L. 186.  >
À Charles Spon, le 13 juillet 1649

Monsieur, [a][1]

Depuis ma dernière du 18e de juin que j’adressai à M. Ravaud [2] pour vous être rendue, je vous dirai que la reine [3] étant à Amiens [4] avec le roi [5] et le Mazarin, [6] y a reçu force plaintes et clameurs du mauvais traitement que les gens de guerre faisaient en ces quartiers-là, qui tuaient, volaient et brûlaient des villages entiers. [1] Même l’évêque de la ville lui en a parlé si sérieusement qu’elle en a eu honte, [7] cum non haberet in ore suo quod responderet[2] d’où vient qu’elle a délibéré de quitter la ville sous ombre de la petite vérole [8] et de s’en revenir à Compiègne ; [9] et néanmoins, ce ne sera qu’après que le Mazarin aura fait un voyage à Péronne [10] pour donner ordre au siège que le comte d’Harcourt [11] a mis devant Cambrai [12] le 24e de ce mois. [3] Ce voyage ne s’est point fait, mais il a conféré avec M. d’Hocquincourt, [13] gouverneur de Péronne, au milieu d’un champ avec otages de part et d’autre, et se sont rendus au lieu désigné, accompagnés chacun de 300 cavaliers. [4] Enfin, la reine a ramené le roi et son pantalon rouge à Compiègne, où la cour est fort petite à cause de la grande cherté de toutes choses, jusqu’au foin dont la botte y a été vendue 30 sols ; joint que comme les officiers ne sont point payés de leurs gages, il y en a fort peu près du roi. Le mariage de la mazarinette aînée [14] avec M. le duc de Mercœur [15] est tout à fait rompu encore une fois : [5] le Mazarin [16] dit que M. de Vendôme [17] ne le peut pas beaucoup fortifier de son alliance ; M. de Vendôme dit qu’il n’a que faire de ce mariage et qu’il voit bien qu’on ne saurait tenir tout ce qu’on lui fait espérer, ni lui donner l’argent qu’on lui promet ; ainsi, tous deux se quittent l’un l’autre.

Le vendredi 2d jour de juillet il est entré deux mille Espagnols dans Cambrai sans que les nôtres y aient fait aucune résistance. On dit seulement que ç’a été par trahison de quelques Allemands, que l’on dit pourtant se fort bien défendre de ce crime. Quoi qu’il en soit, le siège est levé et si ce n’est la faute des Allemands ni des Français, aussi n’est-ce pas la mienne. C’est le malheur du Mazarin qui nous porte tous ces guignons. [6] Je ne sais ce que fera notre armée dorénavant. On dit que le général Erlach [18] est retourné à Brisach. [19] On se moque ici du Mazarin, et de sa fortune et de sa belle conduite. M. le Prince [20] est encore en Bourgogne. M. le duc d’Orléans [21] a été ici quelques jours, puis s’en est retourné à Compiègne.

Il y a quelque temps que je rencontrai ici M. Becker, [22] tout seul. Il me témoigna qu’il avait grande joie de me voir, et moi de même à lui. Comme j’avais envie de savoir de ses nouvelles, je ne le voulus point laisser aller, combien que j’eusse hâte. Je le menai avec moi, j’allais chez un marchand de vin y voir une belle fille fort malade [23] ex febre assidua cum vomitu, animi deliquio, et multis vermibus, quos sursum et deorsum excrevit, tandemque convaluit[7][24] Je le fis entrer dans une chambre à part où je fis apporter la collation et entre autres du meilleur vin ratus istud apprime convenire Germano ventriculo[8] Il me conta qu’il était en condition avec un gentilhomme de Paris, [9] qu’il m’a nommé et que je ne connais point, qui a une maison près d’Orléans ; [25] qu’il y demeurera encore un an pour y apprendre le français ; après cela, qu’il s’en retournera en Allemagne si la paix y est bien arrêtée et exécutée. Il but plusieurs fois à ma santé, de joie qu’il avait, ce me disait-il, de m’avoir rencontré. Il but aussi à la vôtre et promit de vous le mander, comme je le fais maintenant. J’attends des nouvelles de M. Volckamer [26] qui a pris la peine de traiter pour moi avec la fille de M. Hofmann, [27] pro suis Χρηστομαθ. παθολ. [10] Je les ai achetées sans les voir, j’en ai délivré 50 écus à M. Picques. [28] Domina Lauxia, filia et hæres Casp. Hofmanni[11][29] les a touchés et en a donné sa quittance, aussi bien que M. Volckamer même qui y est intervenu comme médiateur et témoin. Je pense que de présent ledit manuscrit est en chemin. Quand je l’aurai, je tâcherai de le mettre sur la presse avec la première partie de cette œuvre qui est Χρηστομαθ. φυσιολ. [12] Au moins j’y ferai ce que je pourrai, sed dies mali sunt[13] Nos libraires ressemblent fort aux moines [30] quorum charitas admodum refrigescit[14] On dit que la disette des vivres et la cherté du pain [31] a été si grande depuis quelque temps à Rome que, de faim ou de maladie, il y est mort un nombre d’hommes qui va par-dessus les douze mille. [32] Quand je pense à vous et par conséquent à Lyon, j’aurais bien envie d’y aller, [33] de vous y embrasser, et vous y entretenir et mutuas audire et reddere voces[15][34] Je sais bien que l’aspect d’un si beau pays peut contenter en quelque façon la curiosité d’un homme : une si grande ville, deux belles rivières, la rapidité du Rhône, tant d’honnêtes gens qui sont dans votre ville, tant de beaux livres qui se peuvent trouver, de si bons et francs amis que j’y verrais et entre autres Messieurs Gras, [35] Falconet [36] et Garnier, [37] humanis maiora bonis creduntur ; [16][38] mais tout cela n’est rien au prix de la joie que j’aurais de m’entretenir en particulier avec vous dans votre cabinet, remotis arbitris[17][39] Et peut-être que Dieu me fera quelque jour cette grâce dont j’ai bien envie ; aussi y a-t-il quelque apparence qu’une certaine occasion se présentera qui m’en donnera le moyen.

M. le duc d’Orléans a été ici quelque temps en qualité de médiateur et de pacificateur, et a été vu par M. le coadjuteur [40][41] et par plusieurs du Parlement[18] Il a vu aussi M. de Beaufort [42] qu’il a voulu induire et pousser d’aller à la cour, nec credidit illi[19] Monsieur notre coadjuteur a été à la cour où il a vu, salué et harangué la reine, laquelle a paru être touchée du discours qu’il lui a fait. Il n’y a point vu le Mazarin, comme il l’avait stipulé avant que de partir qu’il ne l’irait point voir ; aussi ne lui en a-t-on point parlé. [20] Le bon duc Gaston a fort invité M. le duc de Beaufort d’aller à la cour sur sa parole ; mais l’autre y a sagement et prudemment résisté et lui a dit qu’autrefois M. le maréchal de Montmorency [43] s’y était rendu sur sa parole, que le comte de Soissons [44] du depuis en avait fait autant et que depuis quatre mois, le maréchal de Rantzau [45] avait quitté son gouvernement de Dunkerque [46] et était venu à la cour sur sa parole où aussitôt il fut arrêté, mis prisonnier, comme il est encore dans le Bois de Vincennes, [47] sans ce qu’il y sera à l’avenir ; [21] qu’il le priait bien fort de l’excuser, mais que sur sa parole il ne sortirait point de Paris où il savait bien qu’il était aimé et chéri. Et à toutes ces raisons, le bon duc n’a point eu de quoi répondre et s’en est allé à la cour. Mme de Châtillon, [48] veuve de celui qui fut tué à Charenton [49] le 8e de février dernier, [50] est accouchée d’un fils : [51] voilà un cinquième rejeton descendu de Gaspard de Coligny, amiral de Châtillon, [52] qui fut tué à la Saint-Barthélemy, l’an 1572. [22][53]

Comme je vous tiens pour mon meilleur et plus intime ami, je prends la hardiesse de me découvrir à vous et vous demande avec très humble révérence que vous ayez cette bonté de me donner votre avis du dessein que j’ai de faire une méthode particulière, dont je vous ai par ci-devant écrit quelque chose. [54] Maintenant, je vous envoie la copie du titre que je vous ai désigné. Je vous prie de me mander s’il est trop long, ou bien ce qu’il y a dans les termes qui empêche que vous me donniez votre approbation ; mais je vous le demande en ami, comme j’espère que vous m’y répondrez. Ne me flattez point, je vous prie, faites-moi mon procès, instruisez-moi et me remettez dans le bon chemin, iudicioque tuo cadam vel stabo[23] En voici ma pensée, à la charge que ci-après vous m’en direz la vôtre aussi bien qu’un ami le peut attendre de son ami : Manuale medicum, sive de morborum internorum natura et curatione, libri tres, in quibus ex paucis, sed probatis et selectis remediis, præsertim dextro maiorum præsidiorum, hoc est venæ sectionis et purgationis usu, ac exquisita vivendi lege, ad facilem ac legitimam bene medendi methodum, quasi verum sanctioris et purioris medicinæ fontem revocantur atque manu ducuntur philiatri ; raris quibusdam observationibus et exemplis illustrati, una cum censura quorumdam remediorum Arabicorum, chimicorum, Indicorum, futilium, et plane ad ægrorum salutem inutilium, quæ ditandis dumtaxat seplasariis adinventa videntur. Posterorum negotium ago : illis aliqua quæ possint prodesse conscribo ; salutares admonitiones velut medicamentorum utilium compositiones, litteris mando, esse illas efficaces in multis morbis expertus ; rectum iter, quod tandem cognovi, aliis monstro. Seneca. [24][55][56][57][58] Si vous n’étiez mon meilleur ami, et plus particulier, je ne vous demanderais point cette faveur ; mais sur la créance que j’ai, j’ose et j’entreprends d’espérer de vous cette grâce que vous m’en donnerez votre jugement. Vous le montrerez si vous voulez à MM. Gras et Falconet, et m’en manderez, s’il vous plaît, leurs sentiments. Facit amor in me tuus, ut hoc audeam[25] Si vous trouvez que cela vous fasse importunité, prenez-vous-en à vous-même et à votre bonté, et dites avec Martial [59] ce beau vers que les plus honnêtes gens du monde ont aujourd’hui raison de dire souvent : Semper inhumanos habet officiosus amicos. [26]

M. de La Mothe Le Vayer [60] est un homme d’environ 60 ans, de médiocre taille, autant stoïque qu’homme du monde, homme qui veut être loué et qui ne loue jamais personne, et duquel [61]

Mala quædam fabula fertur
Valle sub alarum trux habitare caper
[27]

Mais je vous parle en ceci métaphoriquement, le vice qu’on lui objecte n’est point corporel, il est de l’esprit, etc., comme fuit olim Diagoræ atque Protagoræ[28][62][63][64][65] Le Mazarin est tellement haï partout que l’on pourrait apparemment juger qu’il ne durera plus guère, et même il semble que nous allons entrer en de tels désordres par toute la France qu’il faudra même que la reine l’envoie hors du royaume. On parle ici d’états généraux [66] pour remédier aux provinces désolées. [29] On parle aussi de nouveaux partis, et de soulèvements contre lui de quelques princes et de quelques provinces. Même, il y a eu ici des députés de votre religion qui ont présenté une longue requête et un grand cahier de plusieurs plaintes à M. le chancelier ; [67] lequel, se trouvant pressé et comme en appréhension des désordres qui peuvent arriver, s’excusa fort doucement à eux de ne pas y répondre, leur alléguant que c’était une affaire d’État et qu’il fallait aller pour cet effet à la cour, où il y a encore bien d‘autres empêchements ; si bien qu’enfin je pense qu’il nous faudra dire Nisi moriatur ille homo pro populo[30][68] On n’imprime plus ici de pièces mazarines [69] tant le lieutenant civil [70] a persécuté rudement les imprimeurs, [71] dont même il y en a plusieurs encore dans les cachots, et entre autres deux frères avec leur mère, nommée la veuve Musnier, [72] dont l’aîné a été condamné d’être pendu, [73] la mère d’assister au supplice et bannie après avoir eu le fouet [74] par les carrefours, et l’autre fils aux galères. [75] Ils en ont appelé à la cour, où l’on ne se hâte point de les juger ; d’où l’on conjecture qu’on veut leur faire grâce, au moins ne les pas traiter si rigoureusement qu’a fait le lieutenant civil, cuius mens ea fuisse videtur, ut acerbitate illa supplicii, ceteris terrorem incuteret, et alios pari morbo insanientes, ad sanitatem melioremque mentem revocaret[31] Enfin je me sens au bout de la carrière, je vous baise les mains de toute mon affection et suis de toute mon âme, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

De Paris, ce 13e de juillet 1649.


1.

V. notes [18], lettre 179, et [4], lettre 184, pour les malheurs militaires qui frappaient Amiens. Pour la bonne construction de la phrase on y a corrigé « tant de plaintes et de clameurs » en « force plaintes et clameurs ».

2.

« au point qu’elle ne trouva pas de mots pour lui répondre ». V. note [8], lettre 298, pour François Le Fèvre de Caumartin, évêque d’Amiens depuis 1618. Lui et la reine se connaissaient particulièrement : en 1625, c’est dans le jardin de son évêché qu’elle avait eu sa fameuse rencontre avec Buckingham (v. note [21], lettre 403).

3.

Cambrai (Nord, Kamerijk en néerlandais) capitale du Cambrésis, sur la rive droite de l’Escaut, était alors une ville espagnole située à une vingtaine de kilomètres de la frontière entre la Flandre et la France. Siège d’un archevêché, Cambrai était tombée devant les troupes du du roi Philippe ii en 1595, à l’issue d’un siège mémorable (v. note [55] du Borboniana 1 manuscrit) ; elle redevint définitivement française en 1678 (paix de Nimègue).

Journal de la Fronde (volume i, fos 52 ro et 53 ro) :

« Les lettres d’Amiens datées d’hier {a} portent que le retour de la cour à Compiègne est différé, que l’armée décampa hier au matin de Grandcourt, à demi-lieue de Bapaume, pour aller faire quelque entreprise sur les ennemis ; et que M. de Villequier avait pour cet effet détaché quatre mille chevaux pour aller investir la place qu’on devait attaquer ; que M. le prince de Conti, les ducs de Vendôme et de Mercœur y arrivèrent avant-hier au soir avec le prince de Marcillac ; {b} et qu’en même temps le comte de Lillebonne y arriva aussi, revenant de Montreuil, où il n’avait pu obtenir du prince d’Harcourt, son frère, la démission de son gouvernement en faveur du cardinal. […]

Le 26 du passé {c} on eut quatre nouvelles remarquables d’Amiens : […] la 4e < est > que le comte d’Harcourt avait investi Cambrai la nuit du 23 au 24 avec 4 000 chevaux et mille mousquetaires, que pour la grande étendue des environs et des passages qu’ils avaient à garder on ne peut empêcher les ennemis de jeter 12 ou 14 cents hommes où il n’y avait que 4 à 500. »


  1. 24 juin 1649.

  2. La Rochefoucauld, v. note [7], lettre 219.

  3. Juin 1649.

4.

Mme de Motteville (Mémoires, pages 278‑279) :

« À l’arrivée de la cour dans Amiens, le cardinal Mazarin manda au marquis d’Hocquincourt, gouverneur de Péronne, de le venir trouver pour l’entretenir de quelques affaires importantes. Il n’était pas content de ce qu’il avait laissé passer Mme de Chevreuse, qui était revenue de Flandre {a} sans le consentement du roi ; il lui faisait voir aussi qu’il voulait le récompenser de {b} sa place pour la joindre au gouvernement de Picardie qu’il paraissait avoir dessein de prendre. Le marquis d’Hocquincourt était un homme vaillant et de grand cœur, mais léger et facile à dégoûter. {c} Il avait pris liaison avec les frondeurs sur quelque petit mécontentement et avait quitté l’armée pour aller se renfermer dans sa place, disant qu’il avait eu avis qu’on le voulait arrêter. Sur l’ordre qu’il reçut du ministre, il vint le trouver avec une bonne escorte, étant convenus avant leur entrevue du lieu et de la quantité de gens qu’ils devaient avoir l’un et l’autre, et de toutes leurs sûretés. Ils se virent enfin dans une campagne au milieu de cinquante hommes de cheval de chaque côté. Hocquincourt était un bon Picard, franc cavalier et bon ami. Il dit au cardinal, qui lui témoignait vouloir être de ses amis à des conditions avantageuses, qu’il ne lui pouvait accorder son amitié ni recevoir ses offres s’il ne lui permettait de travailler à les remettre bien ensemble, lui et le duc de Beaufort, ayant promis de ne rien faire sans ce prince. Le ministre, qui ne demandait que la paix, lui donna pouvoir d’aller traiter avec son ami le duc de Beaufort et consentit même à quelques offres qu’il lui permit de lui faire de sa part. Hocquincourt partit ensuite de Péronne et vint à Paris chercher ce prince pour tâcher de lui persuader cet accommodement. Il le trouva {d} embarrassé dans une grande brouillerie qu’il avait eue avec beaucoup de personnes de la cour et mal intentionné pour le cardinal, si bien que ne pouvant réussir dans sa négociation et voyant qu’il {e} était obligé au ministre, il se dégagea du parti de la Fronde et s’accommoda avec le cardinal, sans pourtant se défaire de son gouvernement. »


  1. À Paris, le 12 avril.

  2. Lui acheter.

  3. Décourager.

  4. Il trouva Beaufort.

  5. Hocquincourt.

5.

Journal de la Fronde (volume i, fo 54 vo, 2 juillet 1649) :

« Leurs Majestés doivent partir ce soir d’Amiens pour retourner à Compiègne où elles pourront arriver demain au soir. {a} On assure qu’il n’y a plus aucune difficulté pour le mariage du duc de Mercœur avec la nièce de M. le cardinal {b} et qu’il se consommera bientôt. »


  1. Après avoir passé la nuit à Montdidier, la cour était arrivée à Compiègne le 3 juillet vers quatre heures de l’après-midi (Levantal).

  2. Laure Mancini, v. note [8], lettre 184.

6.

Guignon : « malheur, accident dont on ne peut savoir la cause, ni à qui s’en prendre. Tous les joueurs qui perdent disent toujours, qu’il y a quelqu’un qui leur a porté guignon » (Furetière).

Quel guignon, en effet ! Les Allemands étaient les Weimariens d’Erlach (v. note [5], lettre 168).

Journal de la Fronde (volume i, fo 56 vo, 5 juillet 1649) :

« Ledit jour on apprit par un courrier envoyé à Son Altesse Royale {a} que l’archiduc Léopold s’étant présenté avec 14 mille hommes devant les lignes de Cambrai, le 3 du courant au matin, fit ranger le gros de son armée en bataille contre l’un des deux postes gardés par les Allemands ; et cependant {b} envoya attaquer en même temps le quartier de M. de Villequier et celui de M. de La Ferté-Imbaut pour les amuser. Les Allemands voyant que les ennemis attaquaient un de leurs postes, dégarnirent l’autre pour défendre celui qu’on attaquait ; dont l’archiduc ayant eu avis fit aussitôt entrer dans Cambrai 2 000 chevaux, avec chacun leur fantassin en croupe, par le poste que les Allemands avaient dégarni ; après quoi il se retira. Le comte d’Harcourt perdant espérance de pouvoir venir à bout de cette entreprise, leva le siège pour s’en revenir vers la frontière ; mais comme il y avait environ 60 pièces de canon, il ne put faire si diligemment sa retraite avec un si grand attirail qu’il ne fût obligé d’en laisser quelques pièces. En sortant de là il fut loger avec son armée à Crèvecœur sur l’Escaut, quatre lieues en deçà de Cambrai, digne logement d’un chef qui venait de manquer son entreprise. Néanmoins on n’en attribue point la faute à sa conduite, car le siège était en bon ordre, mais on croit que les Allemands nous ont vendus en cette occasion, et il y en a même qui veulent que l’archiduc leur ait donné une grosse somme d’argent pour cela. Ils étaient commandés par le colonel Ohem en l’absence d’Erlach qui était allé aux eaux de Spa. L’on avait promis à M. d’Hocquincourt de lui donner le gouvernement de Cambrai pour celui de Péronne, qu’il avait promis par ce moyen à M. le cardinal, lequel voulait faire sa créature de M. d’Hocquincourt en le faisant outre cela maréchal de France ou duc et pair. »


  1. Le duc d’Orléans.

  2. Pendant ce temps.

7.

« d’une fièvre continue avec vomissement, abattement et beaucoup de vers, qu’elle a rejetés par le haut et par le bas ; et enfin elle a repris des forces. »

8.

« pensant qu’il conviendrait tout à fait à un estomac germanique. »

9.

Condition est à prendre ici au sens de « servitude domestique » (Furetière).

10.

« pour ses Chrestomathies pathologiques » (v. note [13], lettre 150).

11.

« Madame Laux, fille et héritière de Caspar Hofmann ».

La seule des six filles alors en vie de Caspar Hofmann et de Maria Magdalena Busenreuth (v. notes [19], lettre 152) était Sabina Laux, épouse d’Andreas Laux (1632-1642), médecin de Nuremberg (Éloy).

Guy Patin a reparlé de cette transaction dans ses lettres à Johann Georg Volckamer du 24 décembre 1649 et du 22 avril 1650.

12.

Chrestomathies physiologiques, dont Guy Patin avait déjà le manuscrit en sa possession (ainsi qu’il en a longuement fait état dans sa lettre du 18 juin 1649 à Charles Spon).

13.

« mais les temps sont misérables. »

14.

« dont le zèle se refroidit tout à fait. »

15.

« et bavarder ensemble » (Virgile, v. note [19], lettre 152).

16.

« voilà ce qui passe pour préférable à tous les biens du monde » (Juvénal, Satire x, vers 137).

17.

« ayant fait éloigner tous les témoins. »

L’expression se lit dans Tite-Live (Histoire de Rome, livre ii, chapitre iv, § 5 ; découverte du complot pour rétablir les Tarquins).

18.

Guy Patin faisait entrer bien tard en scène Jean-François-Paul de Gondi (Montmirail 1613-Paris 1679), futur cardinal de Retz (1652, v. note [24], lettre 286) et archevêque de Paris (en titre seulement, de 1654 à 1662), troisième fils de Philippe-Emmanuel de Gondi et de Françoise-Marguerite de Silly. Il était alors le coadjuteur de l’archevêque de Paris, son oncle Jean-François de Gondi (v. note [11], lettre 19).

V. note [4], lettre 196, pour Claude Catherine de Clermont-Tonnerre, sa grand-mère, et l’origine du nom et duché de Retz. Le père de Jean-François-Paul, jaloux de conserver l’archevêché de Paris dans sa famille, l’avait destiné à la carrière ecclésiastique ; mais le jeune homme, bien qu’il eût eu Vincent de Paul (v. note [27], lettre 402) pour premier précepteur et qu’il fût ensuite élevé chez les jésuites du Collège de Clermont, s’était abandonné à toutes ses passions, et avait cru trouver dans l’éclat de ses galanteries et de ses duels un moyen sûr de rompre, à force de scandale, les projets de sa famille. Au milieu de ses études théologiques, les conjurations et les troubles politiques de l’Antiquité parlaient bien plus haut à son imagination que les maximes de l’Évangile, et ce fut sous cette inspiration qu’il avait écrit à 18 ans la Conjuration du comte de Fiesque, ouvrage qui fit dire à Richelieu : « Voilà un dangereux esprit. »

Néanmoins, après un voyage en Italie, la perspective de l’archevêché de Paris le fixa dans sa profession ; il avait prêché son premier sermon devant la cour, et ce début d’un prédicateur de 22 ans fut couronné d’un éclatant succès. Quoique mêlé secrètement au complot du comte de Soissons contre Richelieu, Gondi ne s’était pas assez avancé pour se compromettre. Louis xiii mourant l’avait désigné comme coadjuteur de l’archevêque de Paris, son oncle, avec le titre d’archevêque de Corinthe in partibus (v. note [1], lettre 473), en 1643. Ses largesses secrètes, son activité, ses liaisons soigneusement entretenues avec les chefs de quartier, ses caresses au clergé de son diocèse lui avaient valu la popularité qu’il convoitait, mais plutôt avec les espérances d’un chef de parti qu’avec le désir d’une influence purement pastorale. Mazarin en avait pris ombrage et avait par ses tracasseries jeté le bouillant coadjuteur dans le parti des mécontents. Toujours tourmenté du désir secret de jouer le rôle d’un chef politique, il avait alors commencé à se mêler activement aux intrigues de la Fronde naissante, devenant l’âme de tous les conciliabules qui avaient semé la révolte dans le Parlement et dans les rues de Paris (G.D.U. xixe s.).

Olivier Le Fèvre d’Ormesson (Journal, tome i, pages 727‑728) :

« J’appris hier {a} que l’origine de toute cette belle guerre {b} venait de ce que la reine ayant prétendu faire faire la cérémonie du mariage de la reine de Pologne {c} dans Notre-Dame par l’évêque de Varmie, {d} qui était l’ambassadeur, M. le coadjuteur prétendit que cela lui appartenait. Sur quoi s’étant pris de parole avec M. le cardinal, {e} M. le cardinal lui dit : Vous êtes un joli mignon de prétendre l’empêcher. À quoi le coadjuteur répondit que c’était lui qui était bien joli de lui parler de la sorte et qu’il empêcherait que la cérémonie se fît dans Notre-Dame ; que de ce moment, il résolut de se venger du cardinal, et se joignit avec Mme de Longueville qui était indignée du retour de M. de Longueville {f} et du peu de cas que le cardinal en avait fait ; et tous deux ensemble ont commencé cette belle ligue entre les généraux et se sont servis du mécontentement du Parlement qu’ils ont allumé par leurs intrigues. »


  1. Le lundi 29 mars 1649.

  2. La Fronde de Paris.

  3. La princesse Marie, en novembre 1645, v. note [2], lettre 128.

  4. Principauté épiscopale (Ermland en allemand), alors rattachée à la Pologne, qui couvrait la partie littorale des actuels pays baltes (Estonie, Lettonie, Lituanie).

  5. Mazarin.

  6. Son mari rappelé à Paris au début de 1648 tandis qu’il était en ambassade à Münster pour négocier les traités de Westphalie.

Retz a laissé de fort célèbres Mémoires (écrits entre 1675 et 1677, et publiés pour la première fois en 1717). La suite des lettres de Guy Patin a amplement évoqué les épisodes de sa vie aventureuse, en exprimant toujours de l’admiration pour lui et de la compassion pour ses infortunes. V. note [11], lettre 739, pour un curieux billet de Retz à Charles Patin où le cardinal marque de l’amitié pour Guy.

19.

« mais il ne s’est pas fié à lui. » La venue à la cour de Beaufort, l’un des plus acharnés frondeurs, eût été une belle marque de réconciliation et de fin des hostilités.

20.

Journal de la Fronde (volume i, fos 57 ro et 58 ro, juillet 1649) :

« M. le coadjuteur de Paris, qui n’avait point encore vu la cour depuis la sortie du roi, {a} s’en alla à Compiègne avec le duc de Retz, son frère, {b} suivant la parole qu’il en avait donnée deux jours auparavant à M. le duc d’Orléans, qui l’en avait prié ; mais il déclara à Son Altesse Royale qu’il ne visiterait point M. le cardinal et ne voulut point partir qu’à cette condition. […]

Le 8 du courant M. le coadjuteur de Paris étant arrivé à Compiègne à dix heures du matin, entra dans l’appartement de la reine, qui en fut avertie comme elle entendait messe, pendant laquelle M. de Vendôme le fut entretenir. Après la messe, ce prélat fit la révérence au roi et à la reine, à laquelle s’étant bien justifié de son procédé dans les derniers troubles, il lui tint un discours de trois quarts d’heure, par lequel il fit voir à Sa Majesté que tous les désordres passés n’étaient arrivés que pour les intérêts de sept ou huit personnes, et lui découvrit en même temps beaucoup de petites intrigues de cour qui lui étaient inconnues et qui avaient causé tout le mal qui était arrivé. Après quoi, il prit congé et s’en alla dîner chez M. de Servien où ayant appris que M. le cardinal devait venir, il fit promptement mettre ses chevaux à son carrosse afin de n’être pas obligé de saluer Son Éminence et s’en revint ici sans la voir. Cependant, la reine témoigna être fort satisfaite de ce qu’il lui avait dit et chargea M. de Vendôme de l’en assurer. »


  1. Le 6 janvier 1649.

  2. Pierre de Gondi (v. note [4], lettre 728).

Retz lui-même a donné un tour plus aventureux à l’entrevue (Mémoires, pages 565‑566) :

« Comme je montais l’escalier, un petit homme habillé de noir, que je n’avais jamais vu et que je n’ai jamais vu depuis, me coula un billet en la main, où ces mots étaient écrits en lettres majuscules : si vous entrez chez le roi, vous êtes mort. J’y étais, il n’était plus temps de reculer. Comme je vis que j’avais passé la salle des gardes sans être tué, je me crus sauvé. Je témoignai à la reine, qui me reçut très bien, que je venais l’assurer de mes obéissances très humbles et de la disposition où était l’Église de Paris de rendre à Leurs Majestés tous les services auxquels elle était obligée. J’insinuai dans la suite de mon discours tout ce qui était nécessaire pour pouvoir dire que j’avais beaucoup insisté pour le retour du roi. La reine me témoigna beaucoup de bonté et même beaucoup d’agrément {a} sur tout ce que je lui disais ; mais quand elle fut tombée sur ce qui regardait le cardinal et qu’elle eut vu que, quoiqu’elle me fît beaucoup d’instance de le voir, je persistais à lui répondre que cette visite me rendrait inutile à son service, elle ne se put plus contenir, elle rougit beaucoup ; et tout le pouvoir qu’elle eut sur elle fut, à ce qu’elle a dit depuis, de ne me rien dire de fâcheux. Servien racontait un jour au maréchal de Clérembault que l’abbé Fouquet {b} proposa à la reine de me faire assassiner chez Servien où je dînais ; et il ajouta qu’il était arrivé à temps pour empêcher ce malheur. M. de Vendôme, qui vint au sortir de table chez Servien, me pressa de partir en me disant qu’on tenait des fâcheux conseils contre moi ; mais quand cela n’aurait pas été, M. de Vendôme l’aurait dit : il n’y a jamais eu un imposteur pareil à celui-là. » Assassiner le coadjuteur eût été une bourde de belle taille, en rallumant aussitôt l’émeute dans Paris : on se demande alors qui, de Retz ou de Vendôme, a été le plus imposteur des deux. »


  1. Approbation.

  2. Basile Fouquet.

Le poids politique de l’entrevue était tel – rallier Paris à la Couronne – qu’il vaut la peine de lire aussi ce qu’en a dit la mémorialiste indirecte de la reine, Mme de Motteville (Mémoires, pages 282‑283) :

« Dans ce même temps, le coadjuteur donna des marques du mépris qu’il faisait du ministre, par la manière dont il en usa dans son voyage de la cour ; car enfin, ayant résolu de rendre ses respects à la reine, il partit de Paris, protestant tout haut qu’il ne visiterait point le cardinal. La reine […] avait été longtemps sans vouloir recevoir sa visite, mais son ministre lui conseilla lui-même de le voir ; il crut qu’étant sa bienfaitrice, elle le convertirait. Cette princesse, qui tournait agréablement toutes les choses qu’elle voulait dire, lui fit des reproches obligeants sur sa conduite et lui dit qu’elle ne pouvait pas être satisfaite de lui tant qu’il ne verrait point celui qu’elle voulait soutenir contre toutes leurs factions. Elle lui dit de plus qu’il devait penser qu’elle ne le croirait jamais dans ses intérêts s’il n’entrait pas dans ses sentiments et qu’elle demandait de lui cette preuve de reconnaissance. Le coadjuteur, sans se relâcher de sa première résolution, lui répondit qu’elle avait un pouvoir absolu sur ses volontés, mais qu’il la suppliait très humblement de trouver bon qu’il ne vît pas sitôt le cardinal Mazarin, parce que ce serait lui faire perdre son crédit dans Paris que de l’obliger de faire des actions si contraires à sa dernière conduite ; que cette apparente légèreté, le déshonorant, lui ôterait le moyen de la pouvoir servir utilement dans les occurrences qui pourraient arriver ; mais que, quand il serait temps, il saurait bien faire tout ce qui serait de son devoir pour lui montrer qu’il était son serviteur. De cette sorte, il vit la reine, il eut la joie de mépriser le cardinal, et il eut la gloire de cette hauteur et l’espérance que le ministre, ne le pouvant détruire et ayant sujet de le craindre, ferait tous ses efforts pour l’acquérir ; sans que pour cela, il l’en aimât davantage. Il ne se trompa pas car cette audacieuse finesse, jointe à beaucoup d’autres, et une infinité d’intrigues lui firent ensuite obtenir le chapeau de cardinal ; mais il fallut qu’il le souhaitât encore quelque temps. »

21.

Henri ii de Montmorency (décapité à Toulouse en 1632, v. note [15], lettre 12) et Louis de Bourbon, comte de Soissons (mort à la bataille de La Marfée en 1641, v. note [1], lettre 110), avaient été deux insignes victimes de l’infidélité du duc d’Orléans (« le bon duc Gaston ») à ses alliés. V. note [155], lettre 166, pour les déboires du maréchal de Rantzau avec la cour. Le duc de Beaufort, le plus ardent et le plus sincère de tous les nobles frondeurs, n’avait pas oublié les années que Mazarin lui avait fait passer au château de Vincennes, depuis son arrestation en 1643 jusqu’à son évasion en 1649 (v. note [14], lettre 93).

22.

Veuve de Gaspard de Châtillon, tué lors du combat de Charenton aux côtés du Grand Condé, la duchesse accouchait, le 11 juillet à Paris, de son fils posthume, Henri-Gaspard (v. note [78], lettre 166), descendant aîné direct du grand meneur protestant Gaspard ii de Coligny, amiral de Châtillon (1517-1572, v. note [156], lettre 166).

23.

« et je me plierai à votre jugement, ou m’en tiendrai au mien. »

24.

« Manuel médical, ou trois livres sur la nature et le traitement des maladies internes où, à partir d’une excellente règle de vie et de remèdes peu nombreux mais éprouvés et choisis, notamment l’habile emploi des secours les plus éminents que sont la saignée et la purge, les philiatres sont menés par la main et rappelés à la méthode légitime et facile de bien remédier, en quelque sorte vers la source véritable de la médecine la plus sacrée et la plus pure ; illustrés par certaines observations rares et par des exemples, avec en même temps une censure de quelques remèdes arabes, chimiques, indiens, futiles et simplement inutiles au salut des malades, qui ne sont qu’à tenir pour inventions de parfumeurs {a} avides de s’enrichir. Je travaille pour le profit de ceux qui viendront après moi : c’est pour eux que je rédige quelques ouvrages qui pourraient bien leur être utiles ; de salutaires avertissements, comme des compositions de médicaments utiles, que je confie au papier pour en avoir éprouvé l’efficacité dans de multiples maladies ; le droit chemin, que j’ai enfin reconnu, je l’indique aux autres. Sénèque. » {b}


  1. V. note [6] de la lettre de Thomas Bartholin, datée du 17 juillet 1647.

  2. Sénèque le Jeune (Lettres à Lucilius, épître viii, § 2‑3), avec de légères différences et une mise en exergue de l’emprunt :

    Posterorum negotium ago. Illis aliqua quæ possint prodesse conscribo ; salutares admonitiones, velut medicamentorum utilium compositiones, litteris mando, esse illas efficaces in meis ulceribus expertus, quæ etiam si persanata non sunt, serpere desierunt. Rectum iter, quod sero cognovi et lassus errando, aliis monstro.

    [Je travaille pour le profit de ceux qui viendront après moi ; c’est pour eux que je rédige quelques ouvrages qui pourraient bien leur être utiles ; de salutaires avertissements, comme des compositions de médicaments utiles, que je confie au papier pour en avoir éprouvé l’efficacité sur mes propres plaies ; car, si la guérison n’a pas été complète, le mal a cessé de s’étendre. Le droit chemin, que j’ai reconnu tard et lorsque j’étais las d’errer, je l’indique aux autres].

Cette « méthode particulière » en trois livres ne parut jamais, ni sous ce long titre ni sous quelque autre que ce soit.

25.

« Votre affection pour moi m’autorise cette audace. »

26.

« L’homme serviable a toujours des amis ingrats » (Martial, Épigrammes, livre v, 22, vers 13, avec remplacement de colet [cultive] par habet [a]).

27.

« Quelque méchante fable raconte qu’un affreux bouc lui habite le gousset [creux des aisselles] » ; Catulle (Poèmes, lxix, vers 4‑5) :

Lædit te quædam mala fabula qua tibi fertur
Valle sub alarum trux habitare caper
.

[C’est qu’il court sur ton compte un bruit qui te fait beaucoup de tort : on dit qu’un affreux bouc…].

28.

« il en fut jadis de Diagoras et de Protagoras. »

Guy Patin renforçait sa métaphore empruntée à Catulle, qui visait l’épicurisme athée (libertinage érudit, v. note [9], lettre 60) de François i La Mothe Le Vayer (v. note [14], lettre 172).

Diagoras, philosophe grec athée originaire de Mélos au ve s. av. J.‑C., fut chassé d’Athènes pour avoir tourné en ridicule les mystères d’Éleusis. Protagoras d’Abdère, son contemporain, connut un sort identique pour avoir écrit « Des dieux, je ne puis savoir ni qu’ils existent, ni qu’ils n’existent pas ; car beaucoup d’obstacles empêchent de le savoir, l’obscurité de la question et la brièveté de la vie de l’homme » (Diogène Laërce, page 1089).

Leur mention commune ne m’a sans doute pas mené tout à fait par hasard au Colloquium heptaplomeres de rerum sublimium arcanis abditis [Colloque des sept personnages qui sont de sentiments différents sur les secrets cachés des choses sublimes] (livre i, page 4, édition de Ludovicus Noack, Schwerin, Guilelmus Bærensprung, 1857, in‑8o), ouvrage anonyme et scandaleux attribué à Jean Bodin (v. notes [25], lettre 97, et [5], lettre latine 302) :

Fuit itaque in Epicuro ficta opinio integritatis, cum adversus Deum immortalem tam iniustus esset, ut omnem illi iustitiam eriperet, i.e. praemiorum ac poenarum potestatem, neque enim aliam ob causam libros de religione scripsit, quam ut Diagorae ac Protagorae poenas effugeret.

[Il est donc faux de croire en la probité d’Épicure car il a été si excessif envers le Dieu immortel qu’il lui a enlevé toute justice, c’est-à-dire le pouvoir de récompenser et de punir, et il n’a écrit de livres sur la religion que pour échapper au sort qu’on a réservé à Diagoras et Protagoras].

29.

Les états généraux étaient des assemblées convoquées par le roi de France et composées des représentants de toutes les provinces du royaume appartenant aux trois ordres : clergé, noblesse, tiers état. C’était dans l’ancien régime le moyen pour le souverain de communiquer avec ses sujets dans les moments critiques : lorsqu’il éprouvait des difficultés (notamment financières), voulait donner une assise plus large à ses décisions ou provoquer une trêve (lors des régences ou des guerres de religion). Avant l’époque où Guy Patin écrivait, les derniers états généraux avaient été réunis au couvent des Grands-Augustins, à Paris (v. note [7], lettre 367), du 27 octobre 1614 au 25 février 1615, marquant la majorité de Louis xiii (v. note [28] du Borboniana 3 manuscrit). Malgré plusieurs tentatives de les réunir durant la Fronde, il n’y en eut plus d’autres jusqu’à ceux de 1789.

30.

« À moins que ce seul homme ne meure pour le peuple » : Eis vos nescitis quicquam, nec cogitatis quia expedit nobis ut unus moriatur homo pro populo et non tota gens pereat [Vous ne voyez pas qu’il vaut mieux qu’un seul homme meure pour le peuple et que la nation ne périsse pas tout entière] (Jean 11:49‑50, paroles de Caïphe demandant la mort de Jésus).

Journal de la Fronde (volume i, fo 58 vo, 9 juillet 1649) :

« Le marquis de Chandenier, {a} capitaine des gardes du corps du roi relégué en sa terre de Chandenier en Poitou, obtint ces jours passés un arrêt du Conseil par lequel il lui est permis de faire démolir un temple que les huguenots ont dans le même lieu ; sur quoi ceux-ci ont envoyé des députés qui furent présentés la semaine passée par le maréchal de Turenne à M. le Chancelier, auquel ils donnèrent des cahiers en forme de remontrance, par lesquels ils demandent le rétablissement de ce temple et que l’édit de Nantes fait en leur faveur soit exécuté en tous ses points à cause qu’il y a beaucoup de contraventions. Cette affaire fait ici grand bruit et l’on n’y a encore rien résolu. »


  1. V. note [20], lettre 216.

31.

« dont on vit que le dessein a été d’inspirer la terreur à tout le monde par cette dureté de la peine, et de rappeler au bon sens et à plus de raison ceux qui étaient frappés de la même folie. »

André Musnier, libraire de Paris, apprenti en 1615, s’était établi sans être maître en 1636, puis avait été reçu en 1639. Il s’était installé rue Saint-Jean de Beauvais au Cheval Pégase ou au Cheval volant. Sa veuve lui avait succédé en 1648 et 1649. François Musnier, libraire et relieur, a exercé de 1612 à 1649 au moins, Au Mont Saint-Hilaire proche du Puits Certain (v. note [41] de L’ultime procès de Théophraste Renaudot…), où un troisième Musnier, prénommé Jean, a publié « des mazarinades vers 1650 » (Renouard). Le lieutenant civil était Simon Dreux D’Aubray (v. note [8], lettre 180).

La sentence finale fut adoucie (Journal de la Fronde, volume i, fo 63 ro, juillet 1649) :

« Le 20, la Grand’Chambre, l’Édit et la Tournelle du Parlement s’étant assemblés, jugèrent deux procès criminels d’État. Le premier fut celui de la veuve Musnier et de ses enfants qui, pour avoir imprimé un libelle diffamatoire contre la reine intitulé La Vérité cachée, furent condamnés aux galères et la mère à assister à la prononciation de leur arrêt. » {a}


  1. V. note [5], lettre 189, pour le second procès qui concernait l’imprimeur Morlot, pour une autre mazarinade.

Olivier Le Fèvre d’Ormesson (Journal, tome i, page 746‑747) laisse entendre que la sentence fut exécutée :

« Le 22 juin, le Châtelet rendit un jugement de grande conséquence et très nécessaire pour réprimer cette licence effrénée qu’un nombre infini de personnes de toutes sortes de conditions avaient prise impunément de faire imprimer, et de vendre publiquement au Palais et dans toutes les rues de cette ville quantité de libelles diffamatoires et injurieux ; non seulement contre ceux qu’ils appelaient mazarins (parce qu’ils n’étaient point séditieux, mais étroitement attachés au service du roi et de l’État), mais encore contre les magistrats, contre le Parlement, les princes du sang et la reine même. En effet, l’on pouvait dire sans mentir et sans exagération qu’en moins de six mois on avait mis au jour et distribué insolemment dans Paris plus de deux mille imprimés scandaleux et pleins de médisances atroces en vers, en prose, en français et en latin, dont le plus modéré n’était bon qu’à jeter au feu. Par ce jugement, la veuve d’un libraire et deux de ses enfants ayant été trouvés saisis de plusieurs exemplaires en vers burlesques où l’honneur de la reine était méchamment déchiré, avaient été condamnés, à savoir : ceux-ci à faire amende honorable devant le Châtelet et à être pendus et étranglés en Grève après avoir été appliqués à la question {a} pour savoir l’auteur de cet infâme et détestable ouvrage, et celle-là seulement, parce qu’elle était fort vieille et ne savait ni lire ni écrire, d’assister au supplice de ses deux enfants attachée au derrière de la charrette. »


  1. V. seconde notule {d}, note [2] du Borboniana 10 manuscrit.

La Pure Vérité cachée (sans lieu ni nom ni date) est un libelle en vers de quatre pages dont voici les plus rudes strophes (avec modernisation de l’orthographe originale) :

« Reine la plus grande du monde
Si vous aviez le cul moins chaud,
Chassez ce cardinal ribaud, {a}
Croyez-moi, tout le monde en gronde.
Appréhendez cette rumeur,
Il n’a ni l’esprit, ni le cœur
De rompre un accident sinistre,
Ce politique n’est qu’un fat,
Vous f… {b} est le seul coup d’État
Qu’ait jamais fait votre ministre. […]

Il vous met un sceptre à la main
Qui marque mal votre puissance
Et l’engin de Son Éminence
Dresse pour autre dessein.
Mais puisque vous le rendez maître,
Prenez garde au moins que ce traître
Ne fasse quelque assassinat,
Qu’il ne sangle mal sa monture,
Et ne choque le choix de Nature
Ainsi que celle de l’État.

Prenez garde que cet athée
Quittant ce c… {c} pour son voisin,
Ce bougre {d} ne fasse à la fin
Du trône une chaise percée.
Pour autoriser son forfait,
Il pense qu’il doit en effet
S’attacher à votre derrière,
Vous laisser ruiner du devant,
Et qu’étant venu si avant,
Il faut qu’il tourne en arrière.

Du revers il est convaincu,
Et d’une sacrilège flamme ;
Mais touchée d’une amour infâme,
Vous ne lui tournez que le cul.
Ô la pitoyable sottise !
Innocemment l’on ne s’épuise.
Pour se rendre fils de putain,
Il charge une honteuse misère
Car pour faire f… {b} sa mère,
Il a déjà manqué de pain.

Chassez donc cet insatiable
Pendant qu’en votre appartement
Vous supportez si doucement.
Il nous paraît insupportable,
Son orgueil lui doit aujourd’hui
Que le Saint Père est moins que lui,
Et sans mentir, grâce à Priape, {e}
Cela n’est pas sans fondement
À une d’Autriche assurément
Vaut mieux que la mule du pape. »


  1. Paillard lubrique.

  2. Foutre.

  3. Con.

  4. Sodomite.

  5. V. note [5], lettre 859.

La Custode de la reine (v. note [4], lettre 189), qui fit aussi grand scandale au même moment, n’est pas allée plus loin.

a.

Reveillé-Parise, no ccvii (tome i, pages 456‑462) ; Jestaz no 9 (tome i, pages 476‑480), d’après Reveillé-Parise


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Charles Spon à Guy Patin, le 13 juillet 1649.
Adresse permanente : https://www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=0186
(Consulté le 29.11.2022)

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