L. 331.  >
À Claude II Belin, le 12 novembre 1653

Monsieur, [a][1]

J’ai reçu votre lettre des mains de monsieur votre frère qui est en fort bonne disposition, mais j’ai refusé l’argent qu’il m’a voulu donner de votre part. [2][3] N’êtes-vous point honteux de m’offrir de l’argent, ne savez-vous pas bien que ce métail est incompatible avec l’amitié, [1] et encore une telle que la nôtre ? C’est l’argent qui est la peste de l’amitié quæ, cum sit res sanctissima, abeat illud metallum cum stibio in perditionem[2] Il m’a promis de vous renvoyer votre argent et je vous remercie de votre bonne affection.

Il est vrai que j’ai céans les œuvres d’Érasme [4] très complètes deux fois, vu que je les avais déjà et que je les ai encore trouvées dans la bibliothèque de feu M. Cousinot, [5][6] premier médecin du roi qui mourut l’an 1646, que j’ai achetée depuis un an ; [7][8] si bien que je les ai à vendre, en huit tomes, qui comprennent les neuf, reliés en basane [9] verte et fort bien conditionnés. [3] Ce sont ceux-là que je puis vendre moyennant 100 écus comptants, sans en rien rabattre ; si vous en voulez parler à monsieur votre prévôt de Troyes, [10] vous me ferez plaisir. L’impression est de Bâle, [11] telle qu’elle doit être, il n’y eut jamais que celle-là, de l’an 1540. [4] Je vous prie de présenter mes très humbles recommandations à M. le lieutenant criminel de Troyes.

On dit que le roi [12] sera ici de retour le 22e de ce mois et que le prince de Conti [13] a permission de revenir à Paris. [5] Le vieux Théophraste Renaudot [14] mourut ici le mois passé, gueux comme un peintre. C’est son fils, [15] le conseiller des Monnaies, [16] qui fait aujourd’hui la Gazette[6][17] On a mis prisonnier dans la Bastille [18] un président de la Cour des aides [19] nommé M. Garnier de Maurivet. [7][20] Les ports d’Angleterre et de Hollande sont fermés pour 40 jours, on croit qu’ils sont assemblés pour faire un accord ensemble ; quod si contingat[8] ils seront les maîtres de la mer Océane supra principes omnes Europæ[9] L’on dit que M. de Saumaise [21] a recommandé en mourant à sa femme [22] qu’elle brûlât tous ses papiers, [10] ce qu’elle a fidèlement exécuté, ha quelle perte ! Je me recommande à vos bonnes grâces et suis, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Guy Patin.

De Paris, ce 12e de novembre 1653.

Voilà un mot de réponse que j’envoie à monsieur votre fils, [23] lequel je vous prie d’enfermer dans les vôtres et même de l’ouvrir, si vous êtes curieux de voir ce que je lui mande, dont je serai bien aise et vous n’en serez pas marri ; imo, si bene te novi[11] vous m’en saurez quelque gré.


1.

Métail : « les poètes disent quelquefois métal, quand ils sont contraints par la rime » (Furetière) ; une fois n’est pas coutume, les poètes ont gagné, c’est leur manière qui l’a emporté.

L’argent que Claude ii Belin expédiait venait en dédommagement des soins que Guy Patin avait prodigués au fils de son ami. Le frère de Claude ii qui avait rendu visite Patin pouvait être le chanoine, Nicolas, ou le médecin, Sébastien.

2.

« qui, puisqu’elle est une chose très sainte, enverrait ce métal au diable, avec l’antimoine. »

3.

Basane : « peau de veau ou de mouton passée par le tan, qui n’est point courroyée, qui sert sans autre préparation à couvrir des livres, des pantoufles, etc. » (Furetière) ; les autres dictionnaires n’entendent par basane que du cuir de mouton.

4.

Omnia opera Des. Erasmi Roterodami, quæcunque ipse autor pro suis agnovit, novem tomis distincta… Cum præfatione Beati Rhenani Salestadiensis, vitam autoris describente, ad Imp. Cæs. Carolum v.

[Œuvres complètes de Désiré Érame de Rotterdam que l’auteur lui-même a chacune reconnue pour sienne, réparties en neuf tomes… avec une préface de Beatus Rhenanus de Sélestat, {a} décrivant la vie de l’auteur, adressée à l’empereur Charles Quint…] {b}


  1. V. note [5], lettre 584.

  2. Bâle, Froben, 1540, in‑fo de 1034 pages pour le premier de 7 volumes, divisés en 9 tomes.

Guy Patin avait à vendre un exemplaire relié des neuf tomes, intitulés :

  1. Quæ spectant ad institutionem liberalem [Ce qui a trait à l’institution libérale] ;

  2. Adagia [Adages] ;

  3. Epistolæ [Lettres] ;

  4. Quæ ad morum institutionem pertinent [Ce qui concerne l’institution des mœurs] ;

  5. Quæ ad pietatem instituunt [Ce qui fonde la religion] ;

  6. Novum Testamentum [Le Nouveau Testament] ;

  7. Paraphrases in universum Novum Testamentum [Paraphrases sur l’ensemble du Nouveau Testament] ;

  8. Theologica [Théologiques] ;

  9. Apologiæ [Apologies].

Autour de 1660, Guy Patin a parlé de deux projets distincts de réédition, à Lyon (chez Jean-Baptiste Devenet, v. le début du 2e paragraphe de la lettre 631) et à Rotterdam (v. note [4], lettre latine 166), mais ni l’un ni l’autre n’ont abouti.

5.

V. note [14], lettre 327, pour le retour à Paris du prince de Conti. La cour, quant à elle, n’y revint de son voyage en Champagne que le 9 décembre (Levantal).

6.

La Gazette, ordinaire no 135, de Paris, le 1er novembre 1653 (page 1088) :

« Le 25e du passé mourut, au 15e mois de sa maladie, en sa 70esic pour 68e > année, Théophraste Renaudot, conseiller médecin du roi, historiographe de Sa Majesté, d’autant plus recommandable à la postérité que, comme elle apprendra de lui les noms des grands hommes qu’il a employés en cette histoire journalière, on n’y doit pas taire le sien ; d’ailleurs assez célèbre par son grand savoir et la capacité qu’il a fait paraître durant 50 ans en l’exercice de la médecine, et par les autres belles productions de son esprit, si innocentes que, les ayant toutes destinées à l’utilité publique, il s’est toujours contenté d’en recueillir la gloire »

Selon le rapport médical établi par son fils Eusèbe, Théophraste s’était effondré, victime d’une apoplexie qui le frappait pour la troisième fois. C’était au Louvre le 23 octobre 1653, il était en train d’écrire un article pour sa Gazette. Il mourut deux jours plus tard et fut inhumé le 26 en l’église Saint-Germain-l’Auxerrois, alors paroisse des souverains, devant l’autel de la chapelle de la Vierge. Les funérailles furent très belles, avec une procession de 30 prêtres et de dignitaires de la cour. Une foule de pauvres gens y assistèrent. Eusèbe Renaudot, dans son Journal (page 245), a résumé tout cela par quelques mots :

« Le 25 octobre 1653, mourut en sa 69e année ou environ notre très cher père Théophraste Renaudot, d’une maladie de 15 mois, ayant été enterré à Saint-Germain-l’Auxerrois devant l’autel de la paroisse. »

Théophraste Renaudot n’était pas « gueux comme un peintre » : un acte découvert par Jean Dalat (Conférence. Bulletin des amis de Théophraste Renaudot, no 3, juin 1983, pages 1‑9) aux Archives municipales de Bordeaux montre qu’il avait acheté par moitié avec son fils Isaac une maison « sise au village de Villeneuve-le-Roi […], ainsi que dix pièces de terres et de vignes » ; il n’avait jamais été réduit à la misère ; logé au Louvre, il recevait sa pension d’historiographe du roi et sa part des bénéfices de la Gazette (Delavault, chapitre 23, page 107).

À la mort de Théophraste Renaudot, sa Gazette passa sous la direction de son deuxième fils, Théophraste ii, sieur de Boissemé, conseiller à la Cour des monnaies (1611-1672). Après la mort de Théophraste ii, écrit Eusèbe Renaudot lui-même dans son Journal (page 265) :

« La Gazette dont il était pourvu m’a été donnée par le roi, nonobstant les sollicitations de plusieurs qui la demandaient, et j’en ai confié le titre à François Renaudot, mon second fils, sous les conditions convenues entre mon frère et moi. […] Le 15 mars, {a} le roi m’a accordé la confirmation du privilège des Gazette et Bureau d’adresse qu’avait mon fils François Renaudot, à présent chanoine régulier de Sainte-Geneviève, en faveur de mon fils Eusèbe Renaudot {b} qui en est maintenant le titulaire et qui arrêtera par ce moyen les prétentions de plusieurs qui essayaient de se l’approprier. »


  1. 1679.

  2. Eusèbe ii Renaudot, v. note [16], lettre 104.

Devenue Gazette nationale en 1762, puis Gazette nationale de France en 1792 et de nouveau Gazette nationale, la création de Théophraste Renaudot devint l’un des principaux organes royalistes et ne cessa de paraître que le 30 septembre 1915.

7.

Emmanuel-François Garnier, sieur de Maurivet, avait été reçu, en 1641, conseiller au Parlement de Paris, en la troisième Chambre des enquêtes, puis président à la Cour des aides (Popoff, no 1277). Sa faute avait été de prendre une place d’intendant de justice dans l’armée frondeuse (Jean-Baptiste Mailly, L’Esprit de la Fronde…, La Haye, 1773, tome v, livre xiii, page 318).

8.

« si cela se produit ».

9.

« au-dessus de tous les princes d’Europe. » En dépit du vif désir de Cromwell, la grande alliance protestante des Provinces-Unies et de la République anglaise contre la France et l’Espagne ne se fit pas.

10.

V. note [1], lettre 327.

11.

« et même, si je vous connais bien ». Guy Patin devait, en le morigénant, répondre au fils cadet de Claude ii Belin, qui lui avait sans doute adressé un mot de remerciements et quelques nouvelles.

a.

Ms BnF no 9358, fo 148, « À Monsieur/ Monsieur Belin,/ Docteur en médecine,/ À Troyes. » ; Reveillé-Parise, no cxx (tome i, pages 200‑202).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Claude II Belin à Guy Patin, le 12 novembre 1653.
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(Consulté le 03.12.2022)

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