L. latine 153.  >
À Johann Daniel Horst, le 19 janvier 1661

[Ms BIU Santé no 2007, fo 95 ro | LAT | IMG]

Au très distingué M. Johann Daniel Horst.

Très distingué Monsieur, [a][1]

Par la lettre que vous avez confiée à notre ami M. von Pentzenau, [2] j’apprends avec joie que vous êtes en vie et vous portez bien. Je prie Dieu tout-puissant que tout vous réussisse heureusement et favorablement jour après jour. Pour moi en tout cas, je me porte bien et me tiens entièrement à votre service, comme je vous l’ai fait connaître par la lettre que je vous ai envoyée le 22e d’octobre 1660 ; [1] et comme je vous le prouverai toujours sans réserve si quelque agréable occasion s’en présente à moi. Il n’y a ici aucun nouveau livre de médecine, à part les Opérations de chirurgie de M. Thévenin, écrites en français, in‑fo[2][3] avec le traité de Pierre Petit de spontaneo animalium motu et le Paradoxum orthodoxum de Henri Bourgeois, in‑8o, que je vous enverrai si vous les voulez. [3][4][5] Cet Aubry, dissipateur de Montpellier, est un impur fripon et un pur imposteur, dont seuls les sots et les filles de chambre recherchent les services. [6] Tout ce qu’il a pu écrire est indigne d’être lu. Il ne vit pas dans la ville, mais dans quelque recoin reculé au bout du faubourg Saint-Germain, [7] où il gagne mieux sa pitance à faire le maquereau que le médecin, métier où il est asinus ad lyram[4] parfaitement ignorant, étant donné qu’il ne l’a jamais étudié. Il a jadis été chirurgien et s’est résolu à fuir à cause d’un homme qu’il avait tué ; il s’est fait moine en Italie et ayant abandonné le capuchon, il est rentré en France et s’est fait soldat. Le voici ensuite chimiste, charlatan, parabolain : [5][8][9][10] il se dit prêtre sans même comprendre le latin, ni l’écrire ; il se prétend abbé sans avoir d’abbaye, sinon celle de bonne espérance, mais il l’espère en vain. Il a fabriqué de la fausse monnaie, ce pour quoi on l’a déjà jeté deux fois en prison. [11] C’est un panurge : [12] il exerce maints métiers, mais n’en comprend aucun. Il n’a jamais été honnête homme et n’en a pas même le premier poil. Tout ce qu’il lui reste est de n’avoir jamais été pendu, et étranglé par le nœud coulant du bourreau et sur sentence publique ; [13] ce qu’il a pourtant très hautement mérité et finira peut-être par obtenir. Advienne que pourra. Je pourrais en raconter bien plus contre un si grand charlatan, mais il est n’est pas digne que j’y use plus longtemps ma plume. Nous attendons ici avec impatience le nouveau livre de Melchior Sebizius sur une méthode particulière, sous le titre de Speculum medico-practicum[6][14] Je vous offre ma personne et mes biens, et vous promets toute sorte de services. Vale, très distingué Monsieur, et aimez celui qui est votre Guy Patin de tout cœur.

De Paris, le 19e de janvier 1661.

[Ms BIU Santé no 2007, fo 95 vo | FRA | IMG]

Monsieur, [7]

Vous êtes très humblement supplié de venir visiter sous les quatre heures un gentilhomme, mon parent, logé au faubourg Saint-Germain, vis-à-vis la Belle Image à la rue du Petit Lion, chez la nourrice, à la première chambre.

C’est à la prière de monsieur votre très humble et obligé serviteur,
Pertuis Ladre. 
[8]

Ce 18e de janvier.


1.

V. lettre latine 146.

2.

V. note [3], lettre 719, pour Les Œuvres de Maître François Thévenin… Contenant un Traité des Opérations de Chirurgie… (Paris, 1658).

3.

V. notes [6], lettre 897, pour le livre de Pierre Petit « sur le Mouvement spontané des animaux » (Paris, 1660), et [5], lettre 577, pour le « Paradoxe orthodoxe » de Henri Bourgeois (possible pseudonyme de Petit) sur la nature humorale du sang (Paris, 1659).

4.

« un âne devant une lyre » (v. note [5], lettre 439).

Guy Patin resservait ici à Johann Daniel Horst le flot des insultes qu’il avait écrites à son compatriote Sebastian Scheffer contre Jean Aubry (v. note [6], lettre 487) dans sa lettre du 27 octobre 1660 (que Scheffer avait sans doute montrée à Horst, qui avait dû s’en émouvoir). Les ouvrages de ce chimiste mystique, inspiré par Raymond Lulle, Paracelse et Jan Baptist Van Helmont, circulaient en Europe.

5.

Parabolain, parabolanus, est un mot dont le sens s’est bonifié avec le temps (Trévoux) :

« Gladiateur autrement appelé confecteur ; {a} ce mot vient du grec, “ se jeter, se précipiter ”, et signifie un homme hardi, téméraire, qui se jette dans le péril, et s’expose à la mort, {b} comme faisaient ces misérables.

Nom que l’on donnait, surtout à Alexandrie, à des gens du peuple qui se consacraient au service des églises et des hôpitaux. Les parabolains ne pouvaient point se retirer, ni s’exempter du service des malades. {c} C’était une espèce de confrérie de gens qui s’y consacraient. Elle montait quelquefois jusqu’à 600 personnes qui dépendaient de l’évêque. Elle fut établie afin que les malades, et surtout les pestiférés, ne demeurassent point sans secours ». {d}


  1. Bestiaire.

  2. Parabolus est synonyme de « casse-cou » en latin, παραβολος en grec (le verbe παραβολειν n’est pas attesté par les dictionnaires).

  3. Parabolani en latin, infirmiers.

  4. Acharné à médire de l’abbé Aubry, Guy Patin a employé un mot dont le second sens est bien plus noble qu’injurieux pour un praticien.

6.

V. note [9], lettre 557, pour le « Miroir pratique de médecine » en deux tomes (Strasbourg, 1659 et 1661) de Melchior Sebizius.

7.

Pour écrire le brouillon de sa lettre, Guy Patin a employé le verso d’un billet qui l’invitait à venir visiter un malade. L’encre en a pâli, mais il demeure lisible.

8.

La rue du Petit Lion est aujourd’hui l’extrémité Est de la rue Saint-Sulpice (vie arrondissement de Paris). La nourrice qui y logeait devait aussi louer des chambres.

Le nom du signataire (dont la transcription est incertaine) n’était pas celui d’un médecin identifiable, mais d’un apparenté du malade.

a.

Brouillon d’une lettre que Guy Patin a écrite à Johann Daniel Horst, ms BIU Santé no 2007, fo 95 ro et vo. Le vo est un billet adressé à Patin, dont il s’est servi pour écrire son brouillon (v. infra note [7]).

s.

Ms BIU Santé no 2007, fo 95 ro.

Clar. viro D. Io. Dan. Horstio. Ex Epistola tua, Vir Cl. quam desisti ad Amicum nostrum
D. de Pentzenau, lætus intelligo Te vivere et valere : rogo Deum Opt. Max. ut in dies omnia
Tibi feliciter ac faustè procedant. Ego certè valeo, Tibi addictissimus, quod antehac Tibi
patefeci per Epistolam quam ad Te misi 22. Oct. 1660. quodq. semper abunde testabor si grata
aliqua sese mihi offerat occasio. Nulli sunt hîc libri novi de arte Medica, præter Operationes Chirurgicas D. Tevenin,
Gallicè scriptas, in folio : cum Tractatu Petri Petiti de spontaneo animalium motu : et Henr.
Citadini Paradoxo Orthodoxo.
in 8. quæ mittam si volueris. Aubrius ille, Decoctor Mons-
pelliensis, est impurus nebulo, ac merus impostor, à solis idiotis ac ancillis expetitus : quidquid
scripsit lectione indignum est : non vivit in Urbe, sed in extremo quodam angulo suburbij
S. Germani, ubi victum sibi comparat ex arte lenonia magis quàm ex medica, in qua est
asinus ad lyram, valde ignarus, utpote qui numquam studuit ; fuit olim Chirurgus,
propter hominem interfectum fuga sibi consuluit, in Italia se fecit Monachum, deposita cuculla, reversus in Galliam,
miles factus est : postea Chymista, agyrta, parabolanus : dicit se Sacerdotem, et tamen
Latinè non intelligit, nec scribit : Abbatem se profitetur, nec ullam habet Abba-
tiam, præter quam bonæ spei, sed frustra sperat : adulterinam monetam confecit, pro qua jam bis in carcerem est conjectus est :
est panurgus, multas artes exercet, ex quib. nullam intelligit : pilum vir bonus numquam
fuit, cujus nequidem pilum habet : hoc unum illi superest, quod nondum fuit suspensus,
et carnificis laqueo publicáq. manu strangulatus, quod tamen apprime meruit, et fortè
tandem obtinebit. Fiat, fiat. Plura possem adferre in tantum agyrtam, sed indignus est qui
manum meam diutius defatiget. Expectamus hîc avidè librum novum Melch. Sebizij,
de Methodo particulari, sub nomine Speculi Medico-practici. Me et mea Tibi offero, omne
polliceórq. officiorum omne genus. Vale, Vir Cl. et me ama : qui sum Tuus ex animo
Guido Patin. Datum Parisijs, 19. Ianu. 1661
.

t.

Ms BIU Santé no 2007, fo 95 vo.

Monsieur

Vous estes très humblement
supplie de venir visiter
sous les quatre heures un
gentilhomme mon parant
logé au faubourg St Germain
vis-à-vis la La belle Image
à la rue du petit Lyon
ches la norrice a la premiere
chambre c’est à la priere de
Monsieur
Vostre tres
humble et oblige serviteur
Pertuis Ladre

ce 18 janv


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Johann Daniel Horst à Guy Patin, le 19 janvier 1661.
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(Consulté le 03.02.2023)

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