L. latine 90.  >
À Ijsbrand van Diemerbroeck,
le 31 août 1657

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[Ms BIU Santé 2007, fo 63 vo | LAT | IMG]

Au très distingué M. Ijsbrand van Diemerbroeck, docteur en médecine et très digne professeur en l’Université d’Utrecht.

Très distingué Monsieur, [a][1]

Par votre singulière faveur, j’ai reçu vos Disputationes practicæ de historiis ægrorum reliées ; [1][2] je vous en remercie et espère pouvoir vous en rendre enfin la pareille. La réputation de votre nom n’est pas nouvelle pour moi, et ma bonne opinion de votre insigne érudition ne l’est pas non plus : je la tiens depuis longtemps pour manifeste par votre livre de Peste, que mon frère, qui vit à Nimègue, m’a envoyé voilà dix ans. [3] J’approuve surtout cet ouvrage parce qu’entre autres excellentes choses, vous y attaquez très justement l’antimoine des mauvais chimistes, puisque c’est toujours un poison, de quelque façon qu’on le prépare. [2][4][5][6] L’abus en est très grand, et les juges ne devraient pas le tolérer ; sed necesse est hæreses esse ut probentur boni[3][7] Je loue aussi votre hauteur de vue quand vous réfutez la pierre de bézoard : [8] c’est une pure fiction de boutiquiers acharnés à gagner de l’or, honteusement et infâmement, par tous les moyens, bons comme mauvais, ut faciant rem, si non rem quocumque modo rem[4][9] en vue de tromper les malades qui ne souffrent pas seulement de maladie, mais aussi d’excessive crédulité. Je dirai librement de la thériaque que je ne saurais approuver son emploi dans la peste ; [10] le fait est qu’elle ne peut aujourd’hui être fidèlement et exactement préparée, quelque sornette que sachent nous conter les pharmaciens, qui sont les sectateurs des Arabes et de très impudents coupeurs de bourses ; [11][12] quand bien même la préparerait-on parfaitement, elle serait de toute façon extrêmement fâcheuse, et même nocive, en raison de son excessive chaleur ; ce qui < se vérifierait > [5] si on avait recours à l’autorité de Galien. Il semble avoir écrit sur la thériaque, mais pariant tout mon bien, je pourrais tenir que ce livre n’est pas de lui ; [6][13] ce qui sautera aux yeux du lecteur avisé. Je constate que nombre de très savants auteurs modernes ont été de cet avis, tels Manardi, Julius Alexandrinus, [7][14][15] Anuce Foës, Giulio Cesare Claudini, [8][16][17] Caspar Hofmann, Hermann Conring, Aurelio Severino, Jacques Pelletier, Girolamo Capivaccio, Benédetto Silvatico, Jan van Heurne et une infinité d’autres. [18][19][20][21][22][23][24] La thériaque ne mérite pas même le nom de médicament : c’est une compositio luxuriæ [9][25] qui n’est bonne à triompher d’aucune maladie ; on l’a conçue et raffinée sans obtenir le moindre effet spécifique. Voilà pourquoi je puis affirmer, non moins librement que justement, qu’on peut dire de bon droit que cette thériaque commune d’aujourd’hui est bien plutôt un excrément d’officine pharmaceutique qu’un médicament à proprement parler, véritable et authentique ; [Ms BIU Santé 2007, fo 64 ro | LAT | IMG] ce que je dis pourtant sans vouloir offenser ceux qui pensent différemment, et qui peut-être soignent moins par méthode et art, sans parler d’indication galénique, que par tradition de l’ancien temps et par croyance autre que la mienne ; et même bien sûr, contre la recommandation des apothicaires qui, par toute l’Europe, sont les plus éhontés et les plus misérables des grippe-sous, dont quantité de médecins en France encouragent beaucoup trop l’horrible cupidité. Je ne porte aucun jugement sur ceux de vos Flandres, mais je sais que dans le monde entier ils convoitent la cassette des malades ; ceux-là sont parfaitement indignes de notre métier et œuvrent pour le malheur public. Je loue aussi fort peu les eaux thériacales et les autres cardiaques imaginaires, [26] les poudres contre la peste, les pilules et autres remèdes de cette sorte, parce qu’ils peuvent difficilement servir à quelque chose et n’ont pas le pouvoir de corriger la cause même de la peste, qui est ignoble, profonde et violente, et n’est pas une putréfaction ordinaire. Mais si ces opinions vous semblaient surprenantes, je ne veux pas que vous en soyez trop irrité ou perdiez de votre amitié pour moi. Je souhaite seulement une chose, c’est que vous preniez en bonne et juste part ce jugement que je vous ai présenté, et concédiez le reste à la liberté philosophique. Vous connaissez l’ancien distique :

Diversum sentire duos de rebus ijsdem,
Incolumi, etc
[10]

Pour les thèses que désirez aussi de chez nous, je vous enverrai un paquet avant la fin de l’hiver ; [27] vous y verrez nettement à quel point les médecins de Paris s’appliquent à la plus pure et vertueuse médecine et s’appuient sur les bons auteurs, ayant recours à la phlébotomie et à la purgation comme à de puissants et légitimes remèdes, au mépris de tant de sornettes que la perfidie des Arabes et l’imposture des chimistes ont fourrées dans la médecine et inventées pour la ruine commune du genre humain. Portez-vous bien, très éminent Monsieur, et aimez celui qui est votre très affectionné

Guy Patin, natif de Beauvaisis, docteur en médecine de Paris et professeur royal.

De Paris, ce vendredi 31e d’août 1657.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Ijsbrand van Diemerbroeck, le 31 août 1657

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(Consulté le 22.08.2019)