L. 908.  >
À André Falconet, le 19 avril 1667

Monsieur, [a][1]

Mme Talon, [2] mère de l’avocat général, [3] est morte. On dit qu’elle a laissé dans sa maison un grand procès pour avoir fait un insigne avantage par son testament à une de ses filles [4] aux dépens des autres enfants ; et ainsi est vrai ce qu’a dit Alciat [5] en ses Emblèmes, Quod non capit Christus, rapit fiscus[1] M. Talon, son fils aîné, qui est vraiment un illustre personnage et avocat général au Parlement, est, à ce qu’on dit, fort malcontent de ce testament et prétend le faire casser par un arrêt solennel qu’il en veut obtenir. Le roi [6] veut faire la revue à ses 10 000 hommes, quatre ou cinq jours durant, dans la plaine de Houilles, [7] entre Saint-Germain, [8] Sartrouville [9] et Argenteuil, [10] où il fera voir une belle représentation de la guerre aux dames de la cour qui aiment de tels combats où l’on s’échauffe jusqu’à la fureur même, mais où l’on ne tue personne. Après cette revue faite, on dit que les troupes auront ordre de marcher au rendez-vous qui leur sera assigné ; mais où sera-ce ? [2] Personne ne le sait que ceux qui commandent et je ne puis encore me persuader que ce soit en Flandres, [11][12] et plût à Dieu que ce fût plutôt contre le Turc. [13]

Nous avons ici un de nos jeunes médecins très malade, nommé Jacques Boujonnier. [14] Il avait un frère aîné [15] qui mourut il y a tantôt deux ans. Leur père [16] est encore vivant, âgé de 78 ans. [3] J’ai ici un médecin de Laon, [17] nommé M. Cotin, [18] qui a la pierre et que je ferai tailler [19] demain matin ; Dieu lui en donne bonne délivrance. Deux frères laquais ont ici fait un grand vol depuis peu chez leur maître, secrétaire du roi. L’un des deux a été attrapé avec 700 pistoles dont il était chargé, l’autre en a davantage. Celui qui est pris sera pendu bientôt apparemment, l’autre fera bien de se sauver en Amérique [20] et d’y devenir roi, de peur d’être ici puni comme son frère. Le vers de Juvénal n’a-t-il pas parlé d’eux : [21] Ille crucem pretium sceleris tulit, hic diadema ? [4] Je vous baise les mains et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, ce 19e d’avril 1667.


1.

« Ce que Christ [l’Église] ne prend, le fisc l’attrape » (emblème d’André Alciat, v. note [5], lettre 198).

En 1625, Omer ii Talon (v. note [55], lettre 101) avait épousé Françoise Doujat, fille d’un avocat au Parlement (Popoff, no 2609). Leur fils Denis (v. note [10], lettre 358) était alors avocat général au Parlement de Paris. Une de ses sœurs cadettes, Magdeleine (1644-1684), avait épousé en 1664 Jean-François Joly (mort en 1702), avocat général au parlement de Metz, reçu la même année conseiller au Parlement de Paris, en la cinquième Chambre des enquêtes (Popoff, no 1480). Il a été publié en 1667 (sans lieu ni nom, in‑fo) une Requête de Jean-François Joly, seigneur de Fleury, et de Magdeleine Talon, sa femme, réclamant la part qui leur revient dans la succession de Françoise Doujat, veuve d’Omer ii Talon, mère de la suppliante, décédée en 1667, contre les sieurs Talon, Voisin et Bignon, demandeurs en évocation.

2.

La plaine de Houilles (v. note [6], lettre 898) était délimitée, à l’ouest, au sud et à l’est, par le méandre de la Seine qui coule devant Saint-Germain-en-Laye, et au nord, par la diagonale qui va de Sartrouville (Yvelines) à Argenteuil (v. note [1], lettre 237).

Mlle de Montpensier (Mémoires, seconde partie, chapitre viii, pages 43‑44) :

« Aussitôt après Pâques, le roi fit tendre ses tentes dans la garenne de Saint-Germain ; elles étaient toutes neuves et parfaitement belles ; les appartements fort beaux ; il y donna une grande fête, on était un monde infini à table. […] Il venait beaucoup de dames de Paris voir les tentes du roi. Le roi ordonna à M. le maréchal de Bellefonds {a} de donner une fête, il y vint un moment. Je partis pour m’en venir en ce pays-ci. On me manda qu’il y avait eu une revue dans la plaine d’Ouville {b} proche Saint-Germain, qui avait duré trois jours, que cela avait un air de guerre et que c’en était les préparatifs. »


  1. Bernardin Gigault, maréchal de France en 1668 (v. note [9], lettre 909).

  2. Ancienne orthographe de Houilles.

Olivier Le Fèvre d’Ormesson (Journal, tome ii, page 503, 20 avril 1667) :

« Le roi alla voir les troupes qui étaient campées dans la plaine d’Ouville, où le roi demeura durant trois jours, mangeant sous ces tentes et où toutes les troupes étaient magnifiques, les officiers y ayant fait beaucoup de dépense. On commença à parler que le roi devait marcher en campagne le 15 mai et se préparait pour faire la guerre en Flandre. »

3.

L’édition Bulderen donne 76 ans à François i Boujonnier (père du défunt François ii et de Jacques, son cadet, alors mourant ; v. note [3], lettre 12), mais Guy Patin l’avait dit âgé de 77 ans dans sa lettre à Falconet du 8 janvier 1666 : l’âge de 78 ans lui convient donc mieux ici.

4.

« Pour prix de leur crime, on en a crucifié un et couronné un autre » (Juvénal, v. note [13], lettre 198).

a.

Bulderen, no ccccxlvii (tome iii, pages 234‑235) ; Reveillé-Parise, no dccxlvi (tome iii, pages 646‑647).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de André Falconet à Guy Patin, le 19 avril 1667.
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(Consulté le 07.12.2022)

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