À Johann Daniel Horst, le 8 mars 1658
Note [36]

Le sang était l’une des quatre humeurs classiques du corps humain, avec la bile jaune, la bile noire (atrabile ou mélancolie) et le flegme (ou pituite). Jean Fernel a consacré le chapitre viii, livre vi de sa Physiologie (Paris, 1655, v. note [1], lettre 36) à montrer Que le sang contenu dedans les veines est mêlé non de trois, mais de quatre humeurs, et combien il y en a de différentes (pages 577‑586) :

« Le sang, quel qu’il soit, est appelé chyme, c’est-à-dire suc, qui est quelque fois bon, comme dedans l’euchymie, c’est-à-dire dedans la bonne complexion, et quelquefois mauvais, comme dedans la cacohymie, c’est-à-dire la mauvaise complexion ; et d’autant que l’un et l’autre étant répandu dedans la substance des parties, par le moyen et la vertu, il se caille et se prend, et il est dit nourrir. {a} […]

Il y en a quelques-uns qui ont estimé que tout le sang était composé non de quatre, mais seulement de trois sucs mêlés ensemble, lesquels ne pensent point que le sang soit autre chose qu’une mixtion ou un mélange médiocre et tempéré {b} des trois humeurs ; et qu’outre iceux, il n’y a pas un quatrième sang pur contenu dedans les veines ; et même, ils soutiennent que cela ne se peut pas concevoir dedans notre esprit, étant surtout appuyés sur cette raison que les trois humeurs sont séparément mises et disposées, et qu’il n’y a aucun sang pur. Ils ajoutent que quand le sang se corrompt, il se change et convertit du tout {c} en ces trois humeurs, et qu’il n’y aucun sang qui subsiste à part ; et quand donc ces trois sucs sont également augmentés, ils disent que le sang domine en ce temps-là ; et quand ils sont inégalement engendrés, celui qui surmonte les autres, ils veulent que d’icelui le tout soit seulement dit ou pituiteux, ou bilieux, ou mélancolique ; enfin, qu’il en est de même que dedans le lait, qui est seulement composé de trois substances, {d} outre lesquelles il n’y en a point de quatrième qui soit désignée et appelée du nom de lait, mais tout ce qui est composé de ces trois substances bien tempérées prend le nom de lait.

Mais si nous considérons attentivement des yeux et de l’esprit les parties du chyle, et si nous observons et leur substance et le mélange de leurs qualités, il y en aura non seulement trois, mais quatre différentes, dont aussi proviendront quatre sortes de sucs. Bien plus, si l’on examine la diversité des parties qu’ils doivent nourrir : comme il s’en rencontrera quelques-unes auxquelles les trois autres humeurs peuvent être accommodées et appropriées ; de même, il s’en trouvera d’autres chaudes et humides, comme la chair, d’autres tempérées comme la peau, qui ne peuvent pas être nourries sinon du plus pur sang. C’est pourquoi il est du tout {c} nécessaire qu’outre les trois autres, il y ait aussi dedans les veines un pur sang, et lequel surpasse de bien loin et de beaucoup les autres humeurs. Il faut donc estimer la comparaison du sang avec le lait sotte et ridicule ; et quand le sang se corrompt, toute sa substance ne se change pas et ne se convertit pas en bile jaune ou noire, mais aussi il y en a une certaine partie qui demeure, ou qui n’est pas corrompue, ou qui ressemble au sang corrompu. C’est pourquoi le sang qui est renfermé dedans les plus grandes veines est rempli de ces quatre sucs, mais en cette proportion que, dedans la constitution tempérée et médiocre, le pur sang surpasse beaucoup et domine sur tous les autres ; puis en après, la pituite, parce qu’elle est douce, et qu’elle peut être changée et convertie en sang, et qu’elle est nécessaire à nourrir certaines parties ; en troisième lieu, le suc mélancolique ; et celle qui est en la moindre quantité de toutes est la bile jaune ; tant à cause des raisons présentement déduites, comme aussi d’autant que l’on remarque dedans nous que son réceptacle et son réservoir est plus grand et plus ample, {e} et que si, après la saignée, on garde le sang, il tombe au bas et au-dessous plus de boue et d’humeur terrestre et mélancolique qu’il ne surnage pas au-dessus de la bile. Et telle est certainement la mixtion et le mélange des quatre sucs dedans le sang. » {f}


  1. Fernel et les dogmatiques considéraient que, à l’instar de celui qu’on recueillait dans une poêlette pendant la saignée (v. note [7], lettre 70), le sang se coagulait dans les organes du corps pour leur servir de nourriture.

  2. Moyen et équilibré.

  3. Absolument, entièrement, tout à fait.

  4. Butyreuse ou beurreuse, caséeuse ou fromageuse, et séreuse (petit-lait).

  5. Sans parler des artères, qu’on tenait encore alors pour à peu près vides, le sang avait pour réservoir l’ensemble du compartiment veineux.

  6. Tout le génie de Fernel ne pouvait convaincre un lecteur tant soit peu doué de sens critique. Ses arguments fumeux et spécieux prouvent surtout que la théorie des humeurs, héritée d’Hippocrate et de Galien, ne tenait déjà plus debout à la fin du xvie s. ; Paracelse et ses adeptes l’avaient déjà renversée ; elle ne s’écroula pourtant que deux siècles plus tard.

Sanguin : « qui est d’un tempérament où le sang et la chaleur prédominent. Les sanguins sont braves et de belle humeur. Les sanguins ont besoin souvent d’être saignés » (Furetière).

Le même précieux dictionnaire a brièvement caractérisé les trois autres tempéraments liés aux humeurs :

  • « les gens d’une humeur bilieuse, d’un tempérament bilieux, sont plus propres pour la guerre que pour l’étude. Les gens bilieux sont colériques » (v. note [2], lettre 66) ;

  • « le tempérament mélancolique est le plus propre pour l’étude » (v. note [5], lettre 53) ;

  • « un tempérament phlegmatique est sujet aux rhumes et aux fluxions » (v. note [15], lettre 260).

Comme tous les médecins dogmatiques de son époque, Guy Patin était fort attaché à cette classification « humoriste » des individus (c’est-à-dire selon l’humeur qu’on pensait prédominer en eux), qui justifiait quantité de déductions diagnostiques et thérapeutiques. Parfaitement désuètes aujourd’hui, les quatre humeurs ont pourtant laissé maintes traces dans le langage courant, et les philologues en font leurs choux gras.

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Johann Daniel Horst, le 8 mars 1658. Note 36

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(Consulté le 15.09.2019)

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