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À André Falconet, le 4 juin 1666

Monsieur, [a][1]

En attendant des nouvelles qui soient bonnes et agréables, et qui soient fondées sur le soulagement du public de toute la France, je ne laisse pas de vous écrire. On s’en va vendre la grande bibliothèque [2] de M. Fouquet, [3] les affiches en sont publiques par les rues. [1] La mauvaise fortune de cet homme me déplaît. Si je voyais céans de ses livres, cela me ferait mal au cœur. Il en a pourtant de très beaux, dont je ferais peut-être mieux mon profit que personne. J’ai d’ailleurs si peu de loisir d’étudier que je m’en console plus aisément. On dit que le pape [4] n’est pas en bonne intelligence avec le roi, [5] que cela est cause que nous n’avons pas de jubilé : [6] voilà un grand malheur pour la chrétienté et pour tant de pécheurs qui ont besoin de rémission. L’accord du mariage de l’empereur [7] avec l’infante d’Espagne [8] est fait, cette princesse partira bientôt pour Vienne, [9] où l’on dit que l’empereur l’attend avec beaucoup d’impatience. On parle aussi d’un grand débat qui est en Espagne entre don Juan d’Autriche [10] d’une part, qui a la reine [11] de son côté, et le duc de Medina Sidonia [12] de l’autre. [2] Ce dernier est un grand seigneur d’Espagne qui a bon appétit et que l’on dit être descendu des anciens rois d’Espagne avant que la Maison d’Autriche y fût entrée per lanceam carnis[3] c’est-à-dire par alliances et mariages. Un certain poète, faisant réflexion sur cette pensée, a dit de cette Maison d’Autriche qui est venue à un si haut degré de puissance : Bella gerant alii, tu, felix Austria, nube ! [4][13] Vous savez que le commencement de leur grandeur est venu de ce que Maximilien ier[14] fils de Frédéric iii[15] épousa Marie de Bourgogne, [16] fille unique de Charles, duc de Bourgogne, [17] qui fut tué l’an 1477 devant Nancy. [5][18] C’était à elle que les 17 provinces du Pays-Bas [19] appartenaient et ainsi, elle nous les a emportées par la faute de notre roi Louis xi[20] duquel Philippe de Commynes [21] a dit trop de bien. [6] Ce Maximilien, duc d’Autriche, eut de Marie de Bourgogne Philippe le Beau [22] qui épousa Jeanne de Castille, Jeanne la Loque, autrement la Folle. [7][23] Ce Philippe mourut jeune et laissa Charles Quint, [24] qui fut archiduc d’Autriche, empereur et roi d’Espagne, lequel, assez jeune encore, fit arrêter prisonnière sa propre mère de peur qu’elle ne se remariât et ce, par le conseil du plus rusé des princes de son temps, Henri vii, roi d’Angleterre ; [8][25] mais l’Espagne lui vint par la mort de son oncle, infant de Castille, [26] qui tomba de cheval à la chasse et se rompit le cou, comme avait pareillement fait Marie de Bourgogne l’an 1482. [9] Et voilà le destin de ceux qui gouvernent le monde ; mais me direz-vous, pourquoi cette histoire ? C’est, Monsieur, que je vous en écris de vieilles puisque les nouvelles nous manquent tandis que nous en attendons de bonnes touchant la paix des Anglais et des Suédois avec les Hollandais, les Danois et les Français. Amen.

De Paris, ce 4e de juin 1666.


1.

La bibliothèque de Nicolas Fouquet, conservée à Saint-Mandé dans une pièce décorée par Nicolas Poussin, comptait quelque 30 000 volumes. Les créanciers avaient saisi les livres du surintendant en même temps que ses autres biens. Le roi avait fait acheter près de 1 300 volumes pour sa propre bibliothèque à la fin de 1665 (Jestaz). Le reste était alors mis en vente publique.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de André Falconet à Guy Patin, le 4 juin 1666.
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(Consulté le 28.01.2021)

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