L. 344.  >
À Charles Spon, le 20 mars 1654

Monsieur, [a][1]

Vous saurez que le 23e du mois passé, comme j’étais dans mon étude, je vis entrer un gros homme tout reformé, qui me salua de très grande affection. [1] J’eus d’abord de la peine à le connaître, mais je luis dis après, Monsieur, n’êtes-vous pas M. de Sorbière ? [2] Et c’était lui-même. Aussitôt il me fit un compliment tout plein de charité, de foi et d’espérance chrétienne. Il me dit qu’il s’était fait catholique ; [3] qu’il avait des lettres du cardinal Barberin, [4] lesquelles il me voulait montrer ; qu’il avait pensé aller à Rome, mais qu’une affaire l’avait emmené à Paris ; qu’il y venait chercher de l’emploi ; qu’il était assuré d’une pension de la libéralité de Messieurs du Clergé ; qu’il eût bien voulu avoir quelque emploi à la cour pour obtenir quelque bénéfice. Enfin, après plusieurs discours, étant pressé de sortir, nous nous séparâmes. Je vois bien qu’il y a du changement à son affaire ; mais néanmoins, je doute s’il a bien fondé sa cuisine car, quoique le feu du purgatoire [5] soit bien chaud et bien grand, tout saint et sacré qu’il est, néanmoins tous ceux qui s’y chauffent n’en mangent point les chapons. Quinze jours après je le rencontrai par la ville, gros et gras avec un petit collet. Il me dit qu’il avait eu le bonheur de saluer Son Éminence, [6] qui lui avait promis un bénéfice ; et en attendant, qu’il s’était obligé à une pension de 100 écus de rente. Je lui dis que c’était bien peu, il me répliqua qu’il avait d’une autre part 400 livres de Messieurs du Clergé, laquelle somme il espérait de faire augmenter l’année prochaine que ces Messieurs feront leur grande assemblée, en attendant quelque bon et gras morceau qui puisse sortir de la marmite du purgatoire. Il y a environ 15 ans qu’un de nos médecins, nommé Renouard, [7] se fit prêtre et quitta la médecine, pensant attraper un bon bénéfice qui ne lui vint pas. Sur ce changement inopiné je fis les vers suivants :

Languentes animæ, quas purgatorius ignis
Excoquit, atque suo carcere tentus habet,
Vulpis tam cautæ tristem ridete figuram !
Mystificus nunc est, qui medicaster erat
[2]

Le mot Vulpis est une allusion à son nom de Renouard qui approche fort de Renard.

On parle toujours des noces des nièces de l’Éminence [8] avec MM. de Candale [9] et de La Meilleraye [10] le fils, et de celles des deux sœurs de l’Éminence avec d’autres grands seigneurs qui veulent entrer dans le temple de la Fortune [11] et avoir leur part du pain bénit de cette confrérie ; mais pour vous dire la vérité de toutes ces nouvelles, il faut que je vous dise comme un ancien historien, Je vous en écris plus que je n’en crois[3][12]

Des Fougerais [13] donna depuis peu, dans le faubourg Saint-Germain, [14] de l’antimoine [15] à un prélat italien qu’on nomme archevêque de Smyrne ; [16] le pauvre homme en mourut le lendemain. Cette mort a encore fait crier haro à bien du monde contre ce maudit poison. Voilà de quoi augmenter mon martyrologe de l’antimoine. Un homme de bien après tant de malheurs s’en abstiendrait à bon escient, mais c’est un article fondamental du chef de leur secte qu’il faut plumer l’oison tandis qu’on le tient, et quand on tient son argent, que le diable l’emporte s’il veut. Ces gens-là ont-ils de la conscience ?

On dit qu’il y a une des nièces du cardinal d’une beauté singulière [17] que l’on espère de faire monter sur le trône de la Fortune, [18] bien qu’elle ne soit que nièce d’un Jupiter cramoisi ou, pour parler avec Scaliger, [19][20] d’un champignon du Vatican. [4] Je me recommande à vos bonnes grâces et je suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, ce 20e de mars 1654.


1.

V. note [1], lettre 342, où la même anecdote est contée avec quelques variantes mineures.

2.

« Riez de la triste figure du prudent Renard, âmes languissantes que le feu du purgatoire a desséchées et a détenues dans sa prison ! Celui qui était médicastre est maintenant mystifié. »

Louis Renouard, originaire de Lisieux, avait été reçu docteur régent de la Faculté de médecine de Paris en 1633 (Baron).

3.

Traduction de Plura scribo quam credo, expression qui se lit dans la curieuse :

Historia Bohemica. Habes hic candide lector, Æneæ Sylvii de Bohemiorum origine, atque gentis illius gestis, moribus, ac institutis elegantiss. libellum, complectentem simul variarum rerum, præcipue tempore concilii Constantien. ac Basilien. gestarum, quibus author ipse interfuit, cognitionem, uti index hæc omnia copiose demonstrabit.

[Histoire de Bohême. Voici pour toi, bienveillant lecteur, le très élégant petit livre d’Enea Sylvio {a} sur l’origine des Bohémiens, avec les actions, les mœurs et les institutions de ce peuple ; il embrasse aussi la connaissance de divers faits qui se sont principalement produits au temps des conciles de Constance et de Bâle, {b} auquel l’auteur a lui-même assisté ; toutes choses dont l’index fait copieusement état]. {c}


  1. Enea Silvio Piccolomini (Æneas Sylvius ; Corsignano, République de Sienne 1405-Rome 1464) a mené une double carrière d’écrivain latin, historien et poète, et d’ecclésiastique. Admis à la prêtrise et immédiatement nommé évêque de Trieste en 1447, il fut créé cardinal en 1456 et élu pape en 1458 sous le nom de Pie ii. Sa principale action consista à favoriser les croisades contre les Ottomans.

  2. Le concile œcuménique de Bâle (1431-1439), auquel Piccolomini avait assisté comme secrétaire du cardinal Domenico Capranica, a consolidé les conclusion de celui de Constance (1414-1418), qui avait mis fin au Grand Schisme d’Occident (1378-1417, v. note [67] du Faux Patiniana II‑5).

  3. Cologne, Gothardus Hittorpius, 1532, in‑8o de 190 pages, pour la première édition.

La citation peut être prise pour une maxime générale sur le travail de tout historien (avant-dernier des 72 chapitres, page 187) :

Mihi quid horum verius videatur non facile dixerim, neque certa pro incertis ausim affirmare. Aliorum dicta recenseo, et plura scribo quam credo.

[Je ne dirais par aisément ce qui me semble vrai de ces gens, et n’oserais affirmer des certitudes pour des incertitudes. Je recueille ce qu’on dit d’autres, et en écris plus que je n’en crois].

4.

V. note [10], lettre 53, pour cette façon que Joseph Scaliger avait de brocarder les cardinaux. Marie Manicini (v. note [21], lettre 342) était la nièce mazarine dont la beauté singulière intriguait la cour.

V. note [50] de la thèse sur la Sobriété (1647) pour l’explication de Jupiter miniatus, « Jupiter cramoisi ». Sans accès au manuscrit, il est impossible de dire si cette traduction est de Guy Patin ou des éditeurs de sa lettre.

a.

Cette lettre a pour destinataire Charles Spon dans Du Four (édition princeps, 1683, no xlviii, pages 161‑165) et Bulderen, (no lxxxi ; i, pages 224‑227), mais André Falconet dans Reveillé‑Parise (no ccccxviii ; iii, pages 24‑26).

À quelques raccourcissements près, ses premier et dernier paragraphes sont semblables à des passages de la lettre à Spon du 6 mars 1654 (v. notes [4] et [23], lettre 342). L’entre‑deux étant original, la lettre mérite d’être préservée, nimbée du mystère des manuscrits qui ne sont pas parvenus jusqu’à nous : Guy Patin pouvait blanchir deux murs avec la même chaux (v. note [35], lettre 336), et les premiers éditeurs de ses lettres en ont fabriqué de fictives avec des fragments épars, comme Charles Patin l’a clairement expliqué dans sa correspondance avec Jacob Spon. Un doute existe, mais je les ai suivis dans la destination de cette lettre à Charles Spon.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Charles Spon à Guy Patin, le 20 mars 1654.
Adresse permanente : https://www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=0344
(Consulté le 05.12.2022)

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