L. 186.  >
À Charles Spon,
le 13 juillet 1649

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Monsieur, [a][1]

Depuis ma dernière du 18e de juin que j’adressai à M. Ravaud [2] pour vous être rendue, je vous dirai que la reine [3] étant à Amiens [4] avec le roi [5] et le Mazarin, [6] y a reçu force plaintes et clameurs du mauvais traitement que les gens de guerre faisaient en ces quartiers-là, qui tuaient, volaient et brûlaient des villages entiers. [1] Même l’évêque de la ville lui en a parlé si sérieusement qu’elle en a eu honte, [7] cum non haberet in ore suo quod responderet[2] d’où vient qu’elle a délibéré de quitter la ville sous ombre de la petite vérole [8] et de s’en revenir à Compiègne ; [9] et néanmoins, ce ne sera qu’après que le Mazarin aura fait un voyage à Péronne [10] pour donner ordre au siège que le comte d’Harcourt [11] a mis devant Cambrai [12] le 24e de ce mois. [3] Ce voyage ne s’est point fait, mais il a conféré avec M. d’Hocquincourt, [13] gouverneur de Péronne, au milieu d’un champ avec otages de part et d’autre, et se sont rendus au lieu désigné, accompagnés chacun de 300 cavaliers. [4] Enfin, la reine a ramené le roi et son pantalon rouge à Compiègne, où la cour est fort petite à cause de la grande cherté de toutes choses, jusqu’au foin dont la botte y a été vendue 30 sols ; joint que comme les officiers ne sont point payés de leurs gages, il y en a fort peu près du roi. Le mariage de la mazarinette aînée [14] avec M. le duc de Mercœur [15] est tout à fait rompu encore une fois : [5] le Mazarin [16] dit que M. de Vendôme [17] ne le peut pas beaucoup fortifier de son alliance ; M. de Vendôme dit qu’il n’a que faire de ce mariage et qu’il voit bien qu’on ne saurait tenir tout ce qu’on lui fait espérer, ni lui donner l’argent qu’on lui promet ; ainsi, tous deux se quittent l’un l’autre.

Le vendredi 2d jour de juillet il est entré deux mille Espagnols dans Cambrai sans que les nôtres y aient fait aucune résistance. On dit seulement que ç’a été par trahison de quelques Allemands, que l’on dit pourtant se fort bien défendre de ce crime. Quoi qu’il en soit, le siège est levé et si ce n’est la faute des Allemands ni des Français, aussi n’est-ce pas la mienne. C’est le malheur du Mazarin qui nous porte tous ces guignons. [6] Je ne sais ce que fera notre armée dorénavant. On dit que le général Erlach [18] est retourné à Brisach. [19] On se moque ici du Mazarin, et de sa fortune et de sa belle conduite. M. le Prince [20] est encore en Bourgogne. M. le duc d’Orléans [21] a été ici quelques jours, puis s’en est retourné à Compiègne.

Il y a quelque temps que je rencontrai ici M. Becker, [22] tout seul. Il me témoigna qu’il avait grande joie de me voir, et moi de même à lui. Comme j’avais envie de savoir de ses nouvelles, je ne le voulus point laisser aller, combien que j’eusse hâte. Je le menai avec moi, j’allais chez un marchand de vin y voir une belle fille fort malade [23] ex febre assidua cum vomitu, animi deliquio, et multis vermibus, quos sursum et deorsum excrevit, tandemque convaluit[7][24] Je le fis entrer dans une chambre à part où je fis apporter la collation et entre autres du meilleur vin ratus istud apprime convenire Germano ventriculo[8] Il me conta qu’il était en condition avec un gentilhomme de Paris, [9] qu’il m’a nommé et que je ne connais point, qui a une maison près d’Orléans ; [25] qu’il y demeurera encore un an pour y apprendre le français ; après cela, qu’il s’en retournera en Allemagne si la paix y est bien arrêtée et exécutée. Il but plusieurs fois à ma santé, de joie qu’il avait, ce me disait-il, de m’avoir rencontré. Il but aussi à la vôtre et promit de vous le mander, comme je le fais maintenant. J’attends des nouvelles de M. Volckamer [26] qui a pris la peine de traiter pour moi avec la fille de M. Hofmann, [27] pro suis Χρηστομαθ. παθολ. [10] Je les ai achetées sans les voir, j’en ai délivré 50 écus à M. Picques. [28] Domina Lauxia, filia et hæres Casp. Hofmanni[11][29] les a touchés et en a donné sa quittance, aussi bien que M. Volckamer même qui y est intervenu comme médiateur et témoin. Je pense que de présent ledit manuscrit est en chemin. Quand je l’aurai, je tâcherai de le mettre sur la presse avec la première partie de cette œuvre qui est Χρηστομαθ. φυσιολ. [12] Au moins j’y ferai ce que je pourrai, sed dies mali sunt[13] Nos libraires ressemblent fort aux moines [30] quorum charitas admodum refrigescit[14] On dit que la disette des vivres et la cherté du pain [31] a été si grande depuis quelque temps à Rome que, de faim ou de maladie, il y est mort un nombre d’hommes qui va par-dessus les douze mille. [32] Quand je pense à vous et par conséquent à Lyon, j’aurais bien envie d’y aller, [33] de vous y embrasser, et vous y entretenir et mutuas audire et reddere voces[15][34] Je sais bien que l’aspect d’un si beau pays peut contenter en quelque façon la curiosité d’un homme : une si grande ville, deux belles rivières, la rapidité du Rhône, tant d’honnêtes gens qui sont dans votre ville, tant de beaux livres qui se peuvent trouver, de si bons et francs amis que j’y verrais et entre autres Messieurs Gras, [35] Falconet [36] et Garnier, [37] humanis maiora bonis creduntur ; [16][38] mais tout cela n’est rien au prix de la joie que j’aurais de m’entretenir en particulier avec vous dans votre cabinet, remotis arbitris[17][39] Et peut-être que Dieu me fera quelque jour cette grâce dont j’ai bien envie ; aussi y a-t-il quelque apparence qu’une certaine occasion se présentera qui m’en donnera le moyen.

M. le duc d’Orléans a été ici quelque temps en qualité de médiateur et de pacificateur, et a été vu par M. le coadjuteur [40][41] et par plusieurs du Parlement[18] Il a vu aussi M. de Beaufort [42] qu’il a voulu induire et pousser d’aller à la cour, nec credidit illi[19] Monsieur notre coadjuteur a été à la cour où il a vu, salué et harangué la reine, laquelle a paru être touchée du discours qu’il lui a fait. Il n’y a point vu le Mazarin, comme il l’avait stipulé avant que de partir qu’il ne l’irait point voir ; aussi ne lui en a-t-on point parlé. [20] Le bon duc Gaston a fort invité M. le duc de Beaufort d’aller à la cour sur sa parole ; mais l’autre y a sagement et prudemment résisté et lui a dit qu’autrefois M. le maréchal de Montmorency [43] s’y était rendu sur sa parole, que le comte de Soissons [44] du depuis en avait fait autant et que depuis quatre mois, le maréchal de Rantzau [45] avait quitté son gouvernement de Dunkerque [46] et était venu à la cour sur sa parole où aussitôt il fut arrêté, mis prisonnier, comme il est encore dans le Bois de Vincennes, [47] sans ce qu’il y sera à l’avenir ; [21] qu’il le priait bien fort de l’excuser, mais que sur sa parole il ne sortirait point de Paris où il savait bien qu’il était aimé et chéri. Et à toutes ces raisons, le bon duc n’a point eu de quoi répondre et s’en est allé à la cour. Mme de Châtillon, [48] veuve de celui qui fut tué à Charenton [49] le 8e de février dernier, [50] est accouchée d’un fils : [51] voilà un cinquième rejeton descendu de Gaspard de Coligny, amiral de Châtillon, [52] qui fut tué à la Saint-Barthélemy, l’an 1572. [22][53]

Comme je vous tiens pour mon meilleur et plus intime ami, je prends la hardiesse de me découvrir à vous et vous demande avec très humble révérence que vous ayez cette bonté de me donner votre avis du dessein que j’ai de faire une méthode particulière, dont je vous ai par ci-devant écrit quelque chose. [54] Maintenant, je vous envoie la copie du titre que je vous ai désigné. Je vous prie de me mander s’il est trop long, ou bien ce qu’il y a dans les termes qui empêche que vous me donniez votre approbation ; mais je vous le demande en ami, comme j’espère que vous m’y répondrez. Ne me flattez point, je vous prie, faites-moi mon procès, instruisez-moi et me remettez dans le bon chemin, iudicioque tuo cadam vel stabo[23] En voici ma pensée, à la charge que ci-après vous m’en direz la vôtre aussi bien qu’un ami le peut attendre de son ami : Manuale medicum, sive de morborum internorum natura et curatione, libri tres, in quibus ex paucis, sed probatis et selectis remediis, præsertim dextro maiorum præsidiorum, hoc est venæ sectionis et purgationis usu, ac exquisita vivendi lege, ad facilem ac legitimam bene medendi methodum, quasi verum sanctioris et purioris medicinæ fontem revocantur atque manu ducuntur philiatri ; raris quibusdam observationibus et exemplis illustrati, una cum censura quorumdam remediorum Arabicorum, chimicorum, Indicorum, futilium, et plane ad ægrorum salutem inutilium, quæ ditandis dumtaxat seplasariis adinventa videntur. Posterorum negotium ago : illis aliqua quæ possint prodesse conscribo ; salutares admonitiones velut medicamentorum utilium compositiones, litteris mando, esse illas efficaces in multis morbis expertus ; rectum iter, quod tandem cognovi, aliis monstro. Seneca. [24][55][56][57][58] Si vous n’étiez mon meilleur ami, et plus particulier, je ne vous demanderais point cette faveur ; mais sur la créance que j’ai, j’ose et j’entreprends d’espérer de vous cette grâce que vous m’en donnerez votre jugement. Vous le montrerez si vous voulez à MM. Gras et Falconet, et m’en manderez, s’il vous plaît, leurs sentiments. Facit amor in me tuus, ut hoc audeam[25] Si vous trouvez que cela vous fasse importunité, prenez-vous-en à vous-même et à votre bonté, et dites avec Martial [59] ce beau vers que les plus honnêtes gens du monde ont aujourd’hui raison de dire souvent : Semper inhumanos habet officiosus amicos. [26]

M. de La Mothe Le Vayer [60] est un homme d’environ 60 ans, de médiocre taille, autant stoïque qu’homme du monde, homme qui veut être loué et qui ne loue jamais personne, et duquel [61]

Mala quædam fabula fertur
Valle sub alarum trux habitare caper
[27]

Mais je vous parle en ceci métaphoriquement, le vice qu’on lui objecte n’est point corporel, il est de l’esprit, etc., comme fuit olim Diagoræ atque Protagoræ[28][62][63][64][65] Le Mazarin est tellement haï partout que l’on pourrait apparemment juger qu’il ne durera plus guère, et même il semble que nous allons entrer en de tels désordres par toute la France qu’il faudra même que la reine l’envoie hors du royaume. On parle ici d’états généraux [66] pour remédier aux provinces désolées. [29] On parle aussi de nouveaux partis, et de soulèvements contre lui de quelques princes et de quelques provinces. Même, il y a eu ici des députés de votre religion qui ont présenté une longue requête et un grand cahier de plusieurs plaintes à M. le chancelier ; [67] lequel, se trouvant pressé et comme en appréhension des désordres qui peuvent arriver, s’excusa fort doucement à eux de ne pas y répondre, leur alléguant que c’était une affaire d’État et qu’il fallait aller pour cet effet à la cour, où il y a encore bien d‘autres empêchements ; si bien qu’enfin je pense qu’il nous faudra dire Nisi moriatur ille homo pro populo[30][68] On n’imprime plus ici de pièces mazarines [69] tant le lieutenant civil [70] a persécuté rudement les imprimeurs, [71] dont même il y en a plusieurs encore dans les cachots, et entre autres deux frères avec leur mère, nommée la veuve Musnier, [72] dont l’aîné a été condamné d’être pendu, [73] la mère d’assister au supplice et bannie après avoir eu le fouet [74] par les carrefours, et l’autre fils aux galères. [75] Ils en ont appelé à la cour, où l’on ne se hâte point de les juger ; d’où l’on conjecture qu’on veut leur faire grâce, au moins ne les pas traiter si rigoureusement qu’a fait le lieutenant civil, cuius mens ea fuisse videtur, ut acerbitate illa supplicii, ceteris terrorem incuteret, et alios pari morbo insanientes, ad sanitatem melioremque mentem revocaret[31] Enfin je me sens au bout de la carrière, je vous baise les mains de toute mon affection et suis de toute mon âme, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

De Paris, ce 13e de juillet 1649.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 13 juillet 1649

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(Consulté le 16.10.2019)