L. 642.  >
À André Falconet,
le 11 octobre 1660

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Monsieur, [a][1]

Ce jeudi 7e d’octobre. Je viens de recevoir de M. Saumaise le fils [2] le livre posthume qu’il a fait imprimer à Dijon de feu Monsieur son père [3] pour réponse à Milton. [4] C’est un in‑4o de 369 pages qu’il a dédié au roi d’Angleterre [5] nouvellement rétabli. [1] Le cardinal Mazarin [6] a eu cette nuit la colique, gare la néphrétique. [7] On dit ici que M. Guillemin [8] n’en peut plus et qu’il a perdu la mémoire. Le roi [9] devient fort gras et même grossit, mais la reine [10] n’est point encore grosse.

Le cardinal se porte mieux. On dit que l’empereur [11] a tout à fait abandonné le dessein d’aller en Italie et à Lorette, [12] il s’en retourne à Vienne [13] pour tâcher de remédier aux désordres dont le Turc [14] menace l’Allemagne, d’autant qu’après Varadin [15] il pourrait attaquer une autre place et delà venir dans la Croatie, et peut-être dans la Dalmatie et le Frioul. On parle ici d’une édition nouvelle de Rabelais [16] qu’on fait en Hollande, plus belle que celles qui ont paru jusqu’à présent. [2] Le cardinal vient de partir en son carrosse pour s’en aller au Bois de Vincennes, [17] celui qui l’a vu monter m’a dit qu’il n’a jamais vu un visage si défait. Le roi s’y en va aussi, et les deux reines pareillement. La princesse de Conti [18] est grosse de quatre mois. [3][19] Son mari [20] s’en va dans un mois aux états de Languedoc, [21] d’où il espère d’être de retour pour les couches de sa femme. On continue à parler de la négociation pour faire le prince de Condé [22] roi de Pologne. Le roi demande de l’argent à Messieurs du Clergé, [23] ils ont demandé du temps à y répondre. On parle ici d’une suppression de plusieurs officiers de gabelles [24] et que l’on y va faire de grands changements. La nouvelle reine a aujourd’hui été à la Madeleine [25] se faire enrôler sur le registre de la Grande Confrérie : [4][26] à la bonne heure, pourvu que nos affaires en aillent mieux et que le peuple soit un peu plus à son aise !

Ce samedi 9e d’octobre. Il y a ici beaucoup de malades, quoique peu de monde se trouve à Paris car pendant les vacances du Palais, beaucoup de gens sont à vendanges. [27] On travaille fort au Louvre [28] et même on dit que, pour en accomplir le grand dessein, on abattra la belle église de Saint-Germain-l’Auxerrois, [29] et qu’on la mettra où est aujourd’hui la Monnaie. [5] J’ai de la peine à le croire, quand ce ne serait qu’à cause de la religion qui peut-être aurait ses réclamateurs. [6] Notre roi est bien plus sage que l’homme d’Horace qui diruit, ædificat, mutat quadrata rotundis[7][30]

Ce dimanche 10e d’octobre. Comme j’étais à table, à deux heures après midi, le premier médecin de la reine [31] m’est venu voir. Il a voulu que j’achevasse de dîner et s’est entretenu dans mon étude avec mes livres dans ce temps-là ; ensuite de quoi, nous avons fait une grande conversation. Il s’appelle Thomas Puellez, c’est un très petit homme, mais fort savant. Il m’a dit qu’on saigne les malades en Espagne autant qu’à Paris. [8][32] Notre licencié [33] si sage et si savant passera docteur mercredi prochain, 13e de ce mois ; c’est M. Dodart, [34] il a eu le deuxième lieu de sa licence, [35] nemine reclamante[9] C’est à moi de donner en mon rang le bonnet à celui qui le suit immédiatement et qui a eu le troisième lieu, nommé De Laval, [36] frère de la femme d’un des nôtres, nommé M. < Le > Vignon, [37] et fils d’un chirurgien fameux qui a été autrefois chirurgien de la reine mère Marie de Médicis. [10][38][39] Je pourrai faire la vespérie [40][41] la semaine d’après si les autres sont prêts ; pour moi, je le suis toujours. J’ai une exhortation un peu sévère à lui faire, laquelle durera trois quarts d’heure. Plusieurs des nôtres s’y trouveront dépeints, talem medicinam requirit iniquitas nostrorum temporum[11] J’y parlerai hardiment de la fourberie qui s’exerce aujourd’hui à Paris medicinæ pretextu ; [12] et certes, après tant d’abus, il est malaisé aux gens de bien de se taire. [42]

Difficile est saturam non scribere. Nam quis iniquæ,
Tam patiens urbis, tam ferreus, ut teneat se ?
 [13]

Personne ne s’en pourra offenser car je ne nomme personne ; et puis ils sont trop gens de bien pour prendre des remontrances pour eux. Tout au pis aller, je puis alléguer ce qu’a dit saint Jérôme [43] contre un prêtre qui se plaignait de ce qu’il avait écrit contre les prêtres qui achetaient des bénéfices, voluerat in nummarios invehi sacerdotes[14] ce sont ses propres mots, et dit à ce complaignant : Disposui fœtentem secare nasam, timeat qui strumosus est ! [15] Qui se sent morveux se mouche et qui est galeux se gratte ! [44] Ma harangue tient 28 pages de latin, il y en a pour trois quarts d’heure, dixi ad clepsydram[16] comme faisaient autrefois les avocats. Je n’y ai pas oublié le crime de la Constantin, [45][46][47] qui fut pendue le mois d’août passé à la Croix du Trahoir, [48] et y ai appliqué fort à propos le beau passage de Tertullien : [49] Homicidii festinatio est prohibere nasci, etc. [17] J’y ai aussi parlé des médecins du temps passé, de qui l’on s’était servi pour tuer leur maître ; mais je n’ai pris pour exemple que des gens de la vieille histoire car ceux d’aujourd’hui sont trop gens de bien. Le plus moderne est un certain Lopès, [50] médecin, traître, empoisonneur et portugais, qui fut pendu et étranglé à Londres l’an 1594 pour avoir voulu empoisonner la reine Élisabeth [51][52] à la persuasion des Espagnols, moyennant beaucoup d’argent qu’ils lui promettaient et qu’ils ne lui fournirent point ; mais aussi le bourreau d’Angleterre ne lui manqua pas. Grandes habeo authores, et omni exceptione maiores, Guillelmum Camdenum, in Vita Elizabethæ Anglorum Reginæ, et Hugonem Grotium, in Annalibus Belgicis ; [18][53][54] mais je ne vois pas que je vous ennuie en vous faisant part des folies de notre siècle, tollo itaque manum de tabula[19]

Ne vous mettez pas en peine du livre du P. de Bussières, [55] Historia Franciæ ab inito monarchiæ ad annum, etc., [20] que M. Devenet imprimait lorsqu’il tomba malade ; cela viendra en son temps. Il y a longtemps que je n’ai vu ni rencontré votre M. Gras. [56] Quand le jour de ma vespérie sera pris et arrêté, je le ferai avertir afin qu’il vienne s’il veut et j’en ferai autant pour le doctorat, [57] qui sera environ 15 jours après. Mais que direz-vous de moi, n’est-il pas vrai que je ne vous saurais quitter ? excusez donc puisqu’un sage ancien a dit Garrula res amor est[21] Ceux qui ont vu le cardinal Mazarin quand on le mit dans son carrosse pour s’en aller à Vincennes, disent qu’on n’a jamais vu un homme si pâle et si défait, il était inaurata pallidior statua[22][58] Le tartre vitriolé [59] et la fréquente manne [60] de Vallot [61] ne guériront jamais cette vieille intempérie de ses entrailles, laquelle cause la goutte [62] et qui, tôt après être supprimée, causera la mort à ce mignon de fortune. Stulte, hac nocte repetent animam tuam ! et quæ parasti, cuius erunt ? [23][63] Jamais monarque ni favori n’en eut tant durant sa vie et néanmoins, tout son fait ne sera pas grand’chose après sa mort. Il y viendra comme les autres, sans aucune exception de mérite, de faveur, de fortune : [64]

Sub tua purpurei venient vestigia reges,
Deposito luxu turba cum paupere mixti
[24]

Hélas, qu’un pauvre homme est heureux s’il peut être content dans une petite médiocrité ! Salomon [65] était bien plus sage que tous les hommes qui suivent la cour par avarice et par ambition, quand il disait Duo rogavi te, Domine Deus, ne deneges mihi antequam moriar : vanitatem et verba mendacia longe fac a me ; divitias et paupertatem ne dederis mihi, Domine, ne forte satiatus alliciar ad negandum, et dicam, quis est Dominus ? aut egestate compulsus furer et periurem nomen Dei mei ; tribue tantum victui meo necessaria, etc[25][66][67]

Ce dimanche 10e d’octobre à cinq heures du soir. Voilà Noël Falconet [68] qui vient d’arriver de sa leçon d’ostéologie. [26][69] Il a vu revenir le roi et la reine du Bois de Vincennes qui avaient avec eux le cardinal Mazarin, n’est-ce pas un signe qu’il se porte mieux ? Il y a encore deux leçons d’ostéologie et après, on fera les bandages et les opérations, où il aura toujours bonne place et y profitera, s’il veut. [70] Il a les Aphorismes [71] de Houllier, [72] les deux Riolan, père et fils, [73][74] et un bon Perdulcis[75] desquels il témoigne d’être fort amoureux. Tout l’hiver prochain nous aurons plusieurs actes publics au nombre de quinze, [27] plusieurs dissections anatomiques ; [76] et je recommencerai, Dieu aidant, mes leçons [77] à la fin de février ou bientôt après, dès que les jours seront un peu plus grands. Ainsi, je fais état que dès le mois d’août prochain, il pourra être docteur et aussitôt vous le prendrez chez vous pour le faire agréger à Lyon. [28][78] Nous avons ici perdu Scarron, [79] le poète burlesque qui ne vivait presque que des libéralités de la reine et du cardinal Mazarin, tant qu’il en pouvait tirer, et de quelques dames libérales qui lui faisaient présent de quelques bijoux et d’argent comptant. [29]

Ce jourd’hui, 11e d’octobre, m’est venu voir, tôt après-dîner, votre M. Gras, mais il ne m’a rien dit de nouveau. Aussi n’avons-nous pas été tout seuls, plusieurs autres sont venus et entre autres, un savant homme de l’Université nommé M. Du Boulay [80] qui s’en va faire imprimer un grand ouvrage, savoir l’Histoire de l’Université de Paris en six tomes in‑fo, commençant avant sa première fondation par l’empereur Charlemagne [81] et la prouvant. [30] Ils se sont entretenus de ce beau dessein tandis que j’en entretenais d’autres ou que je répondais à quelques malades. Enfin, nous sommes sortis ensemble, d’autant que j’étais pressé de quelques visites. On dit que le roi d’Angleterre [82] demande que la reine sa mère [83] retourne à Londres et qu’elle s’y prépare. Le duc de Lorraine [84] est ici fort malcontent de ce qu’on ne lui peut pas rendre Nancy [85][86] et d’autres places fortifiées, et sans garnison comme il les demande ; on dit qu’il est fort triste de ce qu’il ne peut rien obtenir de Son Éminence. Le Mazarin est revenu du Bois de Vincennes, il est logé dans le Louvre [87] et est fort maigre. On fit hier une consultation pour lui. [88] On s’étonne de sa maigreur après tant de remèdes faits ci-devant, l’on dit que son foie ne fait plus rien qui vaille ; [89] gare qu’il ne s’en aille par eau en l’autre monde, debet enim sibi metuere ab hydrope vel a cachexia, quæ duo symptomata eiusdem causæ, nimirum fortis et contumacis intemperiei soboles ; parum inter se differunt, nec multum absunt a meta vitæ fatali[31][90] On dit qu’il est fort triste et fort abattu, n’est-ce point de regret qu’il faille quitter tant d’écus quos tanto labore sibi collegit[32] et puis peut-être qu’il n’est point assuré de ce qu’il deviendra en l’autre monde. Vous savez ce que c’est que d’être cardinal. M. Radix, [91] procureur de la Cour, s’étant rencontré céans, a bien voulu se charger de la présente, ce sera lui qui vous la rendra. Je vous baise les mains et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, ce 11e d’octobre 1660.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À André Falconet, le 11 octobre 1660

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(Consulté le 19.10.2019)