L. 925.  >
À Charles Spon,
le 17 octobre 1667

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Monsieur [a] mon très cher et très précieux ami, [1]

Je vous rends grâces très humbles de votre dernière, belle et précieuse lettre. Plût à Dieu que je pusse vous en envoyer de pareilles de deçà, et qui vous donnassent autant de réjouissance et de satisfaction comme la vôtre m’en a donné, que j’ai relue plusieurs fois, decies repetita placebunt[1][2] Je vous remercie très humblement de tous les soins que prenez pour moi et de toutes les peines que je vous donne pour mes petites curiosités qui font une partie de mon étude ou au moins, de mon divertissement. Vous savez ce qu’a dit en pareil cas Pline, Maxima pars hominum amœnitatem in studiis quærimus, etc[2] Mais auparavant que j’entre en matière de réponse avec vous, permettez que je vous dise deux choses, dont la première sera que je vous prie de m’envoyer un mémoire de tout ce que je vous dois et de ce qu’avez déboursé pour moi en diverses rencontres depuis bien du temps, afin que je vous le fasse rendre à Lyon. La seconde c’est que l’an passé, vous me mandiez que vous aviez un livre nouveau dans lequel il était démontré que toutes nos cérémonies d’ici étaient dérivées et tirées du paganisme, quod facile credo[3] mais je n’ai point vu ce livre ; c’est pourquoi je vous prie de me mander le nom de l’auteur et le lieu de l’impression, afin que j’en puisse recouvrer un et le mettre avec plusieurs autres eiusdem commatis[4]

Ce 12e d’octobre. Pour les Considérations politiques sur les coups d’État, je vous prie de ne vous étonner de rien. L’auteur [3] était en un lieu où il flattait le pape en son patron, le cardinal B., [5][4] où il avait peur de l’Inquisition [5] et de sa tyrannie, et de laquelle même, à ce qu’on m’a dit autrefois, il avait été menacé. De plus, il avait une grande pente naturelle à ne prendre aucun parti de religion, ayant l’esprit tout plein de considérations, réflexions et observations politiques sur la vie des princes et sur le gouvernement du monde, et sur la moinerie [6] aujourd’hui dans l’Europe, de sorte qu’il était bien plutôt politique que G. ; [6] sur quoi je pourrais vous dire de lui ce que Hugo Grotius [7] a dit quelque part en l’honneur de Casaubon [8] qui écrivait contre le cardinal Baronius : [9]

Annales Docti nimium servire Baronii
Qui legis, et Romæ quale probatur opus,
Credere ne propera : multo vigilata labore
Pagina ; sed nutu sub Dominantis erat.
Auctoramentum non est leve, Purpura : pridem,
Pontifices verum non didicere pati. Etc.
In epigr. præfixo Exercit. Casaub. in Annales eccl. Baronii
[7]

Tant que j’ai pu connaître cet auteur, il m’a semblé fort indifférent dans le choix de la religion et avait appris cela à Rome tandis qu’il y a demeuré douze bonnes années ; et même, je me souviens lui avoir ouï dire qu’il avait autrefois eu pour maître un certain professeur de rhétorique au Collège de Navarre, [10] nommé M. Belurger, [11] natif de Flavigny [12] en Bourgogne, qu’il prisait fort et supra modum[8] J’ai vu des gens qui ont autrefois connu ce maître de rhétorique, lesquels m’ont dit qu’il ne se souciait d’aucune religion ; faisait un état extraordinaire de deux hommes de l’Antiquité, qui ont été Homère [13] et Aristote ; [14] se moquait de la Sainte Écriture, et surtout de Moïse et de tous les prophètes ; haïssait les juifs et les moines ; n’admettait aucun miracle, prophétie, vision ni révélation ; se moquait du purgatoire, [15] qu’il appelait Chimæra bombinans in vacuo, et comedens secundas intentiones[9] Il disait que les deux plus sots livres du monde étaient la Genèse et la Vie des saints, que le ciel empyrée était une pure fiction, illi fabulæ erant Cœlum et Inferi[10] Il faisait grand état d’un passage de Sénèque : [16] Quæ nobis inferos faciunt terribiles fabula est ; luserunt istæ poetæ ut vanis nos agitarent terroribus, etc[11] On lui demanda un jour, sur quelque mot qu’il avait lâché, de quelle religion il était, il répondit qu’il était de la religion des plus grands hommes de l’Antiquité, Homère, Aristote, Cicéron, [17] Pline, Sénèque, duquel il faisait grand état pour un chorus qui est in Troades, qui commence par ces mots : [18]

Verum est ? an timidos fabula decipit,
Umbras corporibus vivere conditis ?
etc. [12]

Bref, M. Naudé avait été disciple d’un tel maître, qui viret in foliis venit a radicibus humor, sic patrum in natos abeunt cum semine mores[13][19] Je ne veux point oublier que M. Naudé faisait grand état de Tacite [20] et de Machiavel ; [21] et quoi qu’il en soit, je pense qu’il était de la religion de son profit et de sa fortune, doctrine qu’il avait puisée et apprise in curia Romana, quæ non positionem sine lena, etc. Vide Pline, lib. 2o, hist. nat cap. 5o, quod est de deo ubi de Fortuna[14][22][23] Mais ce discours m’ennuie, je vous dirai en un mot : je ne sais qui a été le meilleur, ou l’écolier ou le maître, Rome ou Paris, le cardinal Bagni ou son secrétaire latin, le cardinal Mazarin [24][25] ou son bibliothécaire ; je me persuade pourtant que tous deux n’étaient guère inquiétés ni chargés de scrupules de conscience. Toutefois je vous dirai que M. Naudé était un homme fort sage, fort prudent, fort réglé, qui semblait vivre dans une certaine équité naturelle, qui était fort bon ami, fort égal et fort légal, qui s’est toujours fort fié à moi, et à personne tant qu’à moi, si ce n’est peut-être à feu M. Moreau. [26] Point jureur ni moqueur, point ivrogne, il ne but jamais que de l’eau, je ne l’ai jamais vu mentir à son escient. Il haïssait fort les hypocrites et ceux qui l’auraient une fois voulu tromper, et même les menteurs. M. Naudé faisait grand état des finesses du cabinet des princes et du Tacite qui en est tout plein. Il prisait aussi très fort Machiavel et disait de lui : Tout le monde blâme cet auteur, et tout le monde le suit et le pratique, et principalement ceux qui le blâment, tels que sont les moines, les supérieurs de religion, les théologiens, le pape, et toute la Cour romaine. Il prisait pareillement bien fort deux autres livres, savoir la Sagesse de Charron [27] et la République de Bodin. [28] Il disait que ce premier était une belle morale et une bonne anatomie de l’esprit de l’homme ; le second, que c’était une bonne politique et un livre bien suivi. Je vous dirai en passant que ce Bodin était juif en son âme et que tel il mourut l’an 1596, procureur du roi à Laon. [15][29] Mais enfin, en voilà trop, et peut-être bien plus que vous n’en demandez. Je conclus donc que l’homme est un chétif animal bien bizarre, sujet à ses opinions, capricieux et fantasque, qui tend à ses fins et qui toute sa vie n’aboutit guère à son profit, particulièrement en pensées non seulement vagues, mais quelquefois bien extravagantes. Aussi plusieurs n’y réussissent-ils pas ; et même ce M. Naudé n’y a pas trouvé son compte, tout savant qu’il fût. Au reste, je suis ravi de voir comme vous êtes zélé pour la cause de Dieu et le bon parti, et comme vous êtes un bon frère en Christ. Mais dans ce livre de considérations politiques de feu M. Naudé, n’avez-vous pas remarqué < que >, quand il parle de la Pucelle d’Orléans, [16][30] il dit qu’elle ne fut pas brûlée, mais qu’au lieu d’elle un billot fut jeté dans le feu ? [17] Qu’en croyez-vous, que savez-vous de cette affaire ? Guillaume Du Bellay, [18][31] Denis Lambin [32] et Juste Lipse [33] ont écrit, aussi bien que du Haillan, [19][34] que c’était une brave fille qui avait de l’esprit et du cœur, qu’elle avait bien servi Charles vii[20][35] pour relever ses affaires et pour venir à bout de chasser les Anglais de France par l’intelligence qu’elle eut avec Jean, bâtard du duc d’Orléans et comte de Dunois, [36] et avec Robert de Baudricourt. [21][37] Pour moi, je suis fort pour cette fille, qui a été une excellente héroïne, et crois que tout le miracle fut politique, et belle finesse fardée du saint et sacré nom de religion, qui mène même le monde par le nez ici et ailleurs ; aussi y a-t-il longtemps que l’on dit hic et alibi venditur piper[22][38] Vous savez mieux que moi la vérité de ce beau vers de Lucrèce : [39] Tantum religio potuit suadere malorum[23] J’ai bien ouï dire davantage, qu’elle ne fut point brûlée, mais aussi qu’elle s’en retourna dans son pays où elle se maria et qu’elle eut des enfants, etc.

Ce 16e d’octobre. Ce Marcellus Palingenius [40] était un honnête homme qui vivait en Italie du temps d’Alexandre vi [41] [qui a été un très méchant homme et abominable pape]. [24] Il était assez bon poète. Ce livre est une belle morale, il a été imprimé plusieurs fois en divers endroits, et même fort correctement en Hollande in‑12o. Ce poète s’appelait Marcellus Palingenius Stellatus, il était Ferrarois. Après avoir été enterré, il fut par ordre de l’Inquisition [42] déterré et brûlé pour ce qu’il a dit dans son livre contre les prêtres et les moines, [43] qui étaient dans ce temps-là d’étranges gens, compagnons fort débauchés[44] bien glorieux et fort ignorants, mais qui plus est, fort impudents. [25] Je vous chercherai quelque belle édition de ce Palingenius, il me semble qu’il n’y en a point de plus belle que celle de Hollande. Je sais bien qu’il dit là-dedans, que tout homme qui a une belle femme ne doit point permettre qu’il vienne des prêtres en sa maison, ou qu’autrement il est en danger d’être cocu. Il parle aussi fortement contre les moines, desquels il dit mercede colentes non pietate Deum, etc[26] Pour le Paul Jove, [45] il se trouve de belle impression in‑8o et in‑fo de Bâle. [46] Tout ce qu’il a fait est bel et bon, mais principalement ses Éloges ; tout est en latin. Je m’étonne de ce que ce livre soit aujourd’hui rare dans Lyon. [27] De Nicolao Præposito[28][47] si ce que vous m’en écrivez est vrai, il faut que Vander Linden [48] in 3a edit. libri sui de Scriptis medicis [29] se soit bien trompé ; elle est de 1662, un grand in‑8o. Je ne sais rien de cette controverse, j’en parlerai à M. Moreau [49] bientôt. J’avais ouï dire que M. Verny, [50] apothicaire de Montpellier, était mort, et vous m’en parlez comme d’un homme vivant. [30] Je n’ai jamais vu le Petrus Baptista Cremonensis, je ne sais quel auteur c’est. [31][51] Pour l’École de Salerne de feu M. Moreau, [52] c’est un fort bon livre à réimprimer, il n’y en a plus ici du tout. Un certain libraire de La Haye-le-Comte [53] en Hollande, nommé Adrien Vlacq, [54] avait dessein de la faire imprimer, mais il est mort fort obéré et n’en faut plus rien attendre. Ce livre-là se vendrait bien à Paris si nous l’avions de l’impression de Lyon, pourvu qu’on en ôtât les fautes typographiques et que la copie fût bien revue. [32] Pour M. Moreau d’aujourd’hui, il n’en faut rien espérer, Monsieur son père ne lui a rien laissé de parfait ; joint qu’il n’en a pas le loisir, il a ses malades, l’Hôtel-Dieu, [55] ses leçons de Cambrai [56] où il n’est guère diligent ; et outre tout cela, il a encore ses divertissements quibus non segniter incumbit[33] Ne craignez donc rien du côté du fils, qui pense bien à tout autre chose qu’à se donner la peine de procurer cette nouvelle édition. Si vous la faites faire à Lyon, je la recommanderai fort à mes auditeurs et la ferai bien valoir, tant pour la bonté du livre que pour le mérite de l’auteur, duquel la mémoire m’est fort chère et que j’honore bien fort ; mais n’ayez point peur que personne l’imprime de deçà, il y a trop de gueuserie parmi nos gens. Hic seges est ubi Troia fuit ; [34][57] ils ne songent qu’à du pain et ne sont point capables de telle pensée. Mon fils aîné [58] a pris possession de ma charge de professeur du roi ; [35] par survivance seulement, je ne la quitterai, Dieu aidant, qu’en mourant. [59] Depuis le sieur des Fougerais, [60] nous avons encore perdu Raphaël Maurin [61] qui est mort à Tournai. En voilà six en dix mois, je vous remercie de tout mon cœur de l’affection que vous avez pour moi. Pour ce Theodorus Marsilius, [62] professeur du roi en humanités, il était Flamand ; je me souviens de l’avoir vu, il mourut l’an 1618. Joseph Scaliger [63] le haïssait et l’appelait retrimentum pædagogiorum ; [36] c’était ce Marcile qu’il entendait quand il a dit en ses épîtres, pudet me hominis qui tamdiu studuit et nihil scit[37] Casaubon en a aussi parlé avec mépris dans ses épîtres et j’avoue que, combien qu’il est habile homme, il n’approchait point de ces deux grands héros in re litteraria[38] qui ont été deux individus incomparables. Il ne fut jamais médecin, mais seulement régent de rhétorique et professeur du roi. Il est encore aujourd’hui en réputation de savant homme, mais grand pédant. Guillaume Du Val, [64] Nicolas Bourbon [65] et feu M. Moreau faisaient grand état de lui. Il succéda à Passerat, [66] qui mourut l’an 1602, in cathedra regia[39]

Ce 17e d’octobre. Je plains le pauvre Jérôme Bauhin [67] qui est mort si jeune, j’ai bien envie de voir cette oraison funèbre par M. Glaser. [40][68] Pour la peste de Bâle, [69] il me semble que nous allons entrer dans une saison qui sera bien capable de la mortifier. J’ai envoyé votre lettre ad Car. P[41][70] Je me souviens bien de ce M. Robillard, utinam vincat, vel saltem ille conveniat cum adversario[42] Les chrétiens se ruinent à plaider, les juifs à faire leur première cène et les Turques à se marier. [43] J’attendrai patiemment M. de La Poterie. [71] Pour le fils de M. Sorbière, [72] non novi ; [44] je pense que Monsieur son père [73] est à Rome. La cour est à Saint-Germain, [74] Mme la duchesse de La Vallière [75] est en couche d’un fils. [45][76] M. le prince de Condé [77] est peut-être envoyé en Allemagne et M. le duc d’Orléans [78] ira en Catalogne [79] avec M. le maréchal Du Plessis-Praslin, [80] M. le duc de Savoie [81] en Italie avec M. le maréchal de La Ferté-Senneterre, [82] et le roi [83] en Flandres [84] avec MM. de Turenne [85] et d’Aumont. [86] Cela sonne guerra, horrida guerra[46] L’été prochain on s’en va ici commencer l’édition en deux tomes in‑fo des Mémoires historiques du cardinal de Richelieu sur les mémoires [87] de Mme d’Aiguillon, [88] sa chère nièce, le tout par la conduite et par l’ordre du P. Le Moine. [47][89] Vous voyez combien ces gens sont utiles au monde, il fallait qu’il se trouvât un jésuite [90] qui publiât la vie, les hauts faits et les gestes d’un rouge tyran tel qu’a été ce cardinal. Bon Dieu, que l’argent, la flatterie, et le mensonge et l’imposture ont de crédit en ce monde ! Je vous baise les mains, suavissimæ uxori[48] et à votre bon compère M. de Gonsebac, sans oublier M. Huguetan et M. Anisson. On dit ici que la femme de l’empereur [91][92] est accouchée d’un fils, voilà la Maison d’Autriche plus forte d’une tête. [49] Nous avons un pape nouveau, [93] mais on dit qu’il ne durera guère à cause que tous les soirs, il a les jambes et les pieds enflés. Gare l’hydropisie, [94] et < à > l’hiver prochain, qui emportera bientôt ce bonhomme in regionem multorum [50] et qui nous causera encore un autre jubilé, [95] outre celui qui est en chemin car on ne manque à nous envoyer de ces marchandises romaines et fanfreluches papalines qui ne coûtent rien à celui qui les envoie si libéralement.

Vale. [51]


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 17 octobre 1667

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(Consulté le 17.10.2019)