L. 411.  >
À Charles Spon,
le 17 août 1655

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Monsieur, [a][1]

Je vous ai envoyé ma dernière par un gentilhomme anglais nommé M. du Pont qui est un jeune homme qui s’en allait en Italie. Depuis ce temps-là, nous apprenons ici que le roi [2] avec son armée est en Flandres [3] vers Binche [4] et que l’on parle d’assiéger Avesnes [5] ou Namur ; [1][6] et que le prince Thomas [7] a assiégé Pavie en Italie. [2][8] On dit aussi que le roi a fait mettre le siège devant Mariembourg. [3][9] Le livre de M. Riolan [10] s’imprime adversus Pecquetum et Pecquetianos, ambo doctores Parisienses[4][11] ce sont Mentel et Mersenne [12][13] qu’il entend. Il y en a dix feuilles de faites in‑8o. Il m’a dit que M. Sorbière, [14] qui s’est retenu le beau nom d’Alethophilus, y trouvera son fait en passant et qu’il les relèverait bien de ce qu’ils ont dit que tout s’en allait perdu en médecine, etc., si vous et moi n’y avions été nommés. Je pense qu’il entend la page 172 où nous sommes l’un près de l’autre avec quelques autres docteurs de différente nation. [5] Mentel, qui en a entendu parler, fait feu et flamme contre M. Riolan et dit qu’il empêchera le livre de M. Riolan, qu’il lui montrera ses fautes, etc. ; mais notre bonhomme s’en moque et dit qu’il ne le craint point. Littora littoribus, etc[6][15] Ces Messieurs ne sont-ils pas bien plaisants ? Ils veulent que M. Riolan soit de leur avis et faute de ce faire, ils le veulent assommer et accabler d’injures ; et néanmoins, il se porte fort bien, Dieu merci, et puisse-t-il vivre encore fort longtemps en dépit d’eux. Ce bonhomme pollet adhuc ingenii plenitudine et memoris firmitate incredibili[7] et a encore bons desseins pour le bien du public. On m’est ici venu demander de la part du nonce du pape [16] si je voudrais aller à Bologne la Grasse [17] pour y être le cathédrant in primo loco[8] avec 2 000 écus de gage, et que j’en pourrais gagner encore autant en pratique. Je l’ai bien humblement remercié de l’honneur qu’il me faisait et ai répondu que je n’avais ni assez d’ambition, ni assez d’avarice pour tant d’honneurs et pour quitter Paris ; que j’avais il y a cinq ans refusé d’aller en Suède à de très bonnes conditions, et bien meilleures que celles qu’on me proposait pour Bologne ; [9] et que j’avais fait vœu de n’aller nulle part, désirant fort d’être enterré dans le cimetière des Innocents de Paris. [18][19][20]

On a ici pendu en effigie un nommé Millot, [21] avéré auteur d’un infâme livre intitulé l’École des filles, que l’on dit être tiré de l’Arétin. [10][22][23]

J’ai ce matin rencontré un de nos compagnons nommé M. Blondel [24] qui m’a dit qu’au premier livre raisonnable que les antimoniaux mettront en lumière, il leur en opposera un en latin auquel il mettra son nom, afin d’exempter Guénault [25] de faire jeter des monitoires [26] ni de faire faire des interrogatoires par devant un commissaire du Châtelet [27] pour découvrir ce qu’il cherche et qu’il n’a pu encore trouver. Je lui répondrai, dit Blondel, en face, et au milieu de tout le Parlement, je lui soutiendrai et lui prouverai que tous ceux qui se servent de l’antimoine [28] comme lui sont des empoisonneurs publics qui méritent punition. [11]

On minute ici un changement en chirurgie. Nos barbiers chirurgiens, [29] qui sont maîtres de chefs-d’œuvre, et les chirurgiens [30] de Saint-Côme, vulgo dicti togati et bullati chirurgi[12] ordinairement nommés chirurgiens de longue robe, quibus tegit errantes instita longa pedes[13] sont prêts de s’accorder ensemble, de s’unir et de ne faire qu’un corps s’ils peuvent faire trouver à notre Faculté cette union agréable, vu que les uns et les autres dépendent de nous et qu’ils ne peuvent rien faire sans nous. [14] C’est pour cet effet que nous serons tous assemblés un de ces jours en notre Faculté, où l’on dit qu’il y a un de nos docteurs qui a dessein de prendre aussi un accord entre les deux partis des antimoniaux et de ceux qui leur résistent. On m’a dit aussi qu’ils ont quelque chose sur la pr[esse que nous] verrons le mois qui vient. Nous sommes tous accoutumés à entendre des injures.

Obligez-moi de me mander si l’on trouve à Lyon ou à Genève un livre du P. Th. Raynaud [31] intitulé Anomala circa sacramentum pænitentiæ[15] et si on le trouve, obligez-moi de me l’acheter.

Ce 15e d’août. Je partis hier à six heures du soir pour aller coucher à Argenteuil [32] avec un de mes compagnons nommé M. Puilon, [33] où nous avons consulté [34][35] pour une femme quæ miserando morbo laborat, nempe stridore dentium et tremore convulsivo totius corporis, ab hydrargyrosi præpostere administrata propter latentem syphilidem[16][36][37] Le mari a fait le mal, et le barbier impertinent et ignorant l’a augmenté. À mon retour, j’ai trouvé votre agréable lettre du 10e d’août pour laquelle je vous remercie très humblement. Le libraire Léonard, [38] natif de Bruxelles, [39] qui est ici un de nos gros libraires de la rue Saint-Jacques, [40] a eu 15 exemplaires du Matthiæ Martinii Lexicon etymologicum [41] qu’il a tous vendus, combien que très chèrement. [17] Il n’est pas jusqu’aux jésuites qui en ont acheté un, qu’ils ont fait relier en deux volumes comme le P. Labbe [42] m’a fait voir, ayant été appelé chez eux en consultation. [43] Je vous prie donc de dire, s’il vous plaît, à M. Ravaud [44] que je le supplie de m’envoyer celui qu’il a pour moi au plus tôt afin que je m’en serve, il y a cinq ans passés qu’il me fait besoin. Je lui baise très humblement les mains, et à M. Huguetan son associé.

Pour les écrits de M. Gassendi [45] (qui est de présent aux champs près de Chevreuse, [46] au Mesnil-Saint-Denis [47] chez M. de Montmor, [18][48] maître des requêtes, son hôte, où il est allé pour tâcher de fortifier son poumon avec du lait d’ânesse), [49][50] je vous avertis qu’ils ne sont point prêts. Il travaille toujours à polir sa copie et suis fort de l’avis de MM. Hug. et R. qui croient qu’il ne faut rien commencer que le tout ne soit achevé. Quiconque fera autrement, hasardera trop, le bonhomme est bien vieux et n’en peut plus. Vitæ summa brevis, etc[19][51] Si en cette occasion ou en quelque autre j’étais si heureux de les pouvoir servir, je le ferais de toute mon affection. Je dis toute la même chose pour M. Barbier.

De 3o libello D. Guillemeau, idem tecum sentio : [20][52] c’est trop d’injures de part et d’autre, il vaut mieux que tous deux se taisent ; en cas que les Courtaud se taisent les premiers car pour M. Guillemeau, il a d’autres affaires en main dont nous aurons des nouvelles l’an prochain. Mais puisque vous haïssez si fort les injures, je pense que vous trouvez bien étranges toutes celles qui sont dans le livre de Pecquet, tant par l’Alethophilus, qui est M. Sorbière, que par Hyginus Thalassius, qui est Mersenne, et par les autres.

Pour M. Rigaud, s’il vient ici, je parlerai à lui. En attendant, gardez la copie manuscrite et ne lui rendez jamais s’il vous plaît. Pour l’imprimeur [53] qui a votre copie du traité de Spiritibus[21][54] c’est qu’il prétend qu’on lui doit quelque chose ; tâchez de savoir, s’il vous plaît, ce qu’il demande pour sa composition d’une feuille et je lui paierai afin que votre copie vous soit rendue ; outre qu’il ne faut point qu’elle lui demeure, de peur qu’il ne l’imprime ou quelque autre après lui.

Je vous remercie de ce que vous m’avez appris de Strasbourg et de Bâle. [55] Si Casaubon [56] contre Baronius [57] est réimprimé à Genève, [22] je vous prie de dire à M. Ravaud que je le supplie de m’en envoyer un avec le Lexicum etymolog. Martinii et que je lui en paierai ce qu’il voudra.

Je viens d’apprendre que M. Gassendi ne se trouve pas bien aux champs ; s’il ne s’y fortifie, gare l’hiver prochain, tout y est à craindre. Quelles nouvelles savez-vous de l’Hippocrate de Foesius que l’on imprime à Genève ? [23][58][59] On dit que nos antimoniaux font imprimer quelque chose ; s’ils ne font mieux que par le passé, on se moquera encore d’eux car ils n’ont jusqu’ici rien fait qui vaille. Je me recommande à vos bonnes grâces et suis, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Guy Patin.

De Paris, ce mardi 17e d’août 1655.

Vous ne m’avez jamais dit votre avis des vers de l’Alethophanes, ni du Pithœgia vindicata, ni des Épîtres latines de feu M. de Sarrau ; [24][60] vous m’en direz deux mots quand il vous plaira. Quels sont les Commentaires sur la Sainte Écriture que fait imprimer aujourd’hui M. Huguetan ? L’on m’a dit qu’il s’en va faire imprimer une continuation des Annales ecclésiastiques du cardinal Baronius faite par un père de l’Oratoire [61] nommé Rinaldi. [25][62] A-t-il fait quelque commentaire sur la Bible depuis cinq ans ? Avez-vous ouï parler d’un livre que je voudrais bien avoir, qui est Patriarchæ, sive Genealogia I. Christi, etc., auctore Emmanuele Thesauro, Turinensi, Brugelæ, 1642, in‑fo ? [26][63] On dit que c’est quelque part en Savoie [64] qu’il a été imprimé, je vous prie de m’en acheter un s’il se trouve à Lyon, à quelque prix que ce soit.

M. Du Prat [65] vous baise les mains, il vous enverra bientôt, par un de ses amis qui s’en va à Lyon, un petit traité d’un monstre [66] qu’on a vu ici, qui est in‑4o ; [27][67] voilà ce qu[e je] me suis chargé de vous dire de sa part. J’ai ce matin consulté avec M. Moreau, [68] le bonhomme, qui se recommande à vos bonnes grâces. Il m’a dit que nous aurions [bien]tôt un livre que les antimoniaux font imprimer où nous serions, tous les gens de bien, fort sanglés et chargés de beaucoup d’injures. J’ai répondu à cela que je n’y trouvais rien d’étrange et que je serais bien marri que ces gens-là, qui ont si peu de raison, ne me chantassent point d’injures. Il m’a répondu qu’il en était de même sentiment et qu’il ne craignait rien d’eux. Je vous envoie la présente par M. Müller, [69] votre bon ami, qui s’en va en Italie ; [28] c’est [un] honnête homme, Dieu le veuille bien conduire. On dit tout fraîchement que les Anglais ont été battus en l’Amérique [70] et que M. Courtaud de Montpellier [71][72] env[erra] bientôt le manuscrit de la vie qu’il a faite de feu M. Héroard, [73] son oncle, pour l’y faire imprimer in‑4o.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 17 août 1655

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(Consulté le 18.10.2019)