L. 284.  >
À Charles Spon,
le 26 mars 1652

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Monsieur, [a][1]

Si je ne reçois point de vos lettres, je ne laisse point de penser à vous et je n’en attribue cette rareté qu’à faute de matière, vu que les malheurs ne sont pas si communs à Lyon qu’à Paris. La France est dorénavant une Afrique, [1] laquelle produit force monstres, mais je pense qu’elle n’en a jamais produit deux si horribles et si détestables que les deux cardinaux-favoris, Richelieu [2] et Mazarin. [3] Le marquis d’Ancre [4] n’était qu’un saint au prix de ces deux bourreaux que Dieu n’a, ce me semble, permis de naître que pour tourmenter la France et détruire l’Europe. Le diable puisse-t-il bien emporter ce dernier comme il fit cet autre premier il y a tantôt dix ans. Et hæc præfationis loco habeas velim[2]

Je vous envoyai ma dernière le mardi 5e de mars. Depuis ce jour-là, le bruit a ici couru qu’un des lieutenants de roi en Languedoc avait surpris pour le duc d’Orléans [5] la ville de Tournon [6] sur le Rhône. [3] Cela est en votre voisinage, vous l’aurez su plus tôt que nous. Le duc de Nemours, [7] après avoir amené ses troupes jusqu’à Mantes [8] et après avoir passé la Seine, les ayant laissées dans le pays chartrain, est ici venu se reposer le mardi 5e de mars, qui était hier. Ses troupes se reposent alentour de Monfort, [9] Houdan-les-Toiles, [10] etc. [4] On dit ici tant de fausses nouvelles que nous ne savons les distinguer des vraies : il se trouve ici quantité de gens qui veulent gager qu’Angers [11] n’est point pris ni rendu au roi [12] et que tout ce qu’on en a dit est faux ; la difficulté d’en savoir la vérité est de ce que toutes les lettres d’Angers sont arrêtées par les mazarins qui sont sur les chemins et que l’on n’en a reçu aucune depuis 15 jours.

Ce 10e de mars. Voilà que l’on nous annonce que les Ponts-de-Cé [13] ont été pris par force par les troupes du roi ; que ceux de dedans y ont tous été tués, mais qu’ils ont bien vendu leur peau et qu’ils en ont beaucoup tué de la part du Mazarin ; [5] que le roi s’en va à Richelieu [14] et delà qu’il viendra à Blois [15] sans passer à Tours, [16] où on lui a fait dire qu’il ne serait point reçu avec le Mazarin ; de sorte qu’il passera outre sans le demander, afin de n’être point refusé. On dit aussi que M. le prince de Condé [17] laisse la Guyenne [18] à son frère le prince de Conti [19] et à ses deux lieutenants, Marsin [20] et Balthazar, [6][21] et qu’il part avec 2 000 hommes de cheval pour venir en deçà commander l’armée du duc d’Orléans qui est devers le Perche et le Vendômois, à laquelle sont tout prêts de se joindre les 7 000 hommes que M. de Nemours a amenés et qui ont passé la Seine à Mantes il y a plus de huit jours. Je voudrais que cette nouvelle fût vraie, la présence du prince de Condé réjouirait ici bien du monde et fortifierait merveilleusement ce parti ; sa présence seule vaudrait 10 000 hommes.

Mais à propos, dites-moi, je vous prie, êtes-vous retourné en Bourgogne pour le petit troupeau et le sacré parti, [7] ou bien êtes-vous tombé malade ? Avez-vous été absent de Lyon, êtes-vous fâché contre moi, quid feci ego, quidve sum loquutus ? [8][22] N’aurai-je plus de vos nouvelles ? Si vous ne me voulez plus faire tant de bien, faites-moi mander par quelqu’un que vous ne me voulez plus écrire, et qu’entre vous et moi il n’y a plus de commerce de lettres et d’amitié ; sinon, si vous avez pitié de moi, écrivez-moi donc et ne me faites plus tant attendre. Je ne vous demande que trois mots de votre main, Vivo et valeo, tu vale ? [9]

M. Bouthillier le père, [23] jadis secrétaire d’État [24] et surintendant des finances, père de M. de Chavigny, [25] mourut hier âgé de 72 ans ; et M. Bataille, [26] avocat fort célèbre, le même jour, âgé de 64 ans, d’une apoplexie. [10][27] C’est lui qui plaida contre notre Faculté il y a huit ans, pour le Gazetier[28] et qui perdit aussi son procès. [29] C’est lui qui avait été prédit par ce quatrain que l’on attribue faussement à Nostradamus. [30][31]

Quand le grand Pan quittera l’écarlate,
Pyre venu du côté d’Aquilon,
Pensera vaincre en Bataille Esculape,
Mais il sera navré par le Talon, qui est M. l’avocat général
[11]

On est ici en attente tous les jours de Normandie, savoir si M. de Longueville, [32] qui est dans Rouen, se déclarera pour les princes ou s’il tiendra le parti du roi qui n’est odieux aux gens de bien qu’en tant que le Mazarin en est et que tout va à ses intérêts. Ledit M. de Longueville avait promis de se déclarer contre le Mazarin quand les troupes de M. de Nemours auraient passé la Seine ; mais aujourd’hui il allègue qu’il est mal avec sa femme [33] et le prince de Condé, qu’il a besoin d’être bien à la cour pour avoir la survivance qu’on lui a promise de son gouvernement de Normandie pour son fils. [34] Nonobstant tout cela, il n’y a rien de certain de part ni d’autre, et adhuc sub iudice lis est[12][35] Nous ne savons pas quel parti il prendra, peut-être que lui-même n’en sait rien.

Ce 18e de mars. Le roi a couché deux nuits dans Tours et deux nuits dans Amboise, [36] puis est venu à Blois, où il est de présent. On dit que delà il viendra à Orléans [37] pour y faire faire un maire et des échevins [38] à sa mode, et y renverser la brigue du duc d’Orléans ; mais après cela, reviendra-t-il à Fontainebleau [39] comme l’on dit ? Les plus fins disent que non et que l’on croit qu’il s’en retourne vers Bourges [40] à cause du choc que va produire le rencontre de l’armée du roi avec celle des princes. Je ne sais en quel état est le prince de Condé et ce qu’il prétend de faire en Guyenne, mais il n’a su prendre Miradoux [41] et Saintes [42] s’est rendue au roi : [13] voilà comment les affaires du Mazarin prospèrent et vont de mieux en mieux depuis qu’il est remonté sur sa bête. M. de Longueville n’est point encore déclaré, tous les deux partis espèrent en lui. Sunt bona mixta malis, sunt mala mixta bonis[14][43] On nous apprend ici que le roi n’a pu entrer dans Orléans et qu’on lui a refusé les portes s’il voulait y faire entrer le Mazarin ; [15] que le duc de Beaufort [44] y a été reçu au nom du duc d’Orléans et que les deux armées vont chercher à se joindre pour se battre. Les troupes du duc de Lorraine [45] sont sur la frontière de Champagne vers Saint-Dizier, [46] toutes prêtes d’entrer ; elles seraient déjà jointes aux troupes conduites par le duc de Nemours si le duc d’Orléans ne les eût contremandées. Enfin, voilà grosse guerre pour un coquin et pour la passion d’une femme. Je ne sais combien durera encore ce traîne-malheur de cardinal, [16] mais il mériterait bien la fortune du maréchal d’Ancre, qui était un saint au prix du Mazarin. On dit que la généreuse résolution de ceux d’Orléans fera rebrousser le roi devers Bourges ou Poitiers, [47] et que Chartres [48] se va déclarer pour les princes à l’exemple d’Orléans.

Enfin, j’ai reçu la vôtre tant désirée, datée du 15e de mars, pour laquelle je suis tout réjoui. Je suis bien aise que Dieu ait augmenté votre famille d’une belle fille [49] qui porte le nom d’une de mes sœurs [50] qui mourut il y a environ trois mois. [17] Je vous supplie de corriger sur le manuscrit de M. Hofmann [51] ce qu’il y a contre Fernel [52] avant que la copie en soit délivrée au compositeur, [18] M. Rigaud [53] ne vous la refusera point. Le petit Bauhin [54] s’est ici débauché. Je ne sais ce qu’il deviendra, mais il a dit à quelqu’un que, malgré tous ses parents, il ne serait point médecin, qu’il voulait venir demeurer en France. Tout ce qu’il vous a dit de sa famille est très vrai, mais il ne vous a pas dit que M. Bauhin, [19][55] conseiller de la quatrième des Enquêtes, est le plus brutal de tous les hommes et aussi sot que le portier des chartreux[56] dom Butor ; [20] ses compagnons disent qu’il est la partie honteuse de ce grand corps que l’on nomme le Parlement.

Obligez-moi de faire mes recommandations à M. Ravaud, [57] lequel je remercie du soin qu’il a pris de m’envoyer mes livres de Gênes, [58] et vos deux Sebizius [59] aussi. Je vous donnerai avis de l’un et de l’autre dès que je les aurai reçus, comme aussi de ceux que vous avez délivrés à M. Rigaud. J’aurais bien regret que M. Garnier [60] eût mal, je vous prie de lui présenter mes vœux pour sa convalescence. Vous aurez de nos thèses [61] ce qu’il y aura de bon. Le Theatrum vitæ humanæ [62] avance-t-il, sera-t-il bien achevé dans deux ans ? [21] Imprimera-t-on le livre de Sebizius, de curandi ratione per sanguinis missionem, à Lyon, cet auteur ne vous a-t-il point écrit ? [22] Hier, qui était le 23e de mars, fut ici pendu et brûlé dans la Grève [63][64] un certain fripon italien nommé Bonaventure Nano, [65] Napolitain. Il s’est dit capitaine dans un régiment du Mazarin, il était en prison pour des fourberies et voleries, il est grand filou et affronteur ; il a été surpris dans la prison même, in crimine της παιδεραστιας [23][66] avec un petit garçon qu’il avait enlevé, qui venait de voir son père qui était aussi en prison. Comme il passait par les rues pour être mené au gibet, le peuple criait qu’il était parent du Mazarin. Toute cette race d’Italiens ne vaut rien et ne viennent en France que pour y voler, mais il se trouve toujours quelque papillon qui se brûle à la chandelle. Nous serions bien heureux si le Mazarin avait été arrêté de la sorte, combien pourtant que ce ne serait pas assez de lui, vu qu’il faudrait ôter aussi la reine [67] d’auprès du roi ; autrement, les princes ne s’y fieront jamais et auront aussi raison de s’en défier toute leur vie, vu qu’il y a grande apparence qu’elle ne leur pardonnera jamais de lui avoir voulu ôter son cher Mazarin. On commence ici à vendre le Socrate chrétien de Balzac [68] et un Horace traduit en français avec le texte latin de l’autre côté, par M. de Marolles, abbé de Villeloin, [69] en deux tomes in‑8o, qui s’en va faire imprimer le Juvénal de même. [24]

Je vous supplie d’assurer M. Rigaud le libraire que j’ai ici reçu des mains de M. Béchet, [25][70] libraire, les deux < livre  > qu’il m’a envoyés de Lyon, savoir le Petrarcha redivivus [71][72] et Albanesius in Aphorismos Hippocratis[26][73] Le premier est curieux et beau, le second ne vaut rien. M. le duc de Beaufort est ici arrivé en poste le 24e de mars, on dit qu’il vient tâcher d’emmener M. le duc d’Orléans en leur armée, où sa présence servirait ; d’autres disent qu’il ne doit bouger d’ici et ne point abandonner Paris. On parle aussi d’une perte de 300 hommes qu’a faite le prince de Condé en retirant son armée pour la mettre en garnison. M. le duc d’Orléans ne bouge d’ici, mais il envoie sa fille aînée [74] à Orléans avec le duc de Beaufort afin que de sa présence elle puisse faire passer quelques troupes au travers de la ville pour faire soutenir le parti des princes. Elle est partie aujourd’hui à dix heures du matin, ce 25e de mars. [27] Il y a ici un plaisant procès entre le Gazetier Renaudot et sa femme : [75] cet homme âgé d’environ 68 ans, tout paralytique et tout crochu, s’est remarié il y a environ trois mois à une belle jeune veuve de 21 ans ; elle était veuve d’un officier de la reine, mais elle n’avait rien ; aujourd’hui, elle plaide contre lui, et lui contre elle, à l’Officialité ; [28][76] il se plaint qu’elle ne veut point coucher avec lui, et elle, qu’il a la vérole, [77] qu’elle sait bien toutes ses débauches et que sa première femme [78] en est morte. [29]

Vous m’obligerez de faire rendre les lettres ici incluses à leurs adresses pour ce coup ; une autre fois, ils vous rendront la pareille. Les Messieurs du Parlement s’assemblent si souvent pour les affaires politiques que l’on ne peut avoir le temps d’une audience, combien que plusieurs placets m’en aient été signés par les présidents : voilà la cause pour laquelle l’affaire de Chartier [79][80] n’est point terminée ; joint que lui-même recule tant qu’il peut. Il est chassé de nos Écoles et ne jouit de rien, c’est plus à lui qu’à moi à poursuivre. On nous promet audience après Pâques et j’espère bien d’en voir la fin devant la Pentecôte ; ou au moins, il ne tiendra pas à moi. [30] Il a un autre procès à la Grand’Chambre, au rapport de M. Saintot : [31][81] lui et un autre sont obligés solidairement à un marchand de vin nommé Le Juge pour 4 500 livres ; pour se délivrer de ladite dette, il a supposé une quittance dont la fausseté est reconnue et avérée. Si on lui fait bonne justice (ce qui, véritablement est fort rare aujourd’hui), voyez où cela va. Un autre temps, cela vaudrait la corde ; mais quoi qu’il lui en arrive, toujours faudra-t-il qu’il paie. Il est accablé de procès et persécuté de créanciers à qui il doit en diverses sommes plus de 30 000 livres, et ne sait guère où il prendra le premier denier. On dit qu’il espère en M. Vautier, [82] premier médecin du roi, duquel il s’est rendu le grand flatteur ; mais néanmoins, cet homme n’a jamais fait de bien à personne et quelque moyen qu’il en ait, je pense qu’il ne lui donnera rien, vu que jamais il n’aura de quoi rendre et que ce serait autant de perdu. On parle ici d’une défaite du prince de Condé, mais tout ce qu’on en dit est si fort douteux qu’il n’y a nulle apparence. Le roi, la reine et le rouge marmouset [32][83] sont à Blois avec toutes sortes d’incommodités et de pauvreté. M. de Nesmond [84] est prêt de partir avec les conseillers députés qui n’attendent qu’après un passeport et < une > escorte pour commencer leur voyage. [33] La reine a fait trois ministres d’État nouveaux, savoir MM. de Vendôme, [85] de Bouillon-Sedan [86] et le maréchal Du Plessis-Praslin, [87] afin qu’ils contrepointent [34] hardiment dans le Conseil votre maréchal de Villeroy [88] qui fronde perpétuellement contre le Mazarin et les malheurs que son retour cause en France. Voyez la malice de cette femme. Et en attendant qu’elle s’amendera, croyez que je serai toute ma vie, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Guy Patin.

De Paris, ce 26e de mars 1652.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 26 mars 1652

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(Consulté le 18.09.2019)