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À André Falconet, le 27 juin 1651

Monsieur, [a][1]

Vous ne doutez pas que je n’aie été très aise d’avoir de vos nouvelles et d’apprendre que vous soyez revenu de vos eaux à Lyon en bonne santé ; [2] mais je vous prie, apprenez-moi donc en quelle province est Vichy, à combien de Lyon et quelles eaux [3] ce sont, vitrioleuses, ferrées, bitumineuses, nitreuses ou sulfurées ? Collegam vestrum tam imprudenter ad eiusmodi aquarum usum descendisse plane miror[1] c’est signe qu’elles sont bien subtiles puisqu’il y a été pris dès le premier jour et qu’il n’était guère préparé pour cela. Soyez assuré que je ne parlerai jamais du secret que vous m’avez confié de cette maladie, lapidi dixisti[2] Je suis bien aise que vous l’ayez si heureusement secouru et que vous vous soyez rencontré là fort à propos. Videtur mihi homo ille quarta luna natus [3][4] et je ne m’étonne plus s’il est quinteux : epileptici sunt melancholici et morosi[4][5] Il fera bien de prendre garde à son fait et de ne plus retourner aux eaux minérales. Je suis bien aise que vous ayez vu M. Giraud, [5][6] c’est un fort honnête homme, je vous supplie de lui faire mes recommandations. J’ai peur que votre épicier, [7] M. Bloth, [8] n’ait un rein ulcéré, d’où découle tant de matière purulente qu’il vide par en bas. La gangrène [9] est là bien dangereuse propter cacoethiam et acrimoniam illius puris[6] Vous parlez de boire du vin [10] avec M. Giraud, je pense qu’il n’en boira guère avec vous, est enim ex genere hydropotarum [7] et est de la confrérie de celui duquel parle Ovide : [11] Vina fugit, gaudetque meris abstemius undis[8][12] Pour vous, je ne vous l’ai pas défendu, mais je vous prie de n’en boire que très peu, ne tibi fiat venenum[9] Pour des nouvelles, il n’y a ici rien de nouveau en matière de livres ; ôtez la querelle des molinistes [13][14] et des jansénistes [16] qui produit souvent de nouveaux petits livres. [10] La mésintelligence continue toujours très forte entre la reine [17] et M. le duc d’Orléans, [18] auquel M. le Prince [19] est très particulièrement attaché d’alliance et d’intelligence. Elle voudrait bien ravoir son Mazarin, [20] mais cela ne sera jamais ici, ou tout au moins sans grand danger d’être assommé en tel lieu se pourra-t-il rencontrer, vu la haine publique dont il est merveilleusement chargé, sans celle des princes et des autres grands. On ne parle plus tantôt ici que de la majorité du roi, [21] du sacre et des états généraux. [22] Le duc d’Orléans garde le lit et la chambre il y a plus de 15 jours sous ombre de la goutte [23] et des hémorroïdes. [24] On croit pourtant que c’est une maladie feinte afin de ne point aller au Palais-Royal, [25] où M. le Prince ne va même plus. Le roi de Danemark [26] a découvert une grande conspiration contre sa personne. [11][27] Il y a pareillement bien du bruit en Pologne, le roi [28][29] et la reine [30] en sont en campagne. [12] Quand vous verrez M. Duhan, [31] je vous prie de lui faire mes recommandations et de lui dire que le livre qu’il a emporté d’ici, qui est G. Puteanus de medicamentorum quomodocumque purgantium Facultatibus, libri duo[13][32][33] est fort bon à imprimer, mais qu’il faut auparavant en revoir la copie à cause de quelques fautes qu’il y a ; et après cela, je tiens pour certain qu’il en aura bon débit. On voit ici souvent par les rues M. le Prince, d’où quelques-uns soupçonnent quelque désordre, mais je pense qu’il n’y en aura point : tandis qu’il sera en bonne intelligence avec le duc d’Orléans, ceux de l’autre parti n’entreprendront rien et ainsi s’écoulera le reste de la minorité ; mais lorsque la majorité sera venue, on parlera d’autre chose, d’autres personnages monteront sur le théâtre. M. le duc de Beaufort [34] est ici fort malade d’une continue double-tierce, [35] dont les accès sont fort rudes ; on l’a transporté de la rue Quincampoix, où était son logis, à l’hôtel de Vendôme où il y a un plus bel air. [14] Le prince de Conti [36] est aussi malade. Ils guériront s’ils peuvent, au moins le pain est-il encore plus nécessaire que ces princes. Je vous baise les mains de toute mon affection et finis la présente avec protestation que je serai toute ma vie, Monsieur, votre, etc.

De Paris, ce 27e de juin 1651.

Je vous envoie un décret de notre Faculté contre trois des nôtres qui, spe lucri[15] s’échappaient de nous et se laissaient emporter à l’antimoine. [37] Cela les a fait rentrer dans leur devoir et si par ci-après ils manquent, nous ne leur manquerons point : on leur appliquera la loi et l’efficace du décret si vivement qu’ils en demeureront chassés ; unius pœna erit aliorum metus[16] Je ne pense point qu’ils y retournent de tout mon décanat. [38] Je vous les nommerai particulièrement : ce sont Guénault, [39] Béda [40] et Cornuti. [41] Si nous l’eussions souffert de ces trois-là, ils en eussent sans doute incontinent attiré d’autres par la règle Abyssus abyssum invocat[17][42] M. de Beaufort, M. de Vendôme, [43] son père, et M. de Nemours, [44] son gendre, sont fort malades, et Mme de Montbazon [45] aussi.


1.

« Je m’étonne fort que votre collègue ait été si imprudent qu’il ait fini par arriver à employer des eaux de ce genre ».

2.

« vous l’avez dit à un tombeau ». Fidèle à sa promesse, Guy Patin a gardé pour lui l’identité de ce médecin du Collège de Lyon qui avait « été pris » à Vichy, c’est-à-dire frappé d’une crise d’épilepsie, maladie tenue pour honteuse à l’époque.

3.

« Je remarque que cet homme est né le quatrième jour après la nouvelle lune. » Guy Patin ne prisait guère le mélange de l’astronomie et de la médecine, et le voilà pris en flagrant délit d’y croire tout de même un peu.

4.

« les épileptiques sont mélancoliques et maussades. »

Quinteux : « capricieux, fantasque, qui est sujet à des quintes. On le dit tant de l’homme que des chevaux qui sont ombrageux. Quelques-uns croient que ce mot vient de quinte-essence, parce que ceux qui cherchent la quinte-essence des choses, comme la quadrature du cercle ou l’or potable, sont ordinairement bourrus » (Furetière).

5.

Ce Giraud était un chirurgien lyonnais, de prénom inconnu, ami d’André Falconet et de Guy Patin.

6.

« à cause de la malignité et âcreté de ce pus. »

7.

« il est en effet de l’espèce des buveurs d’eau ».

8.

« Sobre, il déteste le vin et n’aime que l’eau pure » (v. note [3], lettre 159).

9.

« afin qu’il ne devienne pour vous un poison. »

10.

Les molinistes étaient ceux qui suivaient les opinions de Luis Molina (Cuença, Nouvelle Castille 1535-Madrid 1601), jésuite espagnol, en ce qui regarde le secours de la grâce divine et le concours de la volonté de l’homme aux bonnes actions. Peu avant de mourir, Molina avait laissé un livre, Concordia liberi arbitrii cum gratiæ donis, divina præscientia, providentia, prædestinatione et reprobatione, ad nonnullos primæ partis D. Thomæ articulos… [Alliance du libre arbitre avec les dons de la grâce, la prescience divine, la providence, la prédestination et la réprobation, contre quelques articles de la première partie de saint Thomas…] (Lisbonne, Antonius Riberus, 1588, in‑4o), qui déclencha une vive dispute entre les dominicains (thomistes) et les jésuites.

Dans les lettres de Guy Patin, moliniste est synonyme de jésuite ou de partisan des jésuites. La querelle se prolongeait alors entre les jésuites, toujours tenants du libre arbitre (grâce efficace, à laquelle chaque âme coopère ou résiste), et les jansénistes, tenants de la prédestination (grâce particulière, v. note [50], lettre 101).

11.

En 1637, Corfitz Ulfeldt (1606-1664) s’était acquis une haute position auprès du roi de Danemark et de Norvège, Christian iv, en épousant sa fille naturelle, Leonora Chistina ; il avait pu laisser libre cours à ses ambitions de puissance, en dépit de ses piteux échecs politiques et militaires contre la Suède (traité de Bromsebrö, 1645).

À la mort de Christian iv, Ulfeldt avait tout mis en œuvre pour compliquer l’ascension de l’héritier légitime, Frédéric iii, sur le trône (élection du 6 juillet 1648). Fédérant la grogne de la noblesse, Ulfeldt avait obtenu qu’elle se fît sous condition d’une importante restriction du pouvoir royal au profit des intérêts nobiliaires défendus par le Conseil d’État (Rigsraad). Pendant quelques années, le sénateur Ulfeldt avait gouverné le pays sous le titre de majordome.

Frédéric iii mettait alors fin à cette situation d’usurpation effective en profitant d’une suspicion de complot (qui se révéla fausse par la suite) fomenté par une ancienne maîtresse d’Ulfeldt, Dina Winhavers, pour empoisonner la famille royale. Dina fut exécutée et le lendemain, 14 juillet 1651, Ulfeldt préféra fuir le Danemark avec sa famille. Il se réfugia d’abord à Amsterdam puis gagna la Suède pour se mettre au service du roi Charles x Gustave, ennemi héréditaire du Danemark. Une nouvelle guerre scandinave était prête à éclater. V. note [3], lettre 788, pour des détails complémentaires sur Ulfeldt.

12.

Jean ii Casimir Vasa (ou Casimir v, Krakow 1609-Nevers 16 décembre 1672) avait été élu roi de Pologne en 1649 après la mort de son frère Ladislas iv (v. note [2], lettre 128). Précédemment, il avait été prisonnier en France, était entré à Rome dans la Compagnie de Jésus (1643) et avait été nommé cardinal en mai 1646. En novembre 1647, avant même d’avoir été sacré et d’avoir reçu le chapeau, il avait envoyé sa résignation au pape qui l’accepta en juillet 1648.

Devenu roi, il avait épousé la veuve de son frère, la princesse Marie (Marie-Louise de Gonzague-Mantoue, v. note [11], lettre 18). Casimir lutta longtemps, avec des alternances de succès et de revers, contre les Cosaques, les Tartares et les Russes ; il s’engagea dans une guerre imprudente contre les Suédois, fut vaincu, et leur roi, Charles-Gustave, soumit toute la Prusse, prit Varsovie et fut sur le point d’être proclamé roi de Pologne. Cependant, avec l’appui de l’empereur, Casimir se releva, souleva les palatinats et put imposer à son ennemi le traité d’Oliva (1660) qui le remit en possession de ses États. Devenu veuf en 1667, fatigué de lutter contre une aristocratie turbulente et prévoyant, avec une étonnante sagacité, les malheurs que cette anarchie permanente devait attirer sur la Pologne, il abdiqua le 16 septembre 1668, sans parvenir à faire élire le duc d’Enghien (Henri-Jules, fils du Grand Condé) comme son successeur. Casimir se retira en France et devint abbé de Saint-Germain-des-Prés puis de Saint-Martin-de-Nevers. Il a été le dernier représentant de la Maison Vasa (G.D.U. xixe s. et Jestaz). On peut voir son somptueux monument funéraire dans le transept nord de l’église Saint-Germain-des-Prés à Paris.

13.

Guillaume Dupuis, dit Puteanus : « Deux livres sur les facultés des médicaments purgatifs de quelque sorte qu’ils soient » (v. note [52], lettre 104).

14.

Journal de la Fronde (volume i, fos 434 vo, 30 juin 1651) :

« Le 23, M. de Beaufort étant tombé malade de fièvre continue, Monsieur son père {a} le fit transporter le 25 en l’hôtel de Vendôme dont l’air est plus sain ; et l’on remarqua que plusieurs bourgeois l’y accompagnèrent et qu’ils l’y vont visiter en grand nombre. Le 27, M. le coadjuteur l’alla voir, ce qui fut d’autant plus surprenant qu’ils étaient extrêmement piqués l’un contre l’autre depuis la liberté de Messieurs les princes, lesquels n’avaient pu trouver aucun moyen de les accommoder ; et c’est en quoi on loue hautement cette action si généreuse de M. le coadjuteur. Aussitôt que M. de Beaufort l’aperçut, il lui tendit les bras et s’embrassèrent avec de grandes tendresses, protestant l’un à l’autre d’oublier tout le passé et de vivre désormais dans une intelligence aussi parfaite qu’ils avaient fait autrefois. Le 28, on vit paraître le pourpre sur le visage de M. de Beaufort, {b} lequel étant fort mal, reçut le Saint-Sacrement, et M. le coadjuteur y assista. Il se porte mieux aujourd’hui, ayant reposé quelques heures la nuit passée. »


  1. César Monsieur, duc de Vendôme.

  2. Cette fièvre pourprée pouvait être une rougeole, comme le fait aussi penser sa contagiosité, signalée à la fin du post-scriptum.

15.

« dans l’espoir de s’enrichir ».

16.

« la condamnation d’un seul provoquera la crainte des autres. »

Codex Justinianus (ix, 27, 1) :

« Pour que la condamnation d’un seul puisse devenir la crainte de beaucoup, {a} nous ordonnons que le chef qui a mal agi soit mené sous bonne garde dans la province qu’il a pillée et contraint de rembourser le quadruple de ce que non seulement sa famille, mais aussi son armée et son administration ont pris, ainsi que ce qu’il a lui-même volé ou soustrait aux habitants de notre province ».


  1. Ut unius pœna metus possit esse multorum.

17.

« L’abîme appelle l’abîme » (Psaumes, v. note [9], lettre 177).

Le plus récent décret de la Faculté de médecine de Paris, distribué à tous les docteurs régents après avoir été imprimé, sur ordre du doyen Guy Patin, était daté du 12 juin 1651. Les Décrets et assemblées de 1650‑1651, dans les Commentaires de la Faculté de médecine de Paris, en donnent la transcription et la traduction. Sans en nommer aucun, il rappelait à tous et chacun des docteurs l’interdiction de signer des approbations en faveur d’étudiants en médecine, de médicaments ou d’ouvrages médicaux, sans avoir préalablement obtenu l’autorisation de la Compagnie tout entière.

a.

Bulderen no lviii (tome i, pages 167‑171) ; Reveillé-Parise no cccxcv (tome ii, pages 585‑587).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de André Falconet à Guy Patin, le 27 juin 1651.
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(Consulté le 06.04.2020)

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