L. 648.  >
À André Falconet,
le 5 novembre 1660

Monsieur, [a][1]

Je vous remercie du catalogue des livres du P. Théophile Raynaud, [2] cela me fera connaître ce qu’il me manque de ses œuvres. J’aime tout ce qui vient de lui, c’est un homme d’un savoir prodigieux, il sait tout. Je n’ouvre jamais aucun de ses livres que je n’y apprenne quelque chose ou que je ne reconnaisse sa belle, riche et féconde polymathie. [1] Plût à Dieu qu’il n’eût que 35 ans, et qu’il fît bientôt imprimer tout ce qu’il a de reste de manuscrits et de livres composés pour pouvoir jouir de son travail. J’ai acheté tout ce que j’ai pu trouver de ce qu’il a mis au jour. J’ai autrefois appris quelque chose dans sa Morale, mais surtout j’ai profité avec grand plaisir et une récréation d’esprit extraordinaire dans sa Théologie naturelle[2] Tous ces petits traités qu’il a faits sont beaux et admirables. Je me prépare à ma harangue pour l’acte de M. De Laval, [3] j’y chapitrerai comme il faut Messieurs les pharmaciens et faiseurs de qui pro quo, [4] les glorieux barbiers [5] et estafiers de Saint-Côme, [6] les chimistes, [7] paracelsistes, [8] van helmontistes [9] et autres ennemis du genre humain. [3] M. Racine, [10] conseiller de la Cour, voyant que les charges sont bien chères, a vendu la sienne 69 000 écus ; il a beaucoup d’enfants, il est fils d’un confiturier. [4] On parle de deux parlements nouveaux, l’un à Perpignan, [11] l’autre à Arras ; [12] c’est peut-être pour faire peur aux autres. [5] Les exécutions criminelles d’Angleterre ont été faites en trois jours différents. Le ministre [13] passa le pas tout seul et de sens fort rassis ; [6] il déclama hautement et rudement contre le feu roi Charles ier [14] et contre toute sa famille, particulièrement contre le roi Charles ii[15] disant qu’il en mériterait autant que feu son père, que tous deux ne valaient rien, que la famille des Stuarts méritait d’être exterminée ; il mourut ensuite courageusement. Le colonel Harrison en fit autant à son tour. [7][16] Je suis, etc.

De Paris, ce 5e de novembre 1660.


a.

Du Four (édition princeps, 1683), no xcii (pages 292‑294) ; Bulderen, no ccxiii (tome ii, pages 150‑151) ; Reveillé-Parise, no dxlii (tome iii, pages 285‑286).

1.

Polymathie : « instruction variée et étendue » (Littré DLF) ; de πολυμαθεια, « savoir étendu ».

2.

Le P. Théophile Raynaud était alors âgé de 77 ans et avait encore trois ans à vivre. Ses œuvres complètes allaient paraître à Lyon en 1665 (v. note [6], lettre 736).

Les deux traités que Guy Patin citait ici sont :

3.

V. note [16], lettre 642, pour la vespérie de Charles de Laval, présidé par Guy Patin le 24 novembre, sur le choix entre saignée et antimoine dans le traitement de l’apoplexie.

4.

Popoff (no 2079) résume autrement la biographie de Charles Racine (mort en 1677) : reçu en 1641 conseiller en la quatrième des Enquêtes, il était fils d’un secrétaire du roi ; il vendit sa charge en 1667 ; il avait épousé Marie Grasseteau, fille de Hugues, conseiller au Parlement de Paris, et cinq de leurs enfants atteignirent l’âge adulte.

5.

Le rattachement de deux nouvelles provinces à la Couronne de France par la paix des Pyrénées allait justifier la création du Conseil souverain de Roussillon à Perpignan, et du Conseil provincial d’Artois à Arras. Ces institutions étaient les équivalents des parlements régionaux des autres provinces (ce qui pouvaient leur faire craindre une réduction de leur ressort).

6.

Rassis : « ce qui n’est point ému, ni troublé de passion. Parler de sens rassis, c’est parler sagement et avec connaissance » (Furetière). Guy Patin faisait allusion à l’exécution à Londres de dix régicides, à la fin d’octobre, qui furent pendus puis écartelés, à Charing Cross ou à Tyburn.

Celui qu’il appelait le ministre était Hugh Peter (ou Peters ; Fowey, Cornouailles 1598-Londres 26 octobre 1660). Pasteur puritain de l’Église anglicane, prêcheur fanatique des armées républicaines, Peter était resté un indéfectible allié de Cromwell, dont il avait prononcé l’oraison funèbre. Absent lors de l’exécution de Charles ier en 1649, on l’avait accusé de s’être caché sous le masque du bourreau qui trancha la tête du roi (v. note [118], lettre 166) (Plant).

7.

Thomas Harrison (Newcastle-under-Lyme, Staffordshire 1606-Londres 23 octobre 1660), fils d’un boucher, avait été l’un des officiers les plus fanatiques de l’armée de Cromwell. En 1649, il avait été membre de son Conseil d’État, mais n’y avait été reçu qu’en 1651 car son extrémisme lui valait la censure du Parlement. Opposant au Protectorat, il avait été emprisonné à quatre reprises entre 1653 et 1658 comme séditieux. Ses dernières paroles sur l’échafaud furent (Plant) :

God hath covered my head many times in the day of battle. By God I have leaped over a wall, by God I have runned through a troop, and by my God I will go through this death.

[Dieu a bien des fois protégé ma tête aux jours de bataille. Par sa grâce, j’ai sauté par dessus le mur. Par sa grâce, j’ai transpercé la ligne ennemie, et par la grâce de mon cher Dieu je vais subir cette mort].


Correspondance complète de Guy Patin et autres écrits, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À André Falconet, le 5 novembre 1660

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(Consulté le 14/06/2024)

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