L. française reçue 39.  >
De Charles Spon,
le 8 juin 1657

De Lyon, ce 8e de juin 1657.

Monsieur, [a][1][2]

Voilà un prurit qui me prend tout à coup de vous écrire, ne pouvant mieux célébrer, à mon avis, la Saint-Médard [3] que par cette petite débauche ; [1] outre que je ne me suis pas donné l’honneur de vous écrire depuis le 15e du passé, si j’ai bonne mémoire ; auquel jour je remis entre les mains d’un brave jeune homme écossais nommé M. Brusius, [4] docteur médecin tout frais émoulu de Valence, [5] un petit paquet < de > livres pour vous délivrer. Vous me donnerez s’il vous plaît avis de la réception quand vous l’aurez faite. Vous y trouverez entre autres un livre nouveau imprimé en cette ville sous le titre de Gabrielis Fontani de Medicina antihermetica[6] lequel livre vous est envoyé en présent par le sieur Fourmy, [7] marchand libraire de cette ville, gendre et héritier du sieur Champion, [8] autre libraire décédé depuis peu, pour lequel vous serez mémoratif que vous obtîntes il y a un an le privilège de l’impression des œuvres de Varandæus ; [9] duquel ledit Champion a cédé le droit à sondit gendre le sieur Fourmy qui a fait continuer et fait encore la susdite impression, laquelle tend à sa fin. Mais en visitant le privilège du roi obtenu par votre moyen pour ledit livre, il s’est aperçu qu’il est porté là-dedans que ledit privilège doit être enregistré dans les registres des syndics des marchands libraires et imprimeurs de Paris, [10] à peine de nullité ; ce qui n’ayant (peut-être) encore été effectué par mégarde du défunt, le sieur Fourmy désire de s’assurer de ce côté-là. C’est pourquoi il m’est venu trouver et vous supplie de vouloir lui faire la grâce de faire enregistrer (comme dit-est) ledit privilège, s’il ne l’était déjà, sur les registres de ces Messieurs les syndics ; pour lequel effet il m’a remis entre les mains copie du dit privilège et de plus, une expédition du transport que lui en a fait feu son beau-père le sieur Champion, avec promesse de vous rembourser incontinent de tous les frais que vous aurez faits pour ce sujet et mêmement du port de la présente, dont il vous prie de lui tenir compte avec le reste. Enfin ce livre est achevé, excepté l’indice et la première feuille, de sorte qu’en peu de temps le public en pourra jouir. [2] Au reste, j’ai des baisemains à vous faire de la part du sieur Joan. Daniel Horstius, [11] lequel témoigne d’être extrêmement joyeux de savoir que vous êtes établi successeur d’un si grand homme qu’était feu M. Riolan, [12] ce qui fera moins regretter la perte de sa personne. Voici ses termes : Ab obitu Cl. Riolani Artem nostram nil damni accepisse nunc demum statuo, cum succenturiatum scribas Magnum Dn. Patinum, Virum longe celeberrimum, cuius favorem ipse non intermittam literis officiosissimis ambire ; [3] à quoi vous pouvez vous préparer par avance. Il serait bien aise que je fisse imprimer ici son Manuductio ad Medicinam, mais je ne sais si j’en pourrai venir à bout. Il y a là-dedans quelque invective contre le bonhomme M. Hofmannus à cause de ce qu’il a drapé, entre autres dans les Institutions[13] le père du dit sieur Horstius ; [14] mais lui ayant représenté qu’il devait laisser en repos les mânes d’un si grand personnage qu’a été le sieur Hofmann et qu’il ne lui pouvait reprocher que d’avoir usé d’une chose permise, qui était la liberté philosophique et la recherche de la vérité, il m’a donné parole qu’il lui pardonnait de bon cœur et qu’il consentait que j’ôtasse de sondit livre tout ce qui pouvait choquer la mémoire du défunt. [4] Il me mande que le bruit court dans la cour de son maître, le landgrave de Darmstadt, [15] que le roi [16] est en volonté de s’aller poster à Metz [17] et que le Suédois [18] a dessein d’entrer en Allemagne, pour mugueter l’un et l’autre la couronne impériale à présent vacante ; [5] ce qui pourrait peut-être bien arriver. L’on avait fait ici courir le bruit d’une grande défaite des Polonais par les Suédois et Transylvains, lequel s’est enfin trouvé imaginaire et controuvé à plaisir. [19] L’on nous assure ici que la ville de Valence [20] dans le Milanais se trouve investie par les Espagnols, mais que nos gens s’assemblent pour les repousser et recoigner bien loin. [6] L’on nous fait aussi entendre que Madame Royale de Savoie [21] se porte mieux et que notre M. Guillemin [22] est fort bien venu auprès d’elle, vu qu’elle se confie entièrement à lui. Pour le sieur D’Aquin, qui y est allé, [23] il ne s’en parle non plus que rien. [7] Portez-vous toujours bien et croyez que je serai toute ma vie, après mille salutations que je vous fais, et à Messieurs vos fils, Monsieur, votre très humble, très obéissant et très passionné serviteur,

Spon, D.M.


a.

Lettre autographe de Charles Spon « À Monsieur/ Monsieur Patin, Coner/ Médecin, & lecteur ordine/ du Roy, en l’Université de/ Paris/ À Paris » : ms BIU Santé no 2007, fos 287 ro‑288 ro ; Pic no 9 (pages 232‑235).

1.

Prurit : « Terme de médecine, est une démangeaison qui vient des vapeurs du sang et des autres humeurs âcres et mordicantes qui restent en quelque partie du corps. Il y a un prurit simple et un prurit douloureux » (Furetière). Charles Spon employait ici ce mot dans le sens figuré (et ironique) d’envie subite et irrépressible.

Saint Médard (456-545), évêque de Noyon, est le patron des personnes atteintes de maladie mentale, de migraine ou de névralgie ; on le fête le 8 juin.

2.

V. notes :

3.

« Seulement maintenant que vous m’écrivez son remplacement par le grand Maître Patin, homme d’immense célébrité, j’estime que la mort de l’illustre Riolan n’a infligé aucun dommage à notre art ; je ne cesserai pas de rechercher en propre sa faveur par mes lettres les plus empressées ».

En août suivant, Guy Patin a entamé une correspondance avec Johann Daniel Horst, fils de Gregor ii, qui a fourni 27 lettres latines à notre édition.

4.

V. notes [32], lettre 458, pour le Manuductio ad medicinam [Guide pour la médecine] (3e édition, Marbourg, 1657) de Johann Daniel Horst, et [12], lettre 92, pour les Institutiones de Caspar Hofmann (Lyon, 1645).

5.

Mugueter : « faire le galant, le cajoleur, tâcher de se rendre agréable à une dame ; se dit aussi figurément en parlant des desseins qu’on a de se rendre maître de quelque autre chose. Tous les princes voisins de cette place la muguettent depuis longtemps ; il y a longtemps qu’il muguette cette maison qui est à sa bienséance » (Furetière).

V. notes [31], lettre 458, pour Georges ii, landgrave de Hesse-Darmstadt, et [17], lettre 478, pour les visées de Louis xiv sur le sceptre impérial (ici partagées avec le roi de Suède, Charles x Gustave).

6.

Recogner (anciennement recoigner) : « combattre vigoureusement un ennemi qui s’avance, le rechasser bien loin » (Furetière).

7.

V. note [3], lettre 483.


Correspondance complète de Guy Patin et autres écrits, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – De Charles Spon, le 8 juin 1657

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(Consulté le 23/04/2024)

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