L. 327.  >
À Charles Spon,
le 17 octobre 1653

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Monsieur, [a][1]

Ce 18e de septembre. Je vous écrivis ma dernière le mardi 16e de septembre, laquelle je vous envoyai avec deux autres, dont l’une était pour M. Falconet, l’autre pour M. Rigaud le libraire. [2] Depuis ce temps-là, nouvelles sont ici venues de Hollande que le grand et incomparable M. de Saumaise [3] était mort. Il n’y a que 15 jours qu’il était à Spa [4] avec sa femme, [5] où il était allé pour prendre des eaux. Utinam sit falsum quod de illius obitu refertur[1]

Ce 22e de septembre. M. Dupuy, [6] bibliothécaire du roi, en a reçu lettre de Hollande. C’est lui qui l’annonce partout et par conséquent, je n’en doute plus, mais j’en suis très affligé, aussi bien que d’un petit rhumatisme [7][8] qui me pique fort à l’épaule gauche, contre lequel je m’en vais tout de ce pas me coucher et me faire saigner.

Ce 26e de septembre. Il n’y a rien de si certain que la mort de M. de Saumaise, il est mort aux eaux de Spa en deux jours. Et ce matin, est mort à neuf lieues d’ici M. le garde des sceaux de Châteauneuf, [9] âgé de 74 ans. [2] Il avait de bons bénéfices, desquels le Mazarin [10] héritera : corruptio unius est generatio alterius ; [3] ainsi il n’y a rien de perdu, quod non capit Christus, rapit fiscus[4][11] M. de Saumaise avait 65 ans passés, il était né du […] [5] de mai l’an 1588. Il est mort ici depuis deux jours un jacobin réformé nommé le P. Goar [12][13] qui avait la réputation d’être fort savant : c’était lui qui travaillait aux livres grecs de l’Histoire byzantine, dont on avait commencé l’édition à l’Imprimerie du Louvre ; [14] il est ici fort regretté de plusieurs honnêtes gens qui l’ont connu. [6]

Le Mazarin fait ici travailler un homme à l’histoire de ce qui s’est passé depuis l’an 1647 et dit-on, qu’il veut la faire imprimer et en français, et en italien. On parle aussi d’une histoire de France durant la faveur du cardinal de Richelieu [15] qui sera un grand volume splendide et illustre. Il y aura bien là-dedans de la fourberie, de l’imposture et de la flatterie ! C’est de la part de Mme d’Aiguillon [16] que l’on apprête cette dernière.

Mon mal d’épaule s’est, Dieu merci, passé moyennant deux bonnes saignées, [17] ensuite desquelles j’ai pris deux fois du séné [18] et du sirop de roses pâles ; [19] ce que je vous mande non tamquam rem magni monuenti[7] mais afin que vous ne soyez pas en peine de moi ni de ma santé. On dit que le prince de Condé [20] a eu une diarrhée bilieuse [21] et qu’aujourd’hui il a la fièvre quarte. [8][22]

Ce 29e de septembre. Je suis chargé de vous faire les recommandations de trois braves hommes qui viennent de sortir de céans, qui sont MM. Marion, [23] Du Prat [24] et Huguetan [25] le libraire. Si M. Huguetan [26] l’avocat est arrivé à Lyon, je vous prie de lui faire les miennes.

Voilà la nouvelle qui vient d’arriver que Rocroi [27] s’est rendu au prince de Condé et que plusieurs braves de notre parti ont été tués devant Mouzon, [9][28] entre autres le jeune comte de Roucy, [10][29] neveu du maréchal de Turenne, [30] un comte de Montgomery [11][31] et plusieurs autres. Par ce moyen de la prise de Rocroi, voilà les Espagnols en garnison pour tout l’hiver et le printemps qui viennent dans la Champagne. Hé Dieu, que de malheurs pour un homme ! [32]

Unius ob noxam et furias Aiacis Oilei[12]

On dit ici que le roi [33] ne reviendra pas si tôt à Paris et qu’il a plusieurs voyages à faire auparavant ; qu’après cela, il viendra demeurer dans le Bois de Vincennes, [34] ne voulant point s’enfermer dans Paris.

Un libraire flamand qui a par ci-devant demeuré à Paris est allé faire un voyage en Allemagne. Il en a apporté quelques balles de livres de toutes sortes et de toutes facultés. J’en ai acheté quelque peu pour 12 francs seulement, dont entre autres il y a un Religio medici in‑8o imprimé à Strasbourg, [35] avec des commentaires faits par quelque Allemand qui non habet aurem Batavam ; [13] c’est un maître homme [36] qui a de l’esprit, de l’étude et beaucoup de lecture ; il approche de l’esprit et du mérite de son original, en faisant abstraction des mauvaises qualités que cet Anglais a dans sa cervelle mélancolique. [37]

Ce 3e d’octobre. On dit que le prince de Conti [38] a fait sa paix. Il est rétabli dans tous ses bénéfices, il est à Pézenas [39] en Languedoc (la peste [40] est bien forte à Bordeaux) et < on dit > que dans un mois il sera à la cour, qu’il est en fort mauvaise intelligence avec son frère le prince de Condé et sa sœur, la duchesse de Longueville. [14][41]

Il y a ici un avocat nommé M. Lescornay, [42] homme d’étude et de travail, qui a fait une histoire entière de la Maison de Longueville depuis Jean, comte de Dunois, [15][43][44] qui fut bâtard du duc d’Orléans [45] (tué rue Barbette [46] l’an 1407) et qui a été le premier chef, auteur et fondateur de cette Maison. [16] Il l’a présentée toute manuscrite à M. de Longueville [47] qui l’a trouvée si belle qu’il est résolu de la faire imprimer à ses dépens et d’y ajouter tous les portraits de tous ses ancêtres, que l’on a fait à ce dessein graver tout exprès. Ce sera un in‑fo d’assez juste grosseur, à ce que m’en a dit l’auteur même, qui est de ma connaissance il y a longtemps. [17]

Le cardinal de Retz [48] est malade d’une fièvre lente, [49] pour laquelle il ne bouge guère que du lit. Il a son médecin [50] enfermé quant et soi, [18] qui ne le saurait si bien guérir comme ferait le Mazarin s’il le faisait mettre en liberté.

Ce 6e d’octobre. M. Moreau [51] a aujourd’hui consulté [52][53] céans avec le bonhomme M. Riolan [54] pour un honnête homme de Limoges. [55] Nous avons fort parlé de vous, tous deux se recommandent à vos bonnes grâces.

Les Hollandais s’apprêtent plus que jamais à faire une rude guerre et à résister puissamment aux Anglais. [56] Ils ne veulent point d’accord pour la paix et plusieurs ont ici grande appréhension pour eux qu’ils ne puissent assez heureusement faire bonne et utile guerre contre un ennemi si puissant, tel qu’est l’Anglais. [19] Les Espagnols ont permis au prince de Condé de mettre dans Rocroi tel gouverneur qu’il lui plairait ; il y a mis M. de Bouteville, [57] son parent, qui avait été par ci-devant dans Bellegarde. [20][58]

Je vous supplie de faire mes très humbles recommandations à MM. Gras, Falconet et Garnier. Quand le livre de M. Riolan sera achevé, je leur en enverrai chacun un ; il va fort lentement faute d’ouvriers, il n’y en a que douze feuilles de faites, il y en a encore environ huit de reste. [21]

J’apprends que M. Heinsius [59] le jeune est retourné d’Italie, par les Suisses [22] et par l’Allemagne, en Hollande où il a trouvé son bonhomme de père [60] dumtaxat adhuc spirantem[23] c’est qu’il est en démence [61] il y a plus d’un an. Ledit M. Nicolas Heinsius a fait imprimer un petit volume de ses Poésies latines, d’où il a retranché une élégie qui était contre M. de Saumaise, à cause de la mort qui est survenue à ce grand homme ; quod quidem eximium egregiumque factum laudo, sive hoc fecerit philosophice et Christiane : sive hoc fecerit, iubente et imperante Christina Suedorum regina, quæ Salmasium tanquam magnum sidus coluit, et serio redamavit[24] On dit que ledit Heinsius s’en va faire derechef un nouveau voyage en Suède. Le docteur Bourdelot [62] se fait ici porter en chaise suivi de quatre grands estafiers ; il n’en avait par ci-devant que trois, sed a paucis diebus quartus accessit[25] depuis, dit-on, que le Mazarin lui a donné (d’autres disent qu’il n’a que promis) une abbaye de 4 000 livres de rente. Ne voilà pas du bien d’Église bien colloqué et dignement employé ?

On a pris ici prisonnier un homme que l’on dit être manceau de nation, accusé de fausse monnaie. [63] Il a premièrement dit qu’il était maréchal de Calais ; après, qu’il était orfèvre de la Franche-Comté ; troisièmement qu’il était apothicaire courant le pays, qu’il avait demeuré à Besançon [64] et à Rouen ; et tout cela, fausse monnaie en crime ou en soupçon. Si la chambre ardente [65] de l’Arsenal [66] s’allume bien, [26] elle pourra bien faire éclaircir ces gens-là qui savent tant de métier. Même quelques-uns disent qu’il est bigame [67] et qu’il a deux femmes vivantes, à Tours [68] et à Dijon. [69] Ne voilà pas un étrange compagnon ?

Mais, à propos, qu’est devenu votre chimiste M. Arnaud, [27][70] est-il encore prisonnier à l’Inquisition [71] à Turin ? [72]

Le 11e d’octobre, dans la rue Saint-Antoine, [73] devant et tout joignant la porte de la Bastille, [74] ont été étranglés [75] et rompus deux hommes accusés d’avoir attenté à la vie du cardinal Mazarin. L’un s’appelait Ricous, [76] l’autre Bertaut, [77] grand-maître des Eaux et Forêts en Bourgogne, qui tous deux cabalaient ici pour le prince de Condé. On dit qu’il y en a encore un troisième, nommé Joli, qui n’attend que l’heure et que ceux-ci ont encore fort chargé. Il était sept heures du soir lorsqu’ils furent exécutés. [28]

Quatre jours auparavant, près de Pontoise, [78] fut égorgé par trois voleurs un conseiller d’Église du parlement de Rouen, [79] qui venait à Paris. Le valet de ce pauvre homme, qui s’échappa de leurs mains, relata des choses contre eux, qui font connaître qu’ils sont venus […] les chercher avec beaucoup de diligence. Aussi est-il vrai [que cette grande] ville est une vraie retraite de larrons et de meurtriers, d’assassins et de coupeurs de gorges, de voleurs et d’imposteurs, sans faire mention de ceux qui donnent de l’antimoine [80] aux malades, et de tant de prêcheurs et faux prophètes qui s’assemblent ici, tetra malorum colluvies hominum, constansque spelunca latronum[29][81]

La princesse de Condé [82] avec son fils le duc d’Enghien, [83] de Bordeaux sont allés en Bretagne, delà à Dunkerque, [84] à Bruxelles [85] et enfin sont arrivés à Rocroi, où elle a été reçue avec quantité de coups de canon. [30]

On dit ici sourdement que le cardinal de Retz est fort malade dans le lit, qu’il a une fièvre lente ex qua in dies contabescit[31]

Il y a dans Anvers [86] une grande mortalité pour une fièvre [87][88] continue [89] maligne qui en tue si grand nombre que les marchands ont écrit de deçà qu’ils ne peuvent plus envoyer de marchandises, faute d’ouvriers qui tous presque sont morts de cette maladie épidémique. J’en ai vu lettre d’Anvers entre les mains d’un marchand de tapisserie en gros qui en fait ici grand trafic.

Les lettres d’Angleterre portent qu’il y a révolte de la noblesse et d’une partie de l’armée contre Cromwell. [32][90] Malheur et sédition partout, mais point de paix.

Ce 16e d’octobre. On a céans envoyé votre lettre qu’aviez donnée à ce jeune homme de Hambourg, [91] mais c’était un valet qui l’a apportée en mon absence. S’il prend la peine d’y venir lui-même, il sera le très bien venu. Elle est datée du 24e d’août passé qui est, comme vous avez remarqué, la malheureuse date de cette sanglante journée que nos bons historiens (in quibus familiam ducit Thuanus[33][92] ont appelée Lanienam Parisiensem[34][93] Ce fut une reine mère, [94][95] nièce d’un pape, [96] une rusée Italienne, et le chancelier de Birague, [35][97][98] Milanais, qui en furent cause. Misérable journée qui fit bien du mal et qui a produit d’horribles conséquences.

Ce 17e d’octobre. Aujourd’hui M. Garmers, [36][99] natif de Hambourg, m’est venu visiter. Je l’ai fort entretenu et lui ai fait le meilleur accueil qu’il m’a été possible. Nous avons été près d’une heure ensemble, il me reviendra voir et sera à Paris jusqu’au carême. Je lui ai promis de le mener voir quelques malades, de lui faire voir quelques opérations de chirurgie, et entre autres tailler [100] de la pierre, et de le faire connaître au bonhomme M. Riolan. Bref, il s’en est allé bien content de moi, et moi de lui. Il est adolescent de bonne mine et d’assez bon entretien. Je vous prie de croire qu’il m’est très chèrement recommandé, tant à cause de vous que pour l’espérance que j’ai conçue de son honnêteté et de la bonté de son esprit, pour ce que j’en ai pu reconnaître dans l’entretien d’une demi-heure.

Le roi doit arriver à Châlons [101] aujourd’hui. Le cardinal de Retz se porte mieux, mais on dit que son oncle, le vieux archevêque, [102] se meurt ; au moins, c’est chose certaine qu’il diminue fort. Je me recommande fort à vos bonnes grâces et suis, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Guy Patin.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 17 octobre 1653

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(Consulté le 06.12.2019)