À Jean Vassan de Saint-Paul, le 8 novembre 1643
Note [5]

Selon Bayle, Pierre de Montmaur (Bétaille, dans le Quercy, 1576-Paris 22 mars 1650, v. note [2], lettre 223) :

« a passé pour le plus grand parasite de son temps, et il se rendit si odieux aux beaux esprits qu’ils employèrent contre lui tous les traits et toutes les inventions de la satire la plus outrageante. Il étudia les humanités chez les jésuites de Bordeaux ; et comme il avait une mémoire extraordinaire, il fit concevoir de si hautes espérances du progrès de ses études, qu’on l’engagea à prendre l’habit de jésuite. On l’envoya à Rome où il enseigna la grammaire pendant trois ans avec beaucoup de réputation. On le congédia ensuite parce que l’on vit que sa santé était chancelante. Il s’érigea en vendeur de drogues à Avignon et amassa bien de l’argent par ce moyen. Après cela, il vint à Paris, et n’ayant pas trouvé son compte au barreau, il se tourna du côté de la poésie parce qu’il espéra de participer aux présents dont le cardinal de Richelieu gratifiait les bons poètes : il cultivait ce qu’il y avait de plus puéril dans ce bel art, je veux dire les anagrammes et tels autres jeux de mots. Il succéda {a} à Goulu dans la chaire royale en langue grecque. […]
Il me semble qu’on peut dire sans se tromper que cet homme-là n’était pas à beaucoup près aussi méprisable qu’on le représente. Il aimait trop la bonne chère ; il allait manger chez les grands plus souvent qu’il n’eût fallu ; il y parlait avec trop de faste, je n’en doute point ; mais si la fécondité de sa mémoire, si sa lecture, si sa présence d’esprit ne l’eussent rendu recommandable, aurait-il eu tant d’accès chez M. le chancelier, chez M. le président de Mesmes et auprès de quelques autres personnes éminentes, et par leur rang, et par leur bon goût, et par leur érudition ? Gardons-nous bien de prendre pour un fidèle portrait les descriptions satiriques que l’on fit de sa personne et de ses actions. Les meilleurs poètes, les meilleurs esprits du temps, se donnèrent le mot et conspirèrent contre lui, et ils tâchèrent de renvier les uns sur les autres pour le tourner en ridicule ; de sorte qu’ils inventèrent une infinité de fictions. Il faut donc prendre cela pour des jeux d’esprit et pour des romans, et non pas pour un narré historique. Balzac {b} s’enrôla avec tant de zèle dans cette espèce de croisade qu’il voulut bien prendre la peine de descendre du haut de sa gravité afin de donner à ses pensées quelque air de plaisanterie badine. C’était pour lui une occupation plus fatigante que ne l’eût été pour Scarron un écrit sérieux et guindé. Il fit plus, car il sonna le tocsin, il anima ses amis à prendre la plume et à fournir leur quote-part. C’est une chose assez remarquable que les suppôts de la Faculté des arts de l’Université de Paris n’accoururent point au secours de leur confrère Pierre de Montmaur. C’est un signe qu’il n’avait su se faire aimer ni des régents de collège, ni des beaux esprits. C’eût été un étrange tintamarre si ces régents eussent fait une contre-ligue en sa faveur, et se fussent mis en devoir de faire servir toute leur grammaire et toute leur rhétorique, en prose et en vers, contre ses persécuteurs ».


  1. En 1623.

  2. Jean-Louis Guez de Balzac.

Sous le nom de Mamurra (l’un des nombreux surnoms dont on affubla Montmaur, qui était le nom d’un chevalier romain, favori de César, dont Horace avait brocardé la munificence dans une de ses satires), Guy Patin faisait allusion aux Petri Monmauri Græcarum litterarum professoris Regii Opera in duos tomos divisa, iterum edita et notis nunc primum illustrata a Quint. Ianuario Frontone [Œuvres de Pierre de Montmaur, professeur royal de lettres grecques, divisées en deux tomes ; rééditées et pour la première fois illustrées de notes par Quintus Januarius Fronto] (Paris, sans nom, 1643, in‑4o). Bayle cite l’explication qu’en a donnée le véritable auteur, Adrien de Valois (v. note [42], lettre 336), dans son Valesiana (pages 37‑38) :

« Je ne voulus pas être des derniers à prendre parti dans une guerre si plaisante : je fis imprimer deux pièces latines de ce professeur, l’une en prose et l’autre en vers, avec des notes ; et quoique ces deux pièces ensemble ne tinssent que huit pages, je les divisai en deux tomes. J’ajoutai ensuite sa vie composée par M. Ménage, et tous les vers latins et français que je pus ramasser des uns et des autres ; auxquels je joignis quelques épigrammes latines que j’avais faites sur lui. Comme chacun prenait des noms de guerre, j’en fis de même, et pris celui de Quintus Ianuarius Fronto. Ces trois noms me convenaient parfaitement ; Quintus, parce que j’étais le cinquième de mes frères ; Ianuarius, parce que je suis né le mois de janvier ; et Fronto, parce que j’ai le front large et élevé. »

Ce n’est qu’un exemple du déchaînement de libelles qui coururent contre Montmaur.

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Jean Vassan de Saint-Paul, le 8 novembre 1643. Note 5

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(Consulté le 19.01.2021)

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