimoine,[…] je me dispose […], pour son entière justification, de le mettre entre les mains de ses adversaires pour le dépouiller de tous ses ornements et l’entamer à leur fantaisie, afin d’éplucher exactement toutes les pièces qui le composent. Dans leur anatomie, je me promets qu’au lieu de ces substances vénéneuses qu’on lui reproche, on y rencontrera des propriétés singulières contre les maux les plus obstinés. Et comme la charmante Phryné {a} ayant été si puissamment accusée par ses ennemis {b} que ses juges étaient prêts de la condamner, ne fit que leur montrer sa belle gorge nue pour se garantir de leur jugement, je m’assure qu’aussitôt que l’antimoine vous aura exposé les beautés et les raretés qu’il cache dans son sein, que je me propose vous ouvrir par une division exacte et artificielle de toutes ses moindres parcelles, vous jugerez en sa faveur ; et que comme l’éloquence de l’orateur romain {c} fit tomber insensiblement des mains de Cæsar l’arrêt de mort qu’il avait porté contre le roi Dejotare, les vérités parlantes et solides qui vont achever de gagner vos esprits vous feront perdre la mauvaise opinion que vous pouvez avoir conçue contre cet innocent criminel. »


  1. Hétaïre (courtisane) grecque (béotienne) du ive s. av. J.‑C.

  2. Accusée d’avoir introduit à Athènes le culte d’un dieu étranger, Phryné fut mise en procès, mais acquittée après s’être dénudée devant ses juges.

  3. Cicéron, auteur du plaidoyer Pro rege Deiotaro en 46 av. J.‑C., en faveur de Deiotarus, roi des Galates, mort vers l’an 42.

  4. Roi d’Arménie qui bénéficia de la clémence de César.

On peut en sourire, mais ces roucoulades n’ôtent rien au sérieux de Renaudot qui assène ailleurs ses arguments avec une clarté et une rigueur alors fort inhabituelles dans les ouvrages de polémique médicale : on en lira des exemples dans la relation des tractations qui ont conduit la Faculté à inclure le vin émétique dans son Codex de 1638 (v. note [14], lettre 15), et dans les notes [9], [10] et [40] de l’observation de Guy Patin sur l’antimoine.

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 9 mai 1653. Note 21

Adresse permanente : //www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=0312&cln=21

(Consulté le 14.12.2019)

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