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À Christiaen Utenbogard, le 16 janvier 1665

[Ms BIU Santé no 2007, fo 183 ro | LAT | IMG]

Au très distingué M. Christiaen Utenbogard, docteur en médecine, à Utrecht.

Très distingué Monsieur, [a][1]

En cet an nouveau, je vous souhaite de vivre heureux pour de nombreuses années et réponds sans plus attendre à votre dernière, datée du 1er novembre. Je me réjouis fort que vous vous portiez bien, tout comme moi, loué soit Dieu tout-puissant. L’un des nôtres, le très savant Pierre Le Conte, [2] est ici mort récemment, il était de deux ans mon cadet. Trois autres sont au plus mal, dont l’un est mon aîné, et presque octogénaire, et les deux autres sont plus jeunes que moi ; mais que valent dix ans, ou vingt, ou même trente, pour l’homme qui devra mourir un jour ? [3] serius, ocius, < sors > omnium versatur urna : et tandem illic ibimus omnes, quo pius Æneas, quo Tullus, dives et Ancus : Pulvis et umbra sumus[1][4] J’ai envoyé votre lettre à M. Lantin. [2][5] Mes fils vous saluent, [6][7] ainsi que font les deux nobles français, avec la très pieuse Magdelaine. [8][9][10] Après bien des retardements et des renvois, M. Fouquet a enfin été jugé : des vingt-deux juges, neuf l’ont condamné à mort et les treize autres à l’exil, avec l’assentiment de tous les honnêtes gens ; [3][11] mais aussitôt que le roi a entendu ce jugement inattendu, [12] en deux heures, il a ordonné la commutation de peine pour culpabilité avérée et a transformé l’exil en emprisonnement à perpétuité ; de sorte que sous trois jours on le mènera, escorté par deux cents cavaliers, à Pignerol, [13] qui est une forteresse française transalpine. [14] Plus une autre fois. Vale, très éminent Monsieur, et aimez-moi.

De Paris, le 16e de janvier 1665.

Vôtre de tout cœur, Guy Patin.


1.

« Tôt ou tard, < la destinée > de tous est agitée dans l’urne ; et de là, enfin, nous irons tous où sont le père Æneas et le riche Tullus, et Ancus ; nous ne sommes qu’ombre et poussière. » Guy Patin mariait deux fragments des Odes d’Horace.

  • Livre ii (iii, vers 25‑28) :

    Omnes eodem cogimur, omnium
    versatur urna serius ocius
    sors exitura et nos in æternum
    exilium impositura cumbæ

    [Nous sommes tous poussés au même lieu ; tôt ou tard, notre destinée, sortant de l’urne où elle est agitée, nous infligera l’exil éternel de la barque] ; {a}


    1. Barque de Charon, nautonier du Styx (v. note [3], lettre 975).

  • Livre iv (vii, vers 25‑28, v. note [3], lettre 198) :

    Quo pius Æneas, quo Tullus, dives et Ancus,
    Pulvis et umbra sumus
    .

    [Là où est le patriarche Énée, où sont Tullus et l’opulent Ancus, {a} nous ne sommes qu’ombre et poussière].


    1. On tenait Énée (v. note [14], lettre d’Adolf Vorst, datée du 4 septembre 1661) pour le père fondateur de Rome, et Tullus Hostilius et Ancus Marcius, pour ses troisième et quatrième rois légendaires au viie s. av. J.‑C..

V. note [10], lettre 430, pour Pierre ii Le Conte, mort après un coup de sabot de cheval qui lui avait provoqué une gangrène de la jambe ; ses funérailles avaient eu lieu le 11 janvier 1664 (v. le début des lettres 802 et 808). Patin vieillissant regardait attentivement évoluer le tableau des docteurs régents de la Faculté de médecine de Paris, nourrissant l’espoir d’en devenir l’ancien (doyen d’âge), tant pour le prestige que pour le supplément d’émoluments.

2.

Grand amateur de botanique, Christiaen Utenbogard voulait savoir où en était la publication des Exercitationes de homonymis Hyles iatricæ [Essais sur les homonymes d’Hylès, le centaure médecin] (Utrecht, 1688) de Claude i Saumaise, dont Jean-Baptiste Lantin possédait le manuscrit (v. note [5] de la Biographie de Claude ii Saumaise).

3.

Guy Patin a écrit cum amissione omnium bonorum ; mais le contexte m’a fait remplacer cum amissione [avec la perte] par cum admissione [avec l’assentiment].

V. note [2], lettre 804, pour la sentence de Nicolas Fouquet, le 22 décembre 1664, qui échappait de justesse à la peine capitale.

a.

Brouillon manuscrit d’une lettre que Guy Patin a lui-même écrite (deux premiers tiers), puis dictée, à l’intention de Christiaen Utenbogard, ms BIU Santé no 2007, fo 183 ro.

s.

Ms BIU Santé no 2007, fo 183 ro.

Cl. viro D. Christ. Utenbogardo, Med. Doctori, Ultrajectum.

Vir Cl.

In multos annos felicem vitam Tibi exopto, cum anno novo, et postremæ tuæ Cal. Novembr.
scriptæ ne diutius moror, sic respondeo. Quod vivas et valeas, seriò gaudeo : ego quidem valeo,
sit laus Deo Opt. Max. Nuper hîc obijt unus è nostris, vir doctissimus, Petrus le Comte,
biennio me junior : et alij tres pessimè habent, ex quib. unus est me senior, et prope octogenarius,
alij duo adhuc juniores : sed quid sunt anni decem, aut 20. aut 30. homini tandem morituro ? seriùs,
ocyus, < sors > omnium versatur urna : et tandem illic ibimus omnes, quò pius Æneas, quò Tullus, dives et
Ancus : Pulvis et umbra sumus.
Epistolam tuam misi ad D. Lantin. Filij mei Te salutant, ut
et duo nobiles Galli, cum pijssima Magdalena. Dominus Fouquet tandem post multos moras
atque comperendinationes judicatus est : ex 22. Iudicibus novem ad mortem : 13. alij ad exilium
illum damnarunt, cum amissione omnium bonorum : sed statim Rex
audito tali judicio non expectato, post bihorium, pœnæ commutationem reo indixit indici jussit
et exilium perpetuum in carcerem commutavit : unde factum est
ut post triduum, ducentis equitibus comitatus, Pignerolium, Transalpinæ
Galliæ oppidum fuerit abductus. Plura aliàs. Vale Vir præstantissime,
et me ama. Parisijs, 16. Janu. 1665. Tuus ex animo,
Guido Patin.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Christiaen Utenbogard à Guy Patin, le 16 janvier 1665.
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(Consulté le 25.06.2021)

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