L. 255.  >
À Claude II Belin,
le 14 janvier 1651

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Monsieur, [a][1]

Il y a bien longtemps que j’ai envie de vous écrire, mais tant d’occupations qui me sont survenues l’une sur l’autre en ont retardé l’effet jusqu’à présent. Et commencerai la présente, avec votre permission, par des vœux et des souhaits pour votre santé, et pour la prospérité de toute votre famille durant l’année présente. Puis je vous dirai, pour réponse à la vôtre, qu’aujourd’hui j’ai appris par lettre que j’ai reçue de Leyde [2] en Hollande que cette École de Salerne [3] de M. Martin [4] y a été réimprimée et que l’on me l’a derechef dédiée, par une autre épître qui a été faite par un homme qui s’est dit être fort mon ami et que je lui avais autrefois ici sauvé la vie, mais je ne sais qui il est. [1][5] Pour le Sennertus[6] j’ai céans celui qui m’a été envoyé tout relié de Lyon. [2] Cette dernière édition vaut mieux que toutes les autres ensemble, non point de ce qu’elle m’a été dédiée, mais pour toutes les bonnes choses qui y ont été ajoutées et dont elle est fort enrichie. M. Moreau [7] n’a rien fait imprimer ; il est vrai qu’il a travaillé sur la seconde partie, qu’il fera réimprimer avec la première si Deus vitam dederit[3] mais il a tant d’affaires qu’il n’a point de loisir de reste. Il a un autre livre à mettre sur la presse de antiquitate et dignitate Facultatis Medicinæ Parisiensis[4] contre le Gazetier [8] et M. Courtaud, [9] doyen de Montpellier. [10] Cet ouvrage serait fort curieux et beau ; il est merveilleusement enrichi de belles recherches qui ne se peuvent réfuter, mais M. Moreau n’a guère de loisir ni guère de santé ; et même je vous dirai davantage, Vitæ summa brevis, spem nos vetat inchoare longam[5][11] Je prie Dieu qu’il lui fasse la grâce de ne point mourir qu’il n’ait mis ces deux livres en lumière, c’est un digne homme, d’une rare érudition et d’une grande doctrine. Infinitæ lectionis virum agnosco, sed proh dolor ! raræ texturæ et imbecillæ valetudinis[6] Pour les chirurgiens barbiers, [12] ils ne sont reçus qu’avec notre approbation et examinés qu’en notre présence ; et ne leur est permis de faire que la chirurgie, point du tout de pharmacie, surtout ni purgatif[13] ni narcotique aucun sine præscripto medici[7] Si le vôtre donne des pilules narcotiques, [14] il pourra bien y être attrapé : cette sorte de poison en a trompé des plus fins ; prenez-y garde, épiez ses actions et ne lui pardonnez point. Sic quoque habent pharmacopæi sua munia, ab illis distincta[8] Quand chacun fait son métier, les vaches en sont mieux gardées. Votre lieutenant général doit régler cela à votre requête, pour le bien du public et empêcher les abus de l’art, qui est si chatouilleux propter metum mortis omnibus familiarem : tantus amor vitæ[9] Saint Augustin [15] a bonne grâce de dire quelque part Nemo vult decipi, nemo vult perturbari, nemo vult mori[10] Le peuple est encore si sot et si ignorant qu’il a vérifié le dire de Pline, [16] In hac artium sola evenit, ut unicuique se Medicum profitenti statim credeatur[11] Un charlatan [17] qui vante ses secrets est préféré à un homme de bien qui ne se vante de rien, et in hoc versatur Deorum iniquitas[12] Ce grain somnifère de votre chirurgien ne serait-il pas la même chose que ce que donne votre M. Le Fèvre, [18] qui en donna au cardinal de Richelieu [19] la veille de sa mort ? Plût à Dieu qu’il lui en eût donné 20 ans plus tôt. [13] Quoi qu’il en soit, ce n’est pas grand’chose qu’un somnifère, c’est un poison qui enfin tuera quelqu’un. Cet insolent barbier [20] ne se doit encore vanter de rien, il n’a point encore fait tant de miracles que celui-là dans Plaute, [21] qui se vantait d’avoir guéri crus fractum Æsculapio, Apollini autem brachium[14][22][23] Nous avons ici tous les chirurgiens [24] fort souples quia toti pendent a nobis[15] La saignée [25] les fait riches, mais ils sentent bien qu’elle est en nos mains, et leur gain aussi. Ils ne font point d’actes que le doyen de la Faculté n’y soit présent, accompagné de deux docteurs, qui a droit d’imposer silence quand ils s’extravaguent en leurs questions ; ces trois mêmes doivent signer sa réception ; autrement, il n’a pas droit d’ouvrir sa boutique. Au reste, ils nous craignent pour le mal que nous leur pouvons faire, mais ils nous aiment aussi comme leurs patrons. Ils voient comment nous avons traités les apothicaires [26] et comme nous les avons presque anéantis ; il ne serait pas malaisé d’en faire de même aux chirurgiens s’ils n’étaient souples et ne se gouvernaient sagement avec nous. Pharmacopœi sunt in ordinem cogendi[16] et devez faire punir ceux qui s’échapperont par requête présentée au juge ordinaire, ex communi voto omnium Medicorum vestri Collegii[17] Feu M. Galand, [27] ancien avocat, nous voulait obliger de recevoir un sien neveu l’an 1632. Il fut refusé par 33 docteurs et 26 le recevaient. Il nous menaça du Parlement, mais quand il nous vit fort résolus, il abandonna l’affaire, disant qu’il ne voulait point avoir pour adversaire le doyen de la Faculté de médecine de Paris. [18][28] Et là-dessus, je vous avoue que nous ne sommes point mal voulus au Parlement, notre Compagnie est aimée et favorisée. Le livre du Médecin charitable [29] introduit dans les maisons, avec un peu de soin des médecins : [19] insinuez le séné [30] dans les familles, il ne vous faut qu’un an à ruiner tous les apothicaires. On tient ici pour charlatans tous ceux qui donnent de l’antimoine ou vin émétique ; [31] il y en a quelques-uns des nôtres qui s’en échappent, mais ils en sont haïs et méprisés, et voudraient que ce fût à recommencer. La plupart sont moines froqués ou défroqués, circulatores et agyrtæ[20] chimistes, [32] souffleurs, apothicaires, quelques gens de la cour qui s’y vantent d’avoir des secrets et tanquam asini exultant inter simias ; [21] aussi n’y réussissent-ils point et toute leur faveur ne dure guère. Et voilà ma réponse à la vôtre, maintenant il faut que je vous parle de mes affaires. Premièrement, je vous dirai que notre Faculté m’a fait doyen [33][34] le 5e de novembre passé, qui est une charge à laquelle j’avais été élu et nommé déjà quatre autres fois ; [22] elle est pénible et m’ôte bien du temps, mais elle est honorable. Tous mes compagnons en sont réjouis, præter unum aut alterum Cercopem ; [23] mais moi je voudrais bien ne le point être, vu que j’ai beaucoup d’autres affaires qui m’occupent tout entier. Mon fils aîné [35] passa docteur le mois passé, il présidera jeudi prochain pour payer sa bienvenue et puis sera quitte de tout, je vous envoie la thèse [36] de sa présidence. [24] De plus, j’ai acheté une belle maison [37] où je demeure depuis trois jours, c’est dans la place du Chevalier du Guet en belle vue et hors du bruit. Elle me revient à 9 000 écus, j’ai une belle étude grande et vaste, où j’espère de faire entrer mes 10 000 volumes [38][39] en y ajoutant une petite chambre qui y tient de plain-pied. [25] Nos médecins disent que je suis le mieux logé de Paris. Ma femme [40] dit que voilà bien du bonheur en une fin d’année : son mari doyen, son fils aîné docteur (celui-là est son cher fils) et une belle maison qu’elle souhaitait fort. Nous avons perdu le mois de novembre dernier M. d’Avaux, [41] notre plénipotentiaire à Münster, [42] par l’antimoine [43] que lui donna M. Vautier, [44] aliis reclamantibus[26] On fait ici des vers contre l’antimoine dont six personnes moururent en huit jours, tous remarquables ; et même feu Mme la Princesse douairière [45] en est morte à Châtillon-sur-Loing, [46] en ayant pris trois fois de la main de Guénault l’aîné [47] qui est un grand empoisonneur chimique. Ils ont été envoyés dans les maisons par petits paquets, je vous en envoie une copie de chacun. Lisez-les bien et en jugez, on dit qu’ils sont bien faits. Les trois princes [48][49][50] sont toujours dans Le Havre [51] et y seront. Le Mazarin [52] est en quelque façon le maître, mais il craint fort, lupum tenet auribus[27] La reine [53] a été mal, maintenant elle est mieux. On parle du sacre du roi [54] pour après Pâques à Reims. [55] Le Mazarin voudrait bien être hors de Paris tant il a peur de plusieurs, et même du duc d’Orléans [56] auquel il ne s’ose fier entièrement à cause du duc de Beaufort [57] et de M. le coadjuteur [58] qui le gouvernent. [28] Le comte d’Alais [59] a quitté la Provence [60] et s’est retiré à Alès, [61] qui est dans les Cévennes : voilà le contentement que l’on a donné au parlement d’Aix [62] d’avoir ôté ce gouverneur[29] On a fait ici cinq nouveaux maréchaux de France, MM. de Villequier, [63] La Ferté-Imbault, [64] d’Hocquincourt, [65] La Ferté-Senneterre [66] et le comte de Grancey [67] qui est gouverneur de Gravelines. [30][68] Je vous baise les mains, à Monsieur votre fils, à Mlle Belin, à Messieurs vos frères, à MM. Camusat, Allen, Sorel et à nos autres amis, et croyez que je serai toute ma vie, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Patin.

De Paris, ce 14e de janvier 1651.

Nous avons ici M. Merlet [69] extrêmement malade d’une inflammation de poumon pour laquelle il a été saigné 16 fois. Il eut le mois de juillet dernier une fièvre maligne [70] pour laquelle il fut saigné 18 fois, âgé de 66 ans. S’il meurt, ce sera une bonne chape-chute et bien de la pratique répandue, [31] il était le plus hardi praticien et le plus employé de Paris.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Claude II Belin, le 14 janvier 1651

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(Consulté le 14.10.2019)