À Charles Spon, le 1er mai 1654
Note [56]

Cantherius in fossa [La Bourrique dans le bourbier, v. note [4], lettre 137] : Navicula Solis. Cento extemporalis fartus ex elegantiis grammaticalibus Orationis Simeonis Curtautii, Decani Medicinæ Montispessulanæ, pronunciatæ die 21 mensis Octobr. ann. 1644 pro studiorum renovatione, Monspelii, apud Petrum du Buisson, Typographum Regium, ann. 1645 [Le petit navire du Soleil. Pot-pourri improvisé, farci des élégances grammaticales du discours de Siméon Courtaud, doyen de médecine de Montpellier, prononcé le 21e jour du mois d’octobre de l’an 1641 pour l’inauguration des études, et publié en l’an 1645, à Montpellier, chez Pierre Du Buisson, imprimeur royal] (in‑4o de 4 feuillets, 7 pages imprimées, sans aucune indication d’auteur, de lieu, d’imprimeur, ni de date [probablement 1646]).

Comme Navicula Solis (v. ci-dessous) et Cento extemporalis, Cantherius in fossa est une expression relevée dans le discours prononcé par Courtaud contre la Faculté de médecine de Paris (v. note [19], lettre 128) après la dure sentence du Parlement prononcée contre Théophraste Renaudot en août 1642 (v. note [3], lettre 90).

Selon le même procédé que la Diffibulatio précédemment parue (v. note [4], lettre 137), ce Navicula Solis… est un libelle truffé de subtilités qui vise à ridiculiser le mauvais latin et le pédantisme de Siméon Courtaud. Des extraits soigneusement référencés du discours de Courtaud y sont mis bout à bout, dans un désordre indescriptible, pour en souligner tout le grotesque. Ainsi, par exemple, le titre et les deux premiers mots de ce pamphlet reprennent le début d’une phrase qui se trouve à la page 47 du discours de Courtaud :

Navicula Solis est Hippocratem vehens Abderam, Thasum, Cranonem, Perinthum, Œnum, Larissam, Pheras, Salamina, Iechinam Olynthum, Pellam, Omilon, Meliboeam, Elidem, Athenas, sive per universum orbem, et ad omnes ubique laborantes.

[Le petit navire du Soleil {a} est celui qui conduit Hippocrate à Abdère, à Thasos, à Cranon, à Périnthe, sur l’Œnus, à Larissa, à Phères, à Salamine, à Olynthe, à Pella, à Omilos, à Melibœa, à Élis, à Athènes, soit par tout l’Univers, au-devant des hommes qui partout souffrent].


  1. Allégorie dont Courtaud se sert pour désigner l’Université de Montpellier.

La seconde partie du Navicula Solis…, sous le titre de Lege et mirare [Lisez et étonnez-vous] donne un florilège des phrases bancales ou oiseuses qu’on trouve dans le discours de Courtaud. Pour n’en fournir qu’un échantillon, la phrase Nullum dulcius, et magis honorabile victoriæ genus, quam convincere mentientem ; larvaque detracta, corniculam, sibilis obiicere perambulandam [Aucun genre de victoire n’est plus agréable et plus honorable que dénoncer le mensonge, et quand le masque a été arraché, exposer aux sifflets le petit corbeau qui doit s’en aller ailleurs] est enguirlandée de ce commentaire :

Hui ! semper sedebit lapis super lapidem. Si Dominus Decanus Monspeliensis et Professor Regius, pergit gingrire, nisi cum celebraverit Adonia, et aures nobis obtundere barbarismo orationis suæ : cum feruligera plebe deturbabitur in quintam Romanorum classem ; e qua non prius emanebit, quin explicuerit illud Plautini senis in Mercatore : Hodie ire in ludum accœpi literarium.

[Peste ! une pierre reposera toujours sur une pierre. Si Monsieur le doyen de Montpellier et professeur royal continue à crier comme une oie, à moins qu’il n’ait célébré les Adonies, {a} et à nous casser les oreilles avec l’incongruité de son discours, alors le petit peuple armé de férules le reléguera au dernier rang des Romains, d’où il ne sortira pas tant qu’il n’aura pas expliqué cette parole du vieillard de Plaute dans le Marchand : « Aujourd’hui j’ai accepté d’aller à l’école élémentaire »]. {b}


  1. Fêtes d’Adonis.

  2. Vers 303 du Marchand, pièce de Plaute où le vieillard portait le nom de Démiphon (Demipho senex).

Voici ce qu’on lit sur le Navicula Solis… dans la Seconde Apologie (page 215) :

« Ne doutez point ni de la bonté de ce petit Navire, ni de son bonheur, vous en avez déjà fait l’épreuve ; le sieur Patin a tâché de la remplir {a} de quelque quincaillerie de grammaire. Le sieur Moreau a secouru le sieur Patin et y a jeté encore quelque vieille ferraille pour l’enfoncer ; mais un matelot a nettoyé le Navire de ces ordures et les a jetées dans la mer ; après cela, le capitaine Riolan y veut faire entrer tout le corps de son armée. Il faut bien qu’elle soit bonne et forte pour soutenir une telle foule sans être foulée ; mais plus elle est foulée et chargée, mieux elle va, pource qu’elle a toujours le vent favorable. »


  1. L’assimilation du Navire à l’Université de médecine montpelliéraine explique apparemment le féminin employé dans ce paragraphe.

On soupçonnait donc, à Montpellier, Guy Patin de se cacher derrière le pseudonyme de Cantherius in fossa, mais il en rejetait ici l’identité sur son érudit collègue Jean Bérault (v. note [22], lettre 146), le traducteur de l’Euphormion de Barclay.

Le ms BIU Santé 2190 conserve sur ce sujet une lettre de Siméon Courtaud à Charles Spon, datée de Montpellier le 16 avril 1647 (fos 163‑168) :

« Monsieur, Étant averti que M. Seignoret vous apportait quelques exemplaires de la réponse que j’ai faite à l’auteur du Navicula Solis, sous le nom de notre bedeau, à qui j’ai donné pour titre Cantharus in luto, {a} afin que vous et ceux qui la liront sachent le dessein, je le vous dirai fort brièvement et autant que ma main encore languissante de maladie le pourra permettre. L’auteur du Navicula Solis, c’est le sieur Patin, lequel je reconnus incontinent à la patte. J’ai répondu en raillant, et le fondement de la raillerie c’est un rencontre qui arriva audit sieur devant le dataire [?] royal, car les gardes qui y étaient, le voyant venir de loin à cheval, un d’eux commença à crier Voici le diable ! Sur cela j’ai bâti tout le reste du dessein. Après, venant au plus sérieux, j’ai mis pour articles les fautes en grammaire qu’il avait relevées contre mon Apologie, là où je le fais voir aussi piètre grammairien que médecin et philosophe. C’est un vrai pédant, et qui ne saurait dire aucune chose du sien : témoin en est cette pièce tant peignée qu’il a mise au jour par trois fois, An totus homo a natura morbus ? question tirée des épîtres d’Hippocrate, mais qui n’est autre chose qu’un beau centon, comme il est aisé à vérifier à quiconque a lu les bons auteurs. {b} Voilà quel est ce grand personnage. Il faut remarquer que, sur la fin de l’entretien entre le docteur de Montpellier et le Paidotribe, {c} j’ai ajouté l’histoire d’un docteur de Paris appelé Bachot, lequel étant allé à Melun pour faire la médecine commença incontinent à médire des honorables citoyens et faire des invectives, qui fut cause qu’il en fut chassé avec le bâton ; et étant de retour à Paris, pour sa bienvenue, fit une harangue pleine d’injures contre moi, contre notre École et contre nos docteurs. Voilà en somme le sujet de ma réponse, de laquelle j’attends le jugement que vous en ferez. Elle est si bien reçue à Paris que ce n’est pas à moi à vous dire l’estime qu’on en fait, ayant si bien mêlé l’utile à l’agréable. Du depuis, le sieur [René] Moreau a paru pour second du sieur Patin en cette sorte : un de nos docteurs appelé M. Cattier répondit au Navicula Solis sous le titre de Centonis cacorraphia, pièce fort gentille à laquelle le sieur Moreau a répondu sous le titre de Cacorraphiæ diffibulatio ; laquelle a été incontinent suivie de la réplique dudit sieur Cattier sous le titre de Diffibulatoris Morologia ; {d} et pour ce que ledit Moreau s’est montré un peu téméraire et insolent contre moi, je lui réserve sa part après que j’aurai recouvré la santé, Dieu aidant, et ce sera la dernière pièce et clôture sur ce sujet que je vais faire sous le titre du Confiteor de Michel de La Vigne. {e} Nous avons encore à Paris un de nos docteurs appelé Magdelain, lequel harcèle sans cesse toute cette tourbe de médecins de Paris par un traité dont il a mis au jour la première partie sous le titre de Olim et nunc, {f} avec un style tout particulier et qui peut être compris de peu de gens. Je suis las d’écrire, mais non pas d’être, Monsieur, votre plus humble et plus affectionné serviteur, Courtaud. »


  1. Cantharus Parisinus, sive Pillularius scarabeus in luto. Epistola Melandri Ialapii Brancasclepii ad omnes medicos doctores Monspelienses, ubicumque terrarum vivant et bibant. Impressa Aplaniæ, apud Brancassium Dentavellum. Anno mastigophori flagellati secundo [Le scarabée (fouille-merde, v. note [9], lettre 515) parisien, ou le scarabée pilulaire dans la fange. Lettre de Melandrus Jalapius Brancasclepius à tous les docteurs en médecine de Montpellier qui vivent et boivent partout sur terre. Imprimée à Aplania (απλανης, fixe) chez Brancassius Dentavellus, l’an deux du mastigophorus flagellatus] (sans lieu ni date, in‑4o de 68 pages).

  2. V. note [4], lettre 98 et sa transcription (avec traduction et commentaires), pour cette thèse de Patin sur la question « Par nature, l’homme n’est-il pas tout entier maladie ? ». Les extraits d’une autre de ses thèses (sur la sobriété) qui sont dans la note [16], lettre 342, prouvent que la critique de Courtaud sur la manière dont Guy Patin rédigeait n’était pas sans fondement.

  3. Παιδοτριβης, maître de gymnastique pour les enfants.

  4. V. note [4], lettre 137, pour ces trois libelles opposant René Moreau (pour Paris) à Isaac Cattier (pour Montpellier).

  5. Ce pamphlet de Courtaud est resté à l’état de projet, je n’en ai du moins pas trouvé de trace imprimée.

  6. Jadis et maintenant.

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 1er mai 1654. Note 56

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(Consulté le 25.01.2021)

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