L. latine 150.  >
À Johann Georg Volckamer, le 30 décembre 1660

[Ms BIU Santé no 2007, fo 93 ro | LAT | IMG]

Au très distingué M. Johann Georg Volckamer, à Nuremberg.

Très distingué Monsieur, [a][1]

J’ai reçu il y a peu la très plaisante lettre que vous m’avez écrite il y a un mois, et vous en remercie tout particulièrement. Je me réjouis que mon paquet vous soit parvenu et que ce que j’y avais mis vous ait été agréable. Je salue votre M. Engelschall, [2] mais je voudrais vous aviser que je ne lui ai prodigué aucun soin. J’ai certes appris qu’il fut ici alité pour maladie, mais suis fort peiné que m’ait été ravie l’occasion de témoigner ma reconnaissance et ma bienveillance à son égard, comme au vôtre. Tandis qu’il était couché, il a bien songé à me faire venir ; il a voulu m’en faire avertir par son hôte, lequel je ne connais absolument pas et n’ai jamais vu ; cet homme m’a aussitôt réfuté en se hérissant de toute sorte de paroles outrageantes, me disant bien trop hardi et généreux en matière de saignée (ce qui est tout à fait faux). Ce fripon n’a pourtant ainsi parlé de moi que pour pouvoir appeler un autre médecin, à qui il est fidèle et apparenté ; en quoi il a réussi, car la description de son logeur a épouvanté M. Engelschall, qui est allemand et hématophobe. [3] Puisse tout bien aller pour votre malade et pour ce médecin, plus que septuagénaire et qui n’est pas fort éloigné de la démence sénile ; [4] mais je ne pardonne pas à cet hôte malveillant et médisant, à cet insultant vaurien qui m’a empêché de me mettre au service de votre compatriote, et de lui témoigner et faire connaître à quel point je vous apprécie et tiens en grande estime, ainsi que vos amis et les autres étrangers, particulièrement les Allemands. C’est l’amour que vous avez pour moi et celui que j’ai pour vous qui m’arrachent cette plainte, pour tant de faveurs, et de devoirs d’affection et de bienveillance, dont vous m’avez comblé sans que je les mérite. Par la faveur de Dieu (et sans mentir, j’en prends Dieu à témoin, lui qui est l’implacable vengeur de toute duperie), je n’ai pas besoin d’argent et j’ai plus de malades à soigner que je ne voudrais, sans en souhaiter davantage ; [5] mais il m’eût été agréable de procurer gratuitement mes soins à votre ami et de lui faire cette grâce pour qu’il comprît, ainsi que vous par son intermédiaire, quel grand cas je fais de votre personne. Je ne désespère pas de donner un jour le change à ces deux coquins que sont cet hôte fourbe, médisant, injurieux et très mensonger imposteur, et ce vieillard de médecin qui entretient des liens occultes avec ce fripon pour gagner plus d’argent. Mais je m’arrête là, pour dire avec Martial stultus enim est labor ineptiarum[1][6] Envoyez-moi, je vous prie, les Disputationes medicæ du très distingué M. Rolfinck. [2][7][8] Je tiens cet auteur en haute estime, bien que je n’approuve pas toutes ses opinions dans le traitement des maladies. Nous nous y prenons ici bien différemment et plus heureusement, et nous soignons plus salutairement. Je vous serai reconnaissant de m’envoyer tout ouvrage de Gregor Horst qu’on imprimera ; [9] mais Dieu fasse que votre Endter veuille en faire de même pour toutes les œuvres manuscrites de feu notre très distingué Hofmann que j’ai ici entre les mains ; dans ce but, je vous les renverrai volontiers sans tarder pour qu’il les imprime, car il ne luit ici nul autre espoir de temps meilleurs, même après la guerre terminée et la paix confirmée. [10][11][12] [Ms BIU Santé no 2007, fo 93 vo | LAT | IMG] Bien que malade, souffrant de douleurs goutteuses et néphrétiques, [13][14][15] et affaibli par un pourrissement des intestins, notre Mazarin n’impose pas de limite aux misères publiques et incessantes de la France : il n’allège aucune taxe et en établit même de nouvelles ; [16][17] et tant ils sont dégénérés, nos Français tolèrent cela. Ô générosité et magnanimité des anciens Français, comme les braves gens ont ici besoin de vous, tant ils ne peuvent supporter une tyrannie qui a beaucoup trop duré ! Cet Italien accapare l’autorité publique dont il se sert pour prendre ou agripper tout ce qui se trouve sur son chemin et pour se saisir de ce qui sert ses intérêts. Si votre Endter veut sérieusement songer à cette édition, je traiterai avec lui par votre intermédiaire et ne réclamerai rien d’autre que quelques exemplaires, en compensation de la somme d’argent que j’ai payée à la fille de l’auteur, comme vous savez et vous souvenez mieux que tout autre. [3][18] Je suis disposé à un tel marché pour donner satisfaction en quelque façon aux mânes d’un excellent homme et pour être utile, autant qu’il m’est possible, à la république des lettres. Voyez donc cela avec lui et écrivez-moi par l’intermédiaire de M. Picques, qui vous salue. [19] Je vous remercie pour le portrait de votre très distingué père, ce vénérable vieillard. [4][20] Une autre fois, je vous enverrai en cadeau < le catalogue > de nos médecins de Paris. [5][21] Mes deux fils vous saluent. [22][23] Une rumeur encore incertaine m’apprend qu’on prépare en votre Allemagne une réédition des Commentarii Caspari Hofmanni, in Galeni de Usu partium, plus riche que la précédente ; et aussi d’une autre de ses Opuscula de usu lienis, de usu cerebri, etc., est-ce vrai ? [6][24][25] Je compte sur votre vigilance et vous prie d’y adjoindre les Disputationes de M. Rolfinck et d’autres professeurs, si vous en trouvez ; ce genre d’écrits m’enchante admirablement. Si nos thèses vous ont plu, je vous en enverrai les meilleures. [26] Vive et vale, très distingué Monsieur, et aimez-moi ; et saluez de ma part, s’il vous plaît, les excellents MM. Nicolaï, Felwinger, Hermann Conring Conerding, Rolfinck et Thomas Reinesius, [27][28][29][30][31] dont vous m’enverrez les Epistolæ ad Hofmannum et Rupertum, si vous les avez, car j’apprends qu’on les trouve en Allemagne. [7][32] La veuve de l’excellent et très distingué Hofmann est-elle toujours en vie ? [8][33] Vale.

De Paris, ce jeudi 30e de décembre 1660.

Votre Guy Patin en toute sincérité.


1.

« qu’il est en effet stupide de se torturer l’esprit avec des inepties » (Martial, v. note [10], lettre 328).

2.

Outre ses copieuses séries de Dissertationes anatomicæ [Dissertations anatomiques] (Nuremberg, 1656, v. note [2], lettre latine 52), et medicæ [médicales] et chemicæ [chimiques] (Iéna, 1640 et 1660, v. note [10], lettre 683), le prolifique Werner Rolfinck avait alors aussi publié deux Dissertationes practicæ ex Veterum et Rencentiorum propriisque Observationibus concinnata, et ad circulationem accommodata [Dissertations de pratique médicale tirées d’observations des auteurs anciens et modernes, et des siennes propres, et adaptée à la circulation], qu’il avait présidées :

3.

V. note [3], lettre 196, pour les 50 écus que Guy Patin avait envoyés en 1649 à la veuve et à la fille de Caspar Hofmann pour acquérir le manuscrit de ses « Chrestomathies pathologiques ». Johann Georg Volckamer avait été l’intermédiaire de cette transaction.

4.

Johann Volckamer (Lobenstein 1576-Nuremberg 1661), père de Johann Georg, était commerçant à Nuremberg ; intéressé à la chimie et à la botanique, il avait créé le Jardin des plantes de la ville.

5.

Guy Patin a omis un mot dans sa phrase, désignant le cadeau relatif aux médecins de Paris qu’il allait envoyer à Volckamer. Étant donné la date de la lettre, on peut supposer qu’il s’agissait de leur catalogue, c’est-à-dire la liste des docteurs régents de la Faculté, rangés par ordre d’ancienneté décroissante, que le doyen écrivait dans les Commentaires de la Faculté puis qu’on imprimait en novembre de chaque année (v. note [20], lettre 7).

6.

V. note [11], lettre de Caspar Hofmann écrite au printemps 1646, pour ses Commentarii in Galeni de Usu partium corporis humani lib. xvii [Commentaires sur les 17 livres de Galien concernant l’Utilité des parties du corps humain (v. note [13], lettre 254)] (Francfort, 1625) ; ils n’ont pas été réédités.

V. note [9], lettre latine 125, pour la réédition (Leipzig, 1664) de ses « opuscules sur l’utilité de la rate, du cerveau, etc. ».

7.

V. note [4], lettre 557, pour les « Lettres à [Caspar] Hofmann et [Christoph Adamus] Rupertus » de Thomas Reinesius (Leipzig, 1660).

8.

Maria Magdalena Hofmann, née Busenreuth (v. note [19], lettre 152), était morte en 1656.

a.

Brouillon autographe d’une lettre que Guy Patin a écrite à Johann Georg Volckamer, ms BIU Santé no 2007, fo 93 ro et vo.

s.

Ms BIU Santé no 2007, fo 93 ro.

Cl. viro D. Io. G. Volcámero, Noribergam.

Heri Nuper suavissimam tuam accepi, Vir Cl. à mense scriptam, pro
qua Tibi gratias ago singulares. Gaudeo quod fasciculum nostrum
acceperis, Tibiq. grata fuerint quæ subjunxeram. Engelschallum
tuum saluto : sed monitum Te velim, me nullam ipsi fecisse Medicinam :
accepi quidem hîc eum ex morbo decubuisse : verùm fortiter doleo
mihi præreptam fuisse occasionem, illi Tibiq. gratum et benevolum
animum testificandi ; Ille quidem dum decumberet, de me accersendo
cogitavit, egitq. ut audio cum suo hospite, homine mihi prorsus ignoto,
nec unquam viso, qui statim me rejecit, horrendo sanè contumeliæ genere, tanquam in mittendo
sanguine nimis audacem et liberalem, (quod tamen est falsissimum)
qui tamen nebulo non alio fine sic de me loquutus est, quàm ut
alterum Medicum sibi fidum et affinem convocare posset ; quod ei
successit ; vestro Engelschallo, Germano homine et αιμοφοβω, hospitis
sui relatione perterrefacto. Bene sit ægro vestro ; bene sit illi
Medico plusquam septuagenario, et à senili delirio non admodum
dissito : sed isti malevolo ac maledico hospiti, et contumelioso
nebuloni non ignosco, per quem stetit quo minus Civi vestro pro-
fuerim, et abunde testatus fuerim notúmq. fecerim, quanti Te,
Tuósq. et alios amicos extraneos præsertim Germanos æstimem,
magniq. faciam. Hanc à me querimoniam extorquet amor in
me tuus, imò et in Te meus : propter tot beneficia, tot officia amoris et benevolentiæ
mihi immerenti à Te collata : Singulari Dei benevolentiaficio, (et non
mentior, Deum testem invoco, et omnis fraudis severum vindicem)
nummis non careo indigeo, et ægros plusquam vellem multos curandos
habeo, nec plures opto : sed jucundum mihi fuisset amico tuo gratam operam na
navare, eiq. beneficium illud præstare, ut intelligeret, Tu quoque
per illum, quanti Te faciam : nec despero par pari relaturum
duobus illis nebulonibus, nempe fraudulento hospiti, maledico,
convitiatori, et impostori mendacissimo ; ut et Seniori illo Medico,
qui occultum habet cum isto nebulone syncretismum, ut rem
suam faciat ampliorem. Sed desino, stultus enim est labor ineptiarum,
ut cum Martial dicam. Cl. Viri D. Rolfinckij Disputationes
Medicas
mitte quæso ; Authorem ipsum magnifacio : quamvis in
morborum curatione singula ejus sensa non probem : longè enim aliter, et
felicius hîc agimus, salubriúsq. medemur. Gregorij Horstij Operum
quidquid typis mandabitur, gratum facies si miseris : sed utinam
Endterus vester idem vellet præstare MS. operibus nostri μακαριτου
Cl. Hofmannij quæcumque hîc habeo penes me, in eum finem
lubens statim ad Te remitterem, ut ea suo prælo subijceret : neq.
enim hîc alia spes affulget meliorum temporum, etiam finito bello, et pace
confirmata.

t.

Mazarinus noster, quamvis æger, podagris atque nephriticis doloribus
obnoxius, viscerum nutriorum marcore languidus, publicis et diuturnis
Galliæ calamitatibus finem non imponit, nulla vectigalia tollit, imò etiam
nova constituit : et hoc sinunt Galli nostri, adeo sunt degeneres. O veterum
Gallorum generositatem et magnanimitatem quantum hîc Te requirunt viri
boni ! tam duiturnæ tyrannidis admodum impatientes. Italus iste publicam
authoritatem sibi retinet, per quam capit aut rapit quidquid obvium, et
rebus suis utile deprehendit. Si vester Endterus de illa editione seriò velit
cogitare, cum illo per Te agam, nec aliud requiram, nummorum loco quos Tu
omnium optimè nosti atque meministi pro MS. Authoris filiæ erogatos, quàm
numerum aliquem Exemplarum : sic enim agere paratus sum, ut quodammodo satisfaciam
optimi viri manibus, et reipublicæ literariæ prosim quantum in me erit. Vide
igitur cum illo, et scribe per D. Picques, qui Te salutat. Pro Cl. Parentis
venerandi Senis effigie gratias ago : alias Tibi mittam pro αντιδωρω nostro-
rum Medicorum Parisiensium. Filij mei ambo te salutant. Incerto quodam
rumore audivi in Germania vestra novam editionem adornari Comment. C. Hofmanni,
in Gal. de usu partium
, uberiorum quàm antehac, estne verum ? ut et novam
editionem Opusculorum ejusdem de usu lienis, de usu cerebri, etc. Tu videris.
Si cum Disput. D. Rolfinckij, et aliæ virorum Academicarum Tibi occurrant,
adjunge quæso : ejusmodi scriptionib. mirè delector. Si Theses nostræ Tibi
placuerint, meliores ex illis ad Te mittam. Vive, vale, Vir Cl. et me ama :
meóq. nomine saluta, si placet, viros optimos, DD. Nicolaï, Felwingerum, Herm.
Conringium, Conerdingium, Rolfinckium, et Th. Reinesium
, cujus Epistolas ad Hofmannum
et Rupertum
mitte si habeas : audio enim eas prostare in Germania.
Adhucne vivit optimi viri Cl. Hofmanni vidua ? Vale. Scriptum Parisijs, die Iovis, 30. Dec. 1660.

Tuus æere et libra Guido Patin.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Johann Georg Volckamer à Guy Patin, le 30 décembre 1660.
Adresse permanente : https://www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=1183
(Consulté le 26.11.2022)

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