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Avis au lecteur de la première édition des Lettres (Vigneul‑Marville, 1683)

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Avis au lecteur [a][1][2]

« Il faudrait avoir eu peu de commerce avec la république des lettres pour ne savoir pas le rang qu’y tenait Monsieur Guy Patin, professeur royal en médecine à Paris ; mais ceux qui ne l’auront pas connu, pourront du moins apprendre par ces Lettres plusieurs particularités de sa vie, de ses habitudes avec les savants et du caractère de son esprit ; ce qui nous doit dispenser d’en entretenir au long le lecteur. Ceux qui veulent juger du cœur par les traits du visage, pourront aussi étudier le portrait que nous donnons au frontispice de ce livre. [3] À quoi, pour leur donner un peu de lumières, nous ajouterons quelques nouveaux traits de pinceau. Il avait la taille haute et droite, la démarche assurée, la constitution robuste, la voix forte, l’air hardi, le visage médiocrement plein, les yeux vifs, le nez grand et aquilin, et les cheveux courts et frisés. Feu M. Huguetan, [4] avocat de Lyon, qui le connaissait particulièrement, trouvait qu’il donnait de l’air à Cicéron [5] dont on voit la statue à Rome ; mais on peut dire surtout qu’il avait beaucoup de l’esprit de cet illustre Romain, car il avait une éloquence naturelle, une conversation savante et enjouée, une mémoire merveilleuse et un grand discernement des bonnes choses. Aussi eût-il été fort propre au barreau s’il eût aimé la chicane. Son érudition et sa présence d’esprit furent admirées en Parlement quand il y plaida pour la Faculté de médecine contre le Sieur Renaudot, [6][7] docteur de Montpellier qui prétendait pratiquer à Paris, comme s’il eût été agrégé à leur Corps. M. Patin gagna hautement sa cause contre lui, mais il consola sa partie en sortant de l’audience, l’ayant abordé d’un grand sang froid : Monsieur, lui dit-il, vous avez gagné en perdant. Comment donc ? lui répondit Renaudot. C’est, répliqua M. Patin, que vous étiez camus quand vous êtes entré au Palais, mais vous en sortez avec un pied de nez. Ce fut sur le même procès perdu qu’il fit ce plaisant quatrain en manière de ceux de Nostradamus : [8]

Quand le grand Pan quittera l’écarlate,
Pyre venu du côté d’Aquilon,
Cuidera vaincre en bataille Esculape,
Mais il sera navré par le talon.

Le grand Pan, c’était le cardinal de Richelieu [9] qui mourut en ce temps-là. Pyre est un abrégé de Zopyre [10] qui, s’étant fait couper le nez pour livrer Babylone à Darius, [11] signifiait Renaudot qui était mal partagé en nez. Esculape[12] comme l’on sait, était le dieu de la médecine. Navré par le talon, ce sont les conclusions de l’avocat du roi M. Talon. [1][13] Aussi faut-il avouer que Monsieur Patin était un des plus spirituels et des plus agréables railleurs qui fût en France, et non pas de ces railleurs qui rient les premiers de leurs bons mots. Il disait les choses avec un froid de stoïcien, mais il emportait la pièce, et sur ce chapitre il eût donné des leçons à Rabelais. [14] On disait qu’il avait commenté cet auteur et qu’il en savait tout le fin. C’est ce qui le fit accuser d’être un peu libertin[15] La vérité est qu’il ne pouvait souffrir la bigoterie, la superstition et la forfanterie ; mais il avait l’âme droite et le cœur bien placé : passionné pour ses amis, affable et officieux envers tout le monde, et particulièrement envers les étrangers et les savants, admirateur des Anciens, d’Hippocrate, [16] de Cicéron, de Pline [17] et de Galien, [18] et ennemi juré des auteurs arabes, [19] des empiriques, [20] des chimistes [21] et de tous ceux qui voulaient s’ériger en maîtres dans la médecine, ou qui la chargeaient d’un fatras importun de remèdes. Il appelait les chimistes, les singes de la médecine, les apothicaires, des cuisiniers arabesques, parce que les Arabes ont merveilleusement augmenté la pharmacie, et les chirurgiens, [22] des gens habillés de noir avec des bas rouges, [2] c’était alors la manière dont ils étaient vêtus. Il en voulait surtout à ces apothicaires impitoyables qui accablent les malades de remèdes. C’est pourquoi il contribua beaucoup à ruiner leur métier par L’Apothicaire charitable, quoi qu’il n’en fût pas proprement l’auteur. [23] Il définissait quelquefois plaisamment un apothicaire, Animal bene faciens partes, et lucrans mirabiliter[3] ne pouvant souffrir les grosses parties qu’ils faisaient aux malades. Dès l’an trentième de son âge, étant déjà en grande réputation, un de ses amis mit ces deux vers sous son portrait gravé en taille douce :

Galeni vindex, peregrini dogmatis osor
Errorumque, ista cernitur effigie.
 [4][24]

C’était en ce temps-là que les disputes des médecins sur l’antimoine [25] commençaient à s’échauffer, et il fut un de ceux qui s’opposa à son établissement avec le plus de vigueur ; en quoi, s’il a témoigné trop de passion, il faut aussi avouer que ceux du parti contraire n’en témoignaient pas moins ; mais quand dans ces duels littéraires on presse trop son ennemi et qu’il échappe des paroles trop aigres, il le faut pardonner à la chaleur de la dispute. Il voyait que les chimistes faisaient leur idole de l’antimoine ; que sous le prétexte de savoir apprivoiser ce dragon et d’en savoir les vertus, chaque empirique se mêlait d’en donner à tort et à travers, et comme dit Pline, Experimenta per mortes agebant ; [5] que les médecins, même en crédit, en donnaient un peu trop hardiment et souvent avec mauvais succès ; de sorte que la médecine courait risque de devenir tout empirique et que les malades allaient désormais être obsédés par mille charlatans impudents et ignorants qui avaient des secrets merveilleux pour envoyer les gens en poste à l’autre monde. [6] Le moyen de se taire en cette rencontre et de ne pas s’opposer au torrent des abus aussi dangereux que ceux-là ? Car au fond il ne condamnait pas absolument l’usage de l’émétique [26] puisqu’on lit dans une de ses lettres que c’était un remède qui devait être manié par un sage et prudent médecin, et non pas par un charlatan, ni par un étourdi. [7] Présentement que l’antimoine a triomphé partout, est-il quelqu’un de ses plus ardents partisans qui ne convienne de cela ? Il en est de l’antimoine, et des autres remèdes actifs, comme du fer et du feu : la lancette guérit entre les mains d’un habile homme et estropie entre les mains d’un maladroit ; le feu purifie l’or et consume la paille. Quoi qu’il en soit, les funestes expériences de ce remède, encore peu connu, rendaient excusable la chaleur avec laquelle Monsieur Patin s’opposait à son établissement. Il avait dressé un registre fort gros des ceux que l’antimoine avait tués, et il l’appelait le Martyrologe de l’antimoine ; [27] mais on ne peut l’accuser d’avoir fait des faiblesses là-dessus, ni des actions contre la conscience. Ce que je dis ici pour réfuter l’impudence d’un certain Allemand nommé Axtius[28] qui a chargé Monsieur Patin d’avoir voulu empoisonner son propre fils avec l’antimoine qu’il croyait être un poison, mais qui contre son attente le guérit heureusement. [29] Voici le roman tel qu’il le débite dans une lettre sur l’antimoine jointe à un traité de Arboribus coniferis, à Jene en 1679. [8] Narrabo historiam de jam nominato Guido Patino, quam a viro fide dignissimo accepi. Ille habebat filium ægrotantem, quem ex medio tollere volebat (terrorem mihi incutit tale nefandum Patris in filium facinus, quod tamen ille non curavit) huic propinavit Antimonium, et optavit ut illud filium interficeret. Sed suum venenum hominem egregie purgavit, et omnem saburram extra corpus eliminavit, ita ut præter spem ægrotans pristinam sanitatem recuperaverit. Hoc tamen nullo modo effecit ut Patinus ad saniorem mentem redierit. Je veux lui faire l’honneur de traduire son conte : Je raconterai, dit-il, une histoire de Monsieur Guy Patin que j’ai reçue d’un homme très digne de foi. Il avait un fils malade, dont il avait fort envie de se défaire. Ce crime horrible d’un père envers son fils me fait peur, mais le bonhomme traitait cela de bagatelle. Il lui fit donc prendre de l’antimoine dans l’espérance que cela le tuerait ; mais son prétendu poison le purgea à merveille et chassa du corps toute l’impureté qui causait sa maladie, de manière que, contre l’espérance du père, le malade recouvrit heureusement sa première santé ; mais, pour tout cela, Patin n’en devint pas plus sage. Il ne faut que proposer ce beau récit pour en faire voir l’impertinence ; et pour parler avec modération, son auteur mériterait plutôt des bastonnades qu’une réfutation en forme ; du moins cet homme digne de foi qui le lui a raconté ; car pour notre auteur, sa crédulité, pour ne pas dire pis, nous doit faire pitié. Il avait dit un peu auparavant : < Non > curo Iacobum Grevinium, [30] Lucam Stengelium, [31] Bernardum Dessenium, [32] Ioannem Cratonem [33] Thomam Erastum, [34] Ioannem Baptistam Gemmam, [35] et alios qui contra stibium scripserunt, neque etiam Gasparum Hofmannum, [36] qui plura non sine præjudicio carpsit, multo minus Guidonem Patinum Medicum Parisiensem, et Carolum Sponium Medicum Lugdunensem, [37] omnium minime sententiam Collegii Medicorum Parisiensium ante annos centum et decem de Antimonio latam. Hi enim omnes aut usum et vires Antimonii nescierunt, aut ex nimia perversitate hoc fecerunt[9] C’est-à-dire que cet habile homme qui prononce en oracle l’éloge de l’antimoine ne se soucie point de ce qu’en ont écrit plusieurs auteurs célèbres Crato, Éraste et Hofmann, et encore moins, ajoute-t-il, de ce qu’en ont dit Guy Patin médecin de Paris, et Charles Spon médecin de Lyon. Mais pour le dernier, je voudrais bien savoir ce qu’il a écrit contre l’antimoine puisqu’au contraire, dans ses additions à la pratique de Pereda, imprimées il y a plus de 20 ans, [38] et dans la Pharmacopée de Lyon, où il a travaillé, il a mis plusieurs préparations de l’antimoine qu’il a approuvées. [10][39] Cela peut faire voir la bonne foi de cet auteur qui se divertit ainsi à déchirer la réputation des vivants et des morts pour vanter l’antimoine, qui pourtant n’a plus besoin de patron puisqu’il n’a presque plus d’ennemis. Tous les savants n’avaient pas si peu de considération pour Monsieur Patin. Il a été familier à Paris de Messieurs Bouvard, [40] Cousin < sic > [41] et Vautier, [42] premiers médecins du roi, de M. Seguin, [43] premier médecin de la reine, et de Messieurs Piètre, [44] Riolan, [45] Moreau, [46] du Père Mersenne [11][47], du Père Petau, [48] les premiers hommes de leur siècle ; et dans les pays étrangers, de Messieurs de Saumaise, [49] Hofmann, de Farvacques, [50] médecin du gouverneur de Flandres, Fausius, professeur de Bâle ; [12][51] et en France, il entretenait correspondance avec MM. Garnier, [52] doyen du Collège de médecine de Lyon, Falconet, [53] médecin de M. l’Archevêque, [54][55] Spon, agrégé au même Collège, [56] qui lui a dédié les Pronostics d’Hippocrate en vers héroïques, [13][57] Gontier, [58] médecin de Roanne, Le Févre, [59] professeur de Saumur, [60] et une infinité d’autres en Allemagne, en France et en Italie. [14] Ainsi il était informé des ouvrages et des occupations de tous les plus grands hommes de l’Europe, et même des plus menues particularités de leur vie, comme il en a touché plusieurs dans ces lettres. Quelques grands lui offraient un louis d’or sous son assiette toutes les fois qu’il voudrait aller manger chez eux, tant ils prenaient de plaisir à son entretien ; mais il méprisait la fortune et n’aimait pas le faste de la cour. Les gens de robe et de savoir gagnaient plus facilement son amitié. M. le premier président de Lamoignon [61] se délassait agréablement avec lui de l’embarras des affaires. Il se faisait toutes les semaines chez lui une espèce d’académie où Monsieur Patin ne faisait pas déshonneur. Il avait des manières de parler en latin si singulières que, quand il présidait à des thèses [62] ou qu’il devait parler en public, tout le savant monde s’y trouvait pour l’écouter. Il disait même les choses les plus communes avec beaucoup de grâce. Monsieur Gontier son ami s’en retournant en son pays, dans la ville de Roanne, il lui dit : Angustia loci magnitudinem ingenii non capiet [15] et, lui ayant fait présent de l’Anthropographie de Riolan, [63] il écrivit dessus : Petro Gontier Roann. Doctor. Med. eximio et in arte sua vere Roscio, intemeratæ fidei amico offert etc. [16][64] Se peut-il rien dire de plus beau ? Sa thèse, Estne totus homo a natura morbus ? [17][65] lui confirma sa réputation : Monsieur le Prince de Condé, [66] Monsieur le cardinal Mazarin [67] et tous les savants de Paris la lurent, l’admirèrent et l’en félicitèrent. Il avait une grande connaissance des bons livres et une des plus nombreuses bibliothèques [68] de France ; mais quoiqu’il eût tant de livres, il n’en citait rien qu’il ne pût d’abord trouver, se souvenant même du numéro de la page. Il fut élu doyen de la Faculté de médecine en l’année 1652 [69] et professeur royal dans la chaire de M. Riolan trois années après. [18][70] Il avait dessein de laisser sa charge à son fils aîné, Robert Patin, [71] qui mourut avant lui. La disgrâce et l’éloignement du second, Charles Patin [72] qu’il aimait tendrement, le touchèrent au vif, mais il eut la consolation de le voir devenir célèbre dans la connaissance de l’Antiquité et de la médecine. Il mourut enfin septuagénaire en 1672, regretté de tous ceux qui avaient l’avantage de le connaître. Et voilà ce que je voulais dire de lui. Il est temps de le laisser parler. »


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Annexe. Avis au lecteur de la première édition des Lettres (Vigneul-Marville, 1683)

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(Consulté le 16.10.2019)