L. 533.  >
À Charles Spon,
le 13 août 1658

Codes couleur
Citer cette lettre
Imprimer cette lettre
Imprimer cette lettre avec ses notes

 

Monsieur, [a][1]

Il est mort un conseiller de la Grand’Chambre nommé le président de Champrond. [2] Il avait autrefois été président aux Enquêtes. Il avait 80 ans et n’était remarié que depuis deux ans à une jeune femme. [1][3] Il avait extrêmement envie de laisser de sa lignée et n’en a pu venir à bout. Il a ressemblé à Manard, [4] duquel a parlé Paul Jove [5] en ses Éloges : [2][6]

In fovea qui te moriturum dixit Aruspex,
Non mentitus erat : coniugis illa fuit
[3]

Un conseiller de la Cour nommé M. Dalesso, [4][7] gendre de M. Thibeuf de Bouville, [8] qui est conseiller de la Grand’Chambre, a quitté sa femme, qui est jeune et belle, [9] et s’est rendu père de l’Oratoire ; [10] mais avant que de se retirer là-dedans, il a été trouver son beau-père, lui a rendu ce qu’il avait touché de son mariage et l’a prié de faire amender sa fille s’il le pouvait ; que pour lui, il n’en avait pu venir à bout ; et outre cela, lui a mis entre les mains une cassette qu’il a finement prise à sa femme, dans laquelle étaient contenues les lettres de divers personnages qui entretenaient cette bonne dame ; et ainsi le désespoir a fait son mari moine. Notre sainte Église embrasse tout dans son giron, tout lui est bon pourvu qu’on ait de l’argent.

Mon relieur me rendit dernièrement mes Annales de Grotius. [5][11] J’ai commencé à le parcourir, il est en beaux termes et tout plein de fort bonnes choses. Si ce livre-là vient jamais à être traduit en français, comme il est fort curieux, je pense qu’il se vendra bien. Il est fort bien fait ; il n’est pas si particulier que le Famianus Strada, [12] mais il est plus savant et approche bien plus de Corneille Tacite. [13] Nous avons deux nouveaux maréchaux de France, savoir M. de Montdejeu, [14] gouverneur d’Arras, et M. Fabert, [15] gouverneur de Sedan, [16] sans compter M. de Castelnau [17] qui mourut six heures après en avoir reçu le bâton et qui dit en le recevant, que cela était beau en ce monde, mais qu’il s’en allait en un pays où cela ne lui servirait guère. [6] On offre à la veuve du défunt M. Des Fontaines Boër, [7][18] secrétaire du Conseil des finances, qui mourut subitement [19] la semaine passée, la somme de 1 200 livres pour la charge de son mari. Il faut bien dérober pour tant gagner.

Ces carmes [20] noyés dont vous avez entendu parler me font souvenir qu’il y a toujours des moines dans les bateaux et qu’ils vont toujours au fond de l’eau. S’ils n’allaient que par terre, ils ne seraient pas si tôt noyés ; au reste, je voudrais que le malheur ne tombât jamais que sur ces capuchons. [21] Le roi [22] est entré dans Paris en carrosse le lundi 12e d’août à six heures du soir par la porte Saint-Denis. [23] Je l’ai vu moi-même et j’ai crié Vive le roi ! comme les autres. Il a assez bon visage. [8][24]

Le roi est à Compiègne. [25] On a chassé une certaine Mme de Fiennes, [26] laquelle trompait le cardinal Mazarin [27] et jouait les deux vers M. le duc d’Anjou. [9][28] On dit qu’il y en a plusieurs autres qui auront leur tour et que c’est Mme la comtesse Palatine, [10][29][30] sœur de la reine de Pologne, [31] qui a tout su dudit petit duc, et l’a révélé au cardinal Mazarin et à la reine [32] moyennant l’argent qu’on lui avait donné pour cela. On dit qu’il avait promis, selon le conseil qui lui était suggéré, qu’en cas que son frère mourût, [33][34] aussitôt il se retirerait de Calais [35] à Boulogne, [36] qu’il lairrait la reine sa mère, et qu’il ferait arrêter le Mazarin en le dépouillant premièrement et lui ôtant tout ce qu’il a amassé avec tant de soin depuis tant d’années, et quæ parasti cuius erunt ? [11][37]

Le 30e de juillet, les chambres assemblées, la Cour de Parlement a donné un arrêt contre les évêques qui sont ici en grand nombre, qui les oblige à quitter Paris en bref et à aller faire leur résidence dans leurs évêchés, ce qui a été fait après la requête du procureur général. [38][39] Nouvelles sont ici arrivées que le marquis de Ville [40] a pris et surpris sur les Espagnols la ville de Trino, [41] comme il pensait ailleurs, [12] après avoir appris qu’il n’y avait guère de monde dedans qui la gardât. Le roi est grand et maigre. Il commence à prendre l’air et a vu la chasse étant en carrosse.

Il faut que je vous fasse rire : notre Saint-Père le pape [42] veut faire du bien et marier puissamment un de ses neveux à quelque riche héritière, mais il désire que cela se fasse sans charger sa conscience ; c’est pourquoi il assemble à cet effet les cardinaux et les jésuites. Ne vous semble-t-il pas qu’il fasse fort bien ? Voilà des gens d’une conscience fort délicate et qui se connaissent fort en scrupule. [43]

Le 1er d’août a été condamné à la Tournelle [44] un notaire de Paris nommé Crespin [45] d’être pendu et étranglé [46] avec deux écriteaux devant et derrière, Notaire faussaire. Il est convaincu d’avoir fait plus de douze faux contrats ; il demeurait dans la rue Saint-Denis [47] près des Saints-Innocents. [13][48] La plupart des gens d’affaire se plaignent fort ici de l’avarice des notaires. Ses parents galopent à Compiègne pour tâcher d’obtenir son pardon, à quoi il y a grande apparence qu’ils ne gagneront rien : il se fait trop de faussetés, il faut en faire exemple.

Gravelines [49] est assiégée par le maréchal de La Ferté-Senneterre [50] avec 12 000 hommes de pied et 4 000 chevaux ; et M. de Turenne [51] a une autre armée avec laquelle il va au-devant des ennemis. On parle ici d’un grand désordre arrivé à Marseille [52] entre plusieurs bourgeois, dont les uns étaient pour les privilèges de la ville en l’élection des consuls, et les autres pour M. le duc de Mercœur [53] qui veut en faire à sa mode. Il n’a pas été le plus fort, il a été obligé de sortir de la ville et par provision, 40 bourgeois y ont été tués sur la place, et son parti a été obligé de céder à celui des privilèges ; il les menace de faire assiéger leur ville par mer et par terre. L’empereur [54] enfin est élu, et ce sans aucune condition. On dit qu’il envoie du secours à la Maison d’Autriche en Flandres [55] et que Lamboy [56] y amène 12 000 hommes, mais ils arriveront trop tard et Gravelines sera bientôt prise.

Enfin, le notaire Crespin a été pendu et étranglé en belle compagnie le 2d d’août à la Grève. [57] Il a été mené du Châtelet [58] à Notre-Dame [59] dans un tombereau assessore carnifice[14] bien lié et garrotté, où il a fait amende honorable, [60] et delà il a été mené à la Grève, ubi pendens in ligno maledicto, animam deposuit circa octavam serotinam[15] C’était un méchant fripon fort vicieux et rudement débauché. Les notaires de Paris, un mois avant qu’il fût arrêté, lui avaient offert une bonne somme d’argent afin qu’il s’en allât en Amérique, [61] pressentant qu’il lui arriverait quelque malheur de sa méchante vie.

Le 3e d’août, un secrétaire du Conseil nommé M. Des Fontaines Boër, âgé de 45 ans, est mort subitement dans le Palais en parlant avec M. Du Laurens, [62] qui est un conseiller de la Cour, neveu d’André Du Laurens [63] qui a écrit Historiam anatomicam[16] Le 4e d’août, M. d’Elbeuf, [64] gouverneur de Montreuil, [65] et M. de Villequier, [66] fils du maréchal d’Aumont, [67] gouverneur de Boulogne, se rencontrèrent devant l’hôtel de Guise et se battirent à coups d’épée. [17][68] Ils sont tous deux blessés, mais pas un n’en mourra. [18] Je vous donne avis que M. Barralis [69] le fils est revenu de la cour où il était en quartier. Il nous a raconté toute la maladie du roi. Je vous assure que le roi n’a pris que le tiers d’une once de vin émétique, [70] car l’once n’avait été mise qu’en trois doses d’infusion de casse [71] et de séné ; [72] et d’autant que la première prise n’avait que trop opéré, il ne prit pas les deux autres car il le fallut saigner, [73] s’étant trouvé plus mal ; et aussi fut-il saigné plusieurs fois depuis ; de sorte que le roi ne doit du tout rien de sa santé à ce remède mortifère. Si le roi fût mort, l’on n’eût jamais manqué de leur reprocher qu’ils eussent donné du poison au roi et ils se sont mis en grand danger d’un tel reproche.

Les liards avaient été réduits à un double et par après, un arrêt du Conseil les avait réduits à un denier[19] mais les plaintes que l’on en a faites ont obligé nos souverains magistrats de les faire demeurer à un double, de peur de quelque mauvaise conséquence, comme il avait déjà été ordonné à Rouen [74] par arrêt du parlement pour toute la province de Normandie, à Orléans [75] et ailleurs. [76] Le siège de Gravelines n’a pas changé : notre armée y est toujours devant sous le commandement de M. le maréchal Senneterre ; notre armée y a reçu une grande incommodité par les écluses que les ennemis y ont ouvertes et nous y avons perdu beaucoup de soldats.

M. de La Fontaine [77] se recommande à vos bonnes grâces. [20] Je lui ai fait voir votre dernière lettre. Messieurs du Parlement, de la Chambre des comptes, la Cour des aides [78] et l’Hôtel de Ville ont été saluer le roi dans le Louvre [79] le 6e d’août après-midi. Il ira à Notre-Dame [80] jeudi prochain à la messe et à vêpres, et lundi prochain il ira à Fontainebleau. [81] C’est là un beau moyen de le voir sur le Pont-Neuf. [82]

Il y a ici quelques disgraciés et exilés tant pour le fait du prince de Condé, [83] comme le président Perrault, [84] président des comptes, que M. et Mme de Brissac [85][86] pour le cardinal de Retz, [87] M. de Jarzé, [88] Mme de Choisy-Hurault, [89] femme du chancelier de M. le duc d’Orléans, et autres. [21][90] On recommence à parler de quelques mouvements de la noblesse de Normandie, de Poitou, de Saintonge et de Bretagne, laquelle jointe ensemble peut faire un parti considérable.

Enfin, l’Hôtel de Ville a résolu, après beaucoup d’assemblées et de consultations faites par les experts, de ne point entreprendre de nouveau canal de la rivière [91] de Marne vers Saint-Ouen, mais plutôt de continuer le canal que l’on commença en 1652 dans les fossés de la porte Saint-Antoine, [92] jusqu’à la porte du Temple, [93] Saint-Martin, [94] Saint-Denis, [95] Montmartre, [96] Richelieu [97] et Saint-Honoré. [98] L’exécution de ce dernier avis ne coûtera pas plus d’un million, que l’on espère d’obtenir du roi, au lieu que l’autre, selon l’avis de M. Petit, [99] savant ingénieur, coûterait près de huit millions que l’on ne sait où prendre. Cet avis a encore d’autres incommodités qui ne se peuvent essuyer qu’avec grande peine et entre autres, qu’il y a beaucoup de terres à acheter pour ce canal et beaucoup de ponts à faire sur les grands chemins qui sont depuis une extrémité à l’autre, lesquels même coûteraient beaucoup à entretenir. [22]

La teinture de coraux [100] ne guérit jamais l’hydropisie. [101] La chimie [102] est un pur abus entre les mains des chimistes qui sont des affronteurs et imposteurs publics, furca et laqueo dignissimi[23] ou tout au moins dignes des galères. [103] C’est le malheur des bonnes villes et cités de ce que les princes et les magistrats souffrent de tels coquins, sous couleur et prétexte de médecine.

La reine de Suède [104] lève un régiment pour les Vénitiens contre le Turc, [105] dont elle donne la colonelle à Santinelli, [106] son premier écuyer qui tua ici l’an passé, par son commandement, le pauvre Monaldeschi. [107] La tranchée est ouverte à Gravelines. Le cardinal est à Calais. Vale cum tua carissima et me ama ; tuus ex animo, ære et libra[24]

De Paris, ce 13e d’août 1658.


Écrire à l'éditeur
Licence Creative Commons "Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron" est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale 4.0 International.
Une réalisation
de la BIU Santé
×
     [1] [2]   Appel de note
    [a] [b]   Sources de la lettre
    [1] [2]   Entrée d'index
    Gouverneur   Entrée de glossaire

× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 13 août 1658

Adresse permanente : //www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=0533

(Consulté le 23.10.2019)