L. française reçue 59.  >
De André Falconet,
le 15 mars 1661

Monsieur, [a][1][2]

Enfin, le mardi gras et le cardinal sont loin, [3][4] et à vous dire vrai, j’espère bien mieux que l’un revienne que l’autre. Je crois bien que vous étiez ennuyé du premier, non pas pour vous ni pour le temps que vous y perdiez, mais pour le vin si mal employé à tant de fous, dont je ne doute pas que Noël Ft [5] ne soit un de ceux-là. Il faut que jeunesse passe, mais si elle voulait, ce serait avec plus de profit et d’utilité. Dieu veuille qu’il étudie bien maintenant et que ce que vous lui avez donné ne s’étende plus avant qu’aux jours gras. [1] Vous me manderez, s’il vous plaît, ce que vous lui avez fourni afin que je vous le fasse tenir. Voici le temps de vos leçons, [6] des disputes de l’Université : il ne manque pas d’occasions de bien faire ; il ne tiendra qu’à lui de les bien employer ; il a besoin de se tenir veillé et surveillé sur ce sujet, comme vous avez la bonté de le faire. Je ne sais pas si M. Duchef [7] aura vu mon frère, [8] mais je l’ai prié qu’avec vous il sache ma dernière volonté, qui n’est que de le faire venir à Lyon car je ne lui puis rien plus fournir à Paris ; et pour venir, je ne puis ni ne veux faire autre chose, si ce n’est le faire partir et lui donner pour faire son voyage ; mais en partant seulement, de crainte qu’il ne le garde et qu’il ne vienne pas. Étant ici, il me coûtera moins, il se réduira, il étudiera, il vivra en prêtre et sera hors des occasions de vivre dans le libertinage comme il a fait jusqu’à présent par de mauvaises habitudes que sans doute il a peine de quitter. Enfin, je vous lairrai, s’il vous plaît, gouverner avec M. Duchef la conduite de ce départ qui lui est tout à fait nécessaire, et à moi aussi, si ce n’est qu’il se logeât en quelque lieu, ou pour aumônier, ou pour précepteur. [2] Voilà cinq ou six évêques nouveaux ; [3] si par vos amis ou auprès de M. l’abbé de Richelieu, [4][9] il y pouvait être placé, je vous en serais infiniment obligé. Il ne manque pas d’esprit ni de mine, s’il voulait le tout employer à bien. En vérité, ce m’est une peine et une mortification sans pareille de le savoir en ce malheureux état et de le voir vivre de sa façon.

Mais est-il possible que feu Son Éminence ait donné tant de biens et tant de précieux comme l’on nous le mande ? [5] Il en avait bien amassé, mais il l’a bien tout quitté. L’on ne sait encore comme ira le gouvernement et le ministère. Il est vrai que l’on m’a dit que M. le maréchal de Villeroy [10] y a bonne part. Vous pouvez croire que j’ai intérêt et le souhaite, [6] mais si cela est, je souhaite aussi, comme je ne doute pas, que le pauvre peuple soit soulagé et qu’il se ressente maintenant du traité de la paix. [11] Il a assurément de bonnes intentions et Dieu veuille qu’elles soient suivies de ceux qui seront avec lui. Le temps et la patience nous rendront savants et nous apprendrons toutes choses.

MM. Ravaud et Huguetan m’ont donné le second tome de Paulus Zacchias [12] pour vous. [7] Je vous l’enverrai par la première commodité. Je croyais, à vous dire vrai, qu’ils me donneraient les deux tomes, mais c’est un étrange animal qu’un marchand. J’attends avec impatience le livre de M. Blondel, [13] il y aura sans doute de beaux et bons raisonnements, est enim vir magnæ eruditionis[8] Je crois qu’il sera bien aise de rétablir son beau jardin que j’ai vu en mon dernier voyage, mais je fus assez malheureux de ne l’y pouvoir rencontrer. [9][14] Je le salue pourtant, s’il vous plaît, de tout mon cœur, quoique je n’aie pas l’honneur d’être connu de lui ; mais par son mérite et par sa réputation, il me tomba entre les mains une ordonnance bien raisonnée pour une hydropique, [15] qu’il fit pour un gentilhomme roannais il y a huit ou dix ans à la prière d’un de ses amis qui était pour lors à Paris, nommé M. Dongny Trescot ou Esteux de Roanne. [16]

Je crois que vous avez reçu le paquet que je vous ai envoyé par la voie du messager. Je suis à vos ordres, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

Falconet.

De Lyon le 15e mars 1661.

J’ai rendu votre paquet à notre ami qui vous salue très humblement, et même M. de Rhodes, [17] notre doyen, avec qui je viens de consulter. [18] Mon fils aîné [19] est guéri, mais il est resté bien faible, vous êtes trop bon.


a.

Copie manuscrite d’une « Lettre de Falconet à G. Patin (vendue) » : Coll. Fr. ms Montaiglon, pages 193‑194 ; signature maladroitement imitée de celle d’André Falconet.

1.

Il faut sans doute comprendre que Noël Falconet ayant gaspillé tout son argent à célébrer les jours gras qui précèdent le début du carême, Guy Patin, son hôte et mentor, avait dû lui en avancer pour subvenir à ses dépenses quotidiennes. Nouvelles remarques d’un père qui confirment l’idée que Noël avait été éloigné de Lyon à cause de son adolescence espiègle, pour être placé sous la férule de Patin.

2.

La conduite libertine du frère, prêtre, d’André Falconet était un motif de tourment pour sa famille. On s’acharnait à lui chercher un emploi stable auprès d’un prélat.

3.

Loret a fait des vers ironiques sur ces nominations épiscopales en rafale (Muse historique, livre xii, lettre xi, du 20 mars 1661, pages 334‑335, vers 181‑240) :

« Le roi voulant faire paraître
Au très savant Monsieur Le Maître,
L’estime qu’il fait d’icelui
Entre les doctes d’aujourd’hui,
L’épiscopat de Lombez donne
À ce grand docteur de Sorbonne. {a}

L’abbé Fabry, fort renommé
Et, dans tout Paris, estimé
Digne d’honneur et de louange,
Doit être prélat d’Orange ;
Et celui qui l’est aujourd’hui,
Par la raison que pour autrui
Présentement on le demande,
Aura, dit-on, celui de Mende. {b}

Le prudent abbé de Colbert,
Pour mettre son chef à couvert
D’une mitre fort honorable,
Comme il est homme irréprochable,
Et des vertus le nourrisson,
Aura la mitre de Luçon,
Qu’on dit être de conséquence,
Et qu’eut jadis une Éminence,
Savoir le Grand de Richelieu,
Dont on parle encore en maint lieu. {c}

On donne à l’abbé de Tonnerre,
Qui dans son bel esprit enserre
Des clartés d’en haut, maint rayon,
Le noble évêché de Noyon,
Évêché vraiment d’importance,
Puisqu’on en devient pair de France. {d}

Au célèbre abbé de Nesmond,
Sans qu’il en ait le roi semond, {e}
Mais d’autant qu’il est homme sage,
Qu’il est de vertueux lignage,
Qu’il est bon et judicieux,
On donne celui de Bayeux,
Un des meilleurs, quoi qu’on en die,
Des six qui sont en Normandie. {f}

Pour Monseigneur Ondedei,
Ci-devant, gratia Dei, {g}
Pasteur de Fréjus en Provence,
Homme sage, par excellence,
Homme illustre, homme généreux,
Doit être Monseigneur d’Évreux. {h}
C’est le roi, dit-on, qui l’ordonne,
Pour éloigner peu sa personne,
Dont ce triomphant potentat
A toujours fait beaucoup d’état,
Pour la véritable sagesse
Que ce noble Romain professe,
Et qui, par les vertus qu’il a,
Peut encore aller par-delà.

Cette judicieuse élite
De personnes de tel mérite,
Par Sa Majesté recherchées,
Pour être pourvues d’évêchés,
Est une assez visible marque
De prudence en ce grand monarque,
Et qu’il aura toujours bonté
Pour les gens de capacité. »


  1. V. note [2], lettre 683, pour Nicolas Le Maître évêque de Lombez.

  2. Alexandre Fabry devenait évêque d’Orange en succession de Hyacinthe Serroni qui prenait le siège de Mende (v. note [9], lettre 678).

  3. Nicolas Colbert, frère cadet du futur ministre, Jean-Baptiste, succédait à Pierre Nivelle dans l’évêché de Luçon (dont Richelieu avait été titulaire de 1605 à 1624).

  4. François de Clermont-Tonnerre succédait à Henri de Baradat (v. note [9], lettre 678) dans le siège de Noyon.

  5. Semond : prié, participe passé du verbe semondre, « avertir, inciter ».

  6. François de Nesmond succédait à François Servien (v. note [45], lettre 155) dans l’évêché de Bayeux.

  7. « Par la grâce de Dieu ».

  8. V. note [4], lettre 683, pour Giuseppe Zongo Ondedei qui ne succéda pas à Gilles Boutaut (v. note [17], lettre 678) dans le siège d’Évreux.

4.

V. note [4], lettre 674, pour la surprenante amitié de Guy Patin envers l’abbé de Richelieu.

5.

Aucun des dictionnaires que j’ai consultés n’atteste cet emploi substantif de l’adjectif « précieux » pour désigner des biens précieux : ce devait être un « lugdunisme ».

6.

Le maréchal de Villeroy, Nicolas ii de Neufville, l’homme dont on parlait alors pour remplacer Mazarin auprès du roi, était le frère aîné de l’archevêque de Lyon, Camille de Neufville, dont André Falconet était le médecin (v. notule {b}note [5], lettre 429).

7.

V. note [10], lettre 568, pour les « Questions médico-légales » de Paolo Zacchias (Lyon, 1661).

8.

« c’est en effet un homme de grande érudition. » Je doute qu’André Falconet était impatient de lire le traité de François Blondel contre l’antimoine, qui est resté inédit (v. note [4], lettre 868).

9.

Ce jardin dont François Blondel prenait soin était sans doute le jardin botanique de la Faculté de médecine de Paris, rue de la Bûcherie.


Correspondance complète de Guy Patin et autres écrits, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – De André Falconet, le 15 mars 1661

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(Consulté le 25/06/2024)

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