L. 478.  >
À Charles Spon,
le 24 avril 1657

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Monsieur, [a][1]

Depuis ma dernière, laquelle fut du vendredi 13e d’avril, je puis vous dire que je ne crois point le bruit qui court, savoir que le roi d’Espagne [2] a retiré le prince de Condé [3] des Pays-Bas [4] pour l’envoyer en Catalogne ; [5] d’autres disent en Portugal, où l’on dit que le roi d’Espagne veut aller en personne. La duchesse de Savoie [6] nous menace de ne donner aucun passage à nos troupes si on ne lui rend Pignerol. [7] On dit que l’ambassadeur de Hollande [8] a reçu ordre de se retirer pour avoir parlé au roi trop hardiment et trop irrévéremment, et que cette rupture cuira autant et plus aux Hollandais qu’à nous, et que nous nous passerons plus aisément de leur commerce qu’eux ne peuvent faire du nôtre et de notre argent, Paris étant un petit Pérou [9] pour la Hollande, [1] ou plutôt un gouffre qui dissipe bientôt tout ce qu’on nous en apporte.

On dit ici que le voyage du roi [10] est reculé et différé jusqu’au 15e du mois de mai, vu qu’il n’y a rien en campagne qui l’oblige de se hâter.

Ce 17e d’avril. Enfin, Cromwell [11] est déclaré et souhaité roi d’Angleterre, [2] multis ita sentientibus, aliis tamen reclamantibus[3] M. de Thou [12] est au Havre-de-Grâce [13] où il attend bon vent pour passer en Hollande. Cromwell a reçu la proposition de la royauté qui lui a été offerte, mais il ne l’a pas tout à fait acceptée. Il a répondu qu’il demandait du temps pour y penser et pour en consulter Dieu et sa conscience. Je crois néanmoins qu’il prendra à la fin, comme fit Tibère, [14] ce fin renard, après la mort d’Auguste, [15] ce qui est si bien décrit par Tacite, [16] lib. i, Annalium, et dans Suétone, [17] in Tiberio, cap. 24[4]

On a ici saisi tous les effets des Hollandais, mais on dit que ceux de La Rochelle [18] et de Bordeaux n’ont pas voulu permettre qu’on fît la même chose chez eux, et qu’ils sont trop intéressés au commerce de Hollande.

On dit que le roi de Pologne [19] et l’empereur [20] ont fait un grand traité ensemble, et qu’ils sont d’accord tous deux avec le roi de Danemark [21] contre le roi de Suède. [22][23] On dit ici que la duchesse de Savoie est fort malade d’une fièvre, laquelle dure il y a deux mois, que l’on parle à la cour d’envoyer un médecin à Turin [24] et que Vallot [25] a nommé D’Aquin [26] à la reine [27] pour cet effet. [5] C’est un médecin par quartier, fils d’un juif d’Avignon qui servit de faux témoin au procès de la marquise d’Ancre ; [6][28] celui-ci était garçon apothicaire de la feu reine mère ; [29] Vautier [30] et Vallot, et l’impunité, voire plutôt l’iniquité du siècle l’ont fait passer pour médecin, à la cour et apud idiotas[7] ce qu’il est comme je suis peintre ; mais il faut de tels médecins aux princes, genus hominum quod decipit et decipitur[8]

On dit ici que tout le fort de la guerre s’en va être en Portugal, tant à cause du roi d’Espagne qui attaque, que pour ceux du pays qui se veulent bien défendre, et à cause du secours que nous leur allons envoyer ; sans compter celui que Cromwell leur enverra infailliblement.

Ce mercredi 18e d’avril. Aujourd’hui un jeune homme âgé de 20 ans a été condamné à être pendu et étranglé, au Châtelet. [31][32] Comme la sentence de mort lui a été prononcée par le greffier en présence du lieutenant criminel, il a été tellement étonné qu’il en est tombé sur-le-champ en apoplexie, [33] et aujourd’hui à cinq heures du soir il vivait encore ; c’était un valet de chambre, pour vol domestique. Adhuc vixit post quinque dies ; imo adhuc vivit et attigit septimum illum diem Hippocratis, ultra quem non potest vita protelari[9] Messieurs du Châtelet [34] m’ont fait prier de l’aller voir, mais je n’ai pu m’y résoudre tant la prison me fait horreur, j’en ai une fois été dégoûté pour trois mois et n’ai point le cœur d’y retourner.

J’ai reçu lettre de M. Falconet. Je vous supplie de lui faire mes recommandations et de lui dire que j’ai distribué ses deux lettres que j’ai trouvées dedans, avec l’aphorisme [35] du docteur B. Basset, [36] que j’ai lu, et ne le lirai plus : legi, vix intellexi, nec probavi[10] C’est grande pitié que de jeunesse, folie et ignorance ! J’ai regret que l’impression serve ici et ailleurs à imprimer tant de fadaises, et que les ouvrages des hommes savants ne peuvent trouver de presses.

Il est ici mort un de vos ministres de Charenton, [37] nommé M. Le Faucheur [38] que beaucoup de gens regrettent comme un digne personnage, et qui a été excellent opérateur en son métier. [11] Je ne saurais voir la mort des honnêtes gens sans regret.

Ce jeudi 19e d’avril. Vous savez qu’il y a grosse querelle entre le comte de Montrevel [39] et M. d’Épernon : [40] l’un se veut dire gouverneur de Bresse et l’autre, en tant que gouverneur de Bourgogne, veut qu’il ne soit que lieutenant. Cela a fait du bruit dans le pays de Bresse l’an passé et est venu jusque dans le Conseil du roi, où l’affaire n’a pas été jugée. En attendant le jugement, qui serait peut-être longtemps à venir (d’autant que les affaires sont entre les mains d’un homme qui ne termine rien et remet tout de temps à temps), le troisième fils du comte de Montrevel, nommé le chevalier de M< ontrevel >., [41] attaqua hier M. de Candale, [42] fils unique de M. d’Épernon, comme il passait en carrosse et lui dit : La main à l’épée ! L’autre sortit du carrosse et se mit en état de se défendre. On les voulut séparer et empêcher de se battre, et entre autres, un gentilhomme qui se rencontra là. Inter illas moras[12] les domestiques de M. de Candale, dont la maison était là proche, y accoururent, qui assommèrent ce pauvre chevalier de Montrevel de plusieurs coups de croc et d’épée, qui néanmoins n’était pas encore mort hier à dix heures du soir. Pour M. de Candale, il n’est pas blessé. [13] Si j’avais vu le Grand Turc, le général des jésuites, le grand mufti et le grand kan de Tartarie se battre ainsi ensemble et s’entretuer à coups fourrés, [14] je tâcherais à me résoudre de n’en avoir aucune pitié. [43]

Le roi a envoyé des édits au Parlement pour trouver nouveaux moyens d’avoir de l’argent. Le premier, qui est des notifications, est furieux et horrible, il est en grand état de ne point passer. Un conseiller de la Grand’Chambre nommé M. de Sève [44] a ce matin parlé fort hardiment et a allégué des raisons, [15] lesquelles ont fort plu aux gens de bien, en taxant le luxe de la cour et les dépenses que font les grands partisans. Dieu veuille par sa sainte grâce conserver ce M. de Sève et inspirer à ses autres compagnons d’aussi bonnes pensées. On dit que si cet édit passait, qu’il serait plus dangereux que celui du papier que feu M. de Bellièvre, [45] premier président, fit avorter heureusement il y a deux ans. [16] Ah que nous aurons besoin par ci-après de cet excellent homme !

Voilà M. Du Prat [46] qui vient de sortir de céans, qui vous baise les mains. On dit qu’il est passé par la Suisse [47] 9 000 hommes que le roi d’Espagne envoie en Italie. Je pense qu’à la fin nous perdrons tout et je ne sais ce que nous deviendrons.

Ce vendredi 20e d’avril. Nouvelle est arrivée que l’empereur est mort, c’est le Mazarin qui en a reçu le premier la nouvelle et qui en a averti la reine. On dit ici que M. Guillemin [48] est allé à Turin [49] y voir la duchesse de Savoie, et même que l’on y a envoyé D’Aquin, mais qu’il la trouvera morte. Jugez par cet envoi si les princes ne se connaissent pas bien en bons médecins. La mort de l’empereur brouillera et troublera fort les intérêts de la Maison d’Autriche car il n’y a qu’un fils, [50] qui n’est pas couronné roi des Romains [51] et que l’on dit être encore bien jeune ; mais on dit une particularité de lui qui me plaît, c’est qu’il hait fort les jésuites, autant que les aimait défunt son frère aîné qui mourut l’an passé. [52] Je vois néanmoins des gens de deçà qui font les fins, et qui croient que ce que l’on dit de la mort de l’empereur est faux et controuvé, seulement pour faire passer des édits et avoir de l’argent. D’autres disent qu’il est vrai et que le roi [53] sera obligé de faire bientôt un voyage à Metz [54] à cause des affaires d’Allemagne. [17]

Il y a ici des lettres qui portent qu’il y a de la peste [55] à Bordeaux. Je souhaite fort que cette méchante bête demeure là et n’approche point de nous. Paris est déjà assez malheureux : nous avons ici des charlatans, des chimistes, [56] des moines, des jésuites, des courtisans, des partisans, etc. ; tout cela est pis que la peste.

Je vous prie de me mander si vos libraires ont obtenu le privilège de l’histoire de M. de Tavannes ; [18][57] et en cas qu’ils ne l’obtiennent point, ne la vendront-ils jamais ? On s’en va imprimer à l’Imprimerie royale une histoire des chanceliers de France faite par M. Godefroy, [58] homme fort entendu dans l’histoire. [19]

Confirmation est arrivée de la mort de l’empereur. [59] Les lettres du pays portent qu’on lui a trouvé les entrailles bonnes [60] et que les médecins n’ont point connu son mal, qu’ils ont pris martre pour renard ; [20] je n’en doute nullement, je crois qu’il n’y a guère de bons médecins en ce pays-là, non plus qu’ailleurs : Apparent rari nantes in gurgite vasto, Illic et alibi venditur piper[21][61][62] La bonne femme Mme de Saumaise [63] est morte, elle fut hier enterrée à Charenton. [22] Je pense que vous avez reçu les 17 lettres des jansénistes, [64] on m’a aujourd’hui assuré que dans trois jours nous en aurons une 18e. On dit aussi qu’à Leyde [65] on les réimprime in‑12o chez les Elsevier, avec une préface de leur vrai auteur. [23]

Hier, M. le comte de Guiche, [66] fils aîné du maréchal de Gramont, [67] fut fiancé avec Mlle de Béthune, [68] fille de M. de Sully, [69] et petite fille de M. le chancelier. Ce M. de Sully est gendre de M. le chancelier : [70] fils du marquis de Rosny, [71] qui était fils du bonhomme M. de Sully, [24][72] surintendant des finances sous Henri iv[73] la charge duquel lui fut ôtée l’an 1611 par la persuasion des jésuites et à l’instance du P. Cotton. [74] C’est de lui qu’il faut entendre ce bel épigramme qui se lit inter Poemata Nic. Borbonii[75] qui a pour titre Gazophylax exauthoratus, dont voici les deux vers de la fin dont je me souviens :

Dii facite ut regni constet fortuna : labare
Non illam videam, non me desideret illa
[25]

Ce lundi 23e d’avril. On dit aujourd’hui que notre désordre augmente entre les Hollandais et nous, et que nos galères [76] avec les leurs ont eu un mauvais rencontre et dangereux choc sur la mer Méditerranée. M. le président de Thou s’est embarqué au Havre-de-Grâce il y a douze jours, et néanmoins nouvelle n’est point encore arrivée qu’il soit en Hollande ou qu’il ait eu audience ; mais on a de nouveau arrêté tous les effets des Hollandais par toute la France. [26]

On dit que la duchesse de Savoie se porte mieux, que M. le maréchal de Turenne [77] partira dans six jours, et le roi le 12e de mai. On s’en va ici imprimer un livre in‑4o qui sera des harangues récitées aux ouvertures du parlement par M. Cusset, avocat général au parlement de Dijon. [27][78][79] L’évêque d’Autun, nommé Dony d’Attichy, [80] neveu du maréchal de Marillac, [81] par ci-devant évêque de Riez [82] en Provence et auparavant moine ex ordine Minimorum Francisci de Paula[28] s’en va faire imprimer trois tomes in‑fode Vitis cardinalium doctrina et pietate illustrium[29] mais j’apprends que c’est à ses dépens et qu’il en paie l’impression, n’ayant pu trouver aucun libraire qui l’ait voulu entreprendre à ses dépens.

Le duc d’Orléans [83] a aujourd’hui gagné son procès contre Mme d’Aiguillon [84][85] et le duc de Richelieu [86] pour la terre de Champigny, [87] que le feu cardinal de Richelieu [88] a presque ruinée pour embellir sa maison, ou plutôt son palais de Richelieu. [30][89] M. Talon, [90] l’avocat général, y a fait merveilles et ses conclusions ont été confirmées par arrêt. Tout le monde en est bien aise. M. le duc d’Orléans est aujourd’hui parti d’ici, va coucher à Limours, [91] et demain à Orléans. [92] On doute encore ici de la mort de l’empereur. On dit ici que le prince de Conti [93] partira demain pour Turin, et M. de Turenne pour la frontière de Picardie. Ce sera M. d’Estrades [94] qui commandera en Italie. Et moi, je serai toute ma vie, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Guy Patin.

De Paris, ce mardi 24e d’avril 1657.

Cromwell [95] a refusé d’accepter la royauté, d’autant qu’elle ne lui a été offerte qu’avec diverses propositions et conditions auxquelles il ne veut pas se soumettre, et au-dessus desquelles il se voit aujourd’hui colloqué. Il attend un autre Parlement au mois de septembre prochain, dans lequel il prétend obtenir encore plus de crédit, et du rabais à tant de conditions. Notre M. Bouvard a eu plusieurs petites rechutes et ne peut revenir præ summa imbecillitate partium thoracicarum ; [31] à peine peut-il être entendu quand il parle. Il pleut rudement dum hæc scribo[32] on dit que c’est un temps d’or pour les biens de la terre. Vale et me, quod facis, amare perge[33]


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 24 avril 1657

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(Consulté le 19.11.2019)