Annexe : Une lettre inédite de Guy Patin venue de Russie
Note [13]

L’imprimeur Simon Moinet servait régulièrement d’intermédiaire entre Guy Patin et ses correspondants néerlandais ; mais il ne subsiste aucune trace de la correspondance que Patin a directement échangée avec Moinet.

Charles Pieters a fourni de précieux détails sur Moinet, en parlant des correcteurs des Elsevier (Annales de l’imprimerie elsevirienne…, v. note [15], lettre 201 ; Introduction, pages xxxvi‑xxxvii) :

« Le second correcteur {a} est un nommé Simon Moinet, Parisien, que nous voyons apparaître pour la première fois au bas d’une lettre, datée de Leyde le 12 décembre 1650, et adressée à M. Patin, doyen de la Faculté de médecine de Paris, pour lui dédier la jolie édition de l’École de Salerne de 1651, avec la sphère {b} et “ suivant la copie ” ; mais bien positivement sortie des presses des Elsevier de Leyde, que Moinet nomme nos Messieurs, “ qui se sont remis à lui, dit-il, de la correction de la partie de leurs impressions et entièrement des françaises ”. {c} C’est cette dédicace qui fit naître chez Charles Nodier {d} l’envie de laver un jour les Elsevier du reproche d’avoir publié des ouvrages aussi licencieux que le Blessebois, les Ragionamenti et quelques autres ; {e} quoiqu’ils soient bien certainement imprimés avec des caractères semblables aux leurs, il supposait que, jouissant de l’estime publique et de la plus honorable réputation, les Elsevier n’avaient pu songer à imprimer de pareils livres ; mais que ce Simon Moinet serait devenu après la mort de Jean, {f} possesseur d’une partie du matériel de l’imprimerie de Leyde, et qu’après avoir concouru à la publication de tous les ouvrages en vers burlesques, il aurait imprimé le Blessebois, etc. […]
Simon Moinet avait très probablement suivi Daniel {g} à Amsterdam, lorsqu’en 1654 il alla s’associer avec Louis iii ; {h} puisqu’à sa date, en 1661, il se donnait encore le titre de correcteur de leur imprimerie et que, par conséquent, si cette pièce ne détruisait pas sa supposition {i} quant aux œuvres satiriques de Blessebois, imprimées en 1676, il n’en était pas de même à l’égard des Ragionamenti et la Puttana errante dont l’édition elzevirienne est de 1660. J’ajoutai que le style de la lettre et la naïveté avec laquelle Moinet y raconte à D. Heinsius l’étrange réception qu’on lui avait faite à l’ambassade de France à La Haye, me semblaient dénoter un homme assez médiocre et peu capable de bien diriger une imprimerie. {j} Cependant, je ne tardai pas à découvrir que plus tard, Simon Moinet s’était effectivement établi pour son propre compte, non pas à Leyde, mais à Amsterdam ; et je signalai à M. Nodier (c’était malheureusement peu de jours avant sa mort), un petit volume qui venait de me tomber sous la main, ayant pour titre : “ Relation de l’étalissement de la Compagnie française pour le commerce des Indes Orientales, à Amsterdan (sic), de l’imprimerie et aux dépens de Simon Moinet, le long du canal du Laurier, dans le cul-de-sac du Potier, 1666. ” Un autre opuscule, intitulé Discours, etc., aussi relatif à la Compagnie des Indes, portant simplement pour souscription Paris, 1665, et provenant sans aucun doute des mêmes presses, se trouve dans le même petit volume. Il me semble que de ces particularités, on peut tirer la conséquence que Moinet doit s’être établi vers 1663, alors que Louis iii prenait la résolution de se retirer à la campagne. »


  1. Le premier correcteur mentionné par Pieters était Eusèbe Meisnerus, natif de Bâle en 1592.

  2. Emblème favori des Elsevier (v. note [15], lettre 201), figurant souvent sur la page de titre des livres qu’ils imprimaient, il s’agissait d’une sphère astronomique dite armillaire, c’est-à-dire composée de plusieurs cercles représentant la constitution du ciel et les mouvements des astres.

  3. Cette lettre de Moinet à Patin ne se trouve pas dans l’exemplaire reproduit par Archive.org de L’Eschole de Salerne en vers burlesques. Et duo Poemata macaronica ; de Bello Huguenotico ; et de Gestis magnanimi et prudentissimi Baldi [Et deux Poèmes macaroniques : de la Guerre huguenote, et des Actions du magnanime et très sage Baldus] (Suivant la copie imprimée à Paris [1650, v. note [5], lettre 203], 1651) ; elle existe pourtant car Patin en a parlé à Claude ii Belin, au début de sa lettre du 14 janvier 1651 (note [1]) :

    « j’ai appris par lettre que j’ai reçue de Leyde en Hollande que cette École de Salerne de M. Martin y a été réimprimée et que l’on me l’a derechef dédiée, par une autre épître qui a été faite par un homme qui s’est dit être fort mon ami et que je lui avais autrefois ici sauvé la vie, mais je ne sais qui il est. »

    Le Mengelwek [Mélange] du Jaarboekje voor den Boekhandel 1842-1843 (La Haye, J.L.C. Jacob, 1843) procure (page 72) un extrait de cette rare épître :

    « Monsieur Brunet, dans le ive vol. de son excellent Manuel, éd. de 1820, en parlant de l’Eschole de Salerne, me fournit la note suivante :

    “ Il y a dans cette édition une épître dédicatoire, à M. Patin, doyen de la Faculté de médecine de Paris, datée de Leyde, ce 12 décembre 1650, et signée Simon Moinet, parisien, laquelle commence ainsi : ʽ Nos Messieurs (les Elsevier) auraient bien rimprimé (sic) ce livre en l’estat qu’il sort des presses de Paris, c’est-à-dire avec la même épistre dédicatoire qui vous est vouée ; mais s’étant remis à moy de la correction de partie de leurs impressions et entièrement des françaises, ils m’ont dit de vous y témoigner de leur part l’estime qu’ils faisaient de votre personne. ʼ ” »

    Rien d’autre ne subsiste de la correspondance qu’ont échangée Patin et Moinet.

    Simon Moinet a aussi publié Le Rabat-joie de l’Antimoine triomphant de Jacques Perreau (Paris 1654, v. note [3], lettre 380).

  4. Charles Nodier (1780-1844), écrivain français.

  5. Pierre-Corneille Blessebois (1646-1700), aventurier et écrivain scandaleux, a eu droit aux surnoms de « Casanova du xviie s. » et de « poète-galérien ». Les Ragionamenti [Dialogues] est un livre de l’Arétin (v. note [26], lettre 405), relatant les conversations de deux prostituées, Antonia et Nanna ; Guillaume Apollinaire en a donné une belle édition (Paris, Bibliothèque des curieux, 1909, Gallica).

  6. Fils d’Abraham, Jean Elsevier a été libraire-imprimeur à Leyde de 1652 à sa mort, le 8 juin 1661 ; sa veuve et ses ses enfants continuèrent à imprimer des livres jusqu’en 1681.

  7. Fils de Bonaventure, Daniel Elsevier a tenu une imprimerie à Leyde et à Amsterdam de 1632 à sa mort en 1680.

  8. Fils de Joost, Louis Elsevier, troisième du nom, imprima à Amsterdam de 1638 à 1664-65, et mourut en 1670.

  9. La supposition de Nodier. La date est la signature de l’imprimeur d’un livre, au bas de sa page de titre.

  10. La Puttana errante, overo dialogo di Maddalena e Giulia [La Putain errante, ou le dialogue de Madeleine et Julie] est un autre livre « scandaleux » de l’Arétin.

    Le Mengelwek (notule {c}) donne le texte intégral de cette lettre (pages 68-71) sous le titre de Lettre de Simon Moinet, correcteur à l’imprimerie des Elsevier. Publiée sur l’original par J.L.C. Jacob (sans la moindre indulgence et avec strict respect d’une orthographe aussi aberrante qu’hilarante sous la plume d’un correcteur d’imprimerie) :

    « À Amsterdam, le sixième de janvier 1661.
    À Monsieur Heinsius {i} à la Haië.

    Monsieur,
    Apprenant tout-à l’heure que l’on vous va anvoiér une épreuve, j’anpoigne cête occasion de vous tracér a la hâte cês lignes, pour vous priér instamant de vouloir tant faire pour moi auprès de Monsêgneur de Thou, {ii} Ambassadeur de France à La Haië, qu’il me face randre quatre cahiers de mon Ortografe françoise, {iii} que je ne saurois retirer dês mains du plus petit de sès Secrêtaires, dont le nom m’êt inconu, quêlques moiins que j’aië amploiés jusqu’à présant divêrsemant e inutilemant pour ce sujet. An voici a peu prês l’histoire. Anviron le mois d’Avril dêrnier, un peu aprês les fêtes de Pâques, je me transportai de cête ville à la Haië a dessein d’alér faire la rêvêrance a Monsêgneur de Thou é de lui présanter quatre cahiers de mon ortografe françoise, accompagnés d’une petite êpitre dêdicatoire, afin de lui consacrer tout l’Ouvrage ; mais l’on m’aporta tant d’obstacles pour laprochér que je fus contraint de tout laissér à la recommandation de ce Sêcrêtaire, qui me promit de lui même qu’aiiant a faire come il avoit a Amsterdam, il mi aporteroit an pêrsone mês cahiérs avêc la rêponse de Monsêgneur l’Ambassadeur. Mais j’an ai atandu l’êfêt an vain six semaines durant. Anfin pêrdant patiance, j’écrivis à un de mês Amis apelé Monsieur Ménard de Wassenaer, qui etoit prêcepteur chés Monsieur d’Amerongue avêc lequel il êt ancore, l’aiiant accompagné à son Ambassade d’Espagne ; {iv} cêt Ami ala trouvér aussitot le Sêcrêtaire é lui demanda de ma part més écris, lui présantant ma lêtre. Mais il reçut de ce Sécrétaire la même rêponse qu’il m’avoit faite à moi même lorsqu’il reçut mês écris de ma main : qu’il me lès aporteroit à Amsterdam la même semaine avêc la rêponse de Monsêgneur de Thou. E tout cela ancore sans êfêt. Je garde bien la bêle lettre latine de cet Ami pour servir au besoin. Anfin, j’i suis retourné moi-même au comancemant du mois Novambre dernier : cêtoit un dimanche, à la sortie de mêsse, je trouvai ce Sécrétaire dans la sale an sortant de la chapêle, e lui fis ressouvenir que j’etois celui qui lui avois laissé, il i avoit quêlque tans, des écris d’ortografe françoise. Il me dit qu’ils etoiênt ancore par devêrs Monsêgneur de Thou ; mais qu’il ne savoit ce qu’étoit devenuë l’êpitre Dédicatoire ; que j’atandisse jusqu’au lendemain, qu’il an parleroit le même soir à Monsêgneur son Maître. La dessus je le quite, e m’an vais de-là saluër le Sieur De-la-Richardière, avêc qui étudié autrefois à Paris. Le landemain, je retourne à l’hotêl de Monsêgneur de Thou, ou le Suisse-portier ne me vit pas plutôt qu’il me dit d’une mine e an vois d’Ours, qu’il n’i avoit pêrsone au logis de ceux que je chêrchois et que je ne parlerois point a eux, ne fesant que perdre tams de les atandre. Je lui repondis là-dessus que je n’atandois que mes écris, que je le priois de me vouloir faire randre. A quoi il me repondit qu’on lês avoit envoiiês an Portugal. Vous savez, Monsieur, ce que cela veut dire an Hollande. Anfin, un Gentilhomme françois qui avoit à faire à la Haië et chés Monsègneur l’Ambassadeur, aiant su le tour que me jouôit ce sécrétaire, se voulut bien charger d’une de mes lêtres au mis de dêcembre dêrnier pour la lui prêsantér é lui redemandér mes écris. Ce qu’il a fait, e le sécrétaire a nié dabord qu’il ût reçu aucuns écris ; mais peu aprês, il an a tombé d’accord, é a prié ce Gentilhomme de n’an rien dire à Monsêgneur de Thou, lui promêtant qu’il les chêrcheroit et me les renvoieroit. Monsieur, je vous prie de me faire cête charité d’an parler tout droit à Monsêgneur de Thou ; autrement, je n’an tirerai jamais de raison. Je ne vous ferai point ici ressouvenir de l’Homo Homini Deus ; {v} ni n’oserois vous dire an notre langue vulgaire que pour un Ami l’outre vêlle ; {vi} je vous assurerai seulement avec protêstation que je suis de toute mon ame,
    Monsieur !
    Votre très-afêctionné é trés obéissant Serviteur,
    Simon Moinêt. Corècteur à l’Imprimerie de Messieurs Elsêvir.
    Je baise très humblement les mains à Monsègneur de Thou. »

    1. Nicolas Heinsius, fils de Daniel (mort en 1655).

    2. Jacques-Auguste ii de Thou
    3. , v. note [36], lettre 294.
    4. « Quoique les Elsevier aient publié plusieurs traités de grammaire de N. Duez, consignés dans leurs catalogues, je n’ai point remarqué que le système bizarre et original de leur Correcteur en titre ait eu assez d’importance pour qu’ils de décidassent à les imprimer » (note de Jacob). Nathanaël Duëz (1609-1669) est un grammairien hollandais originaire d’Alsace.

    5. Godart-Adrien de Reede, seigneur d’Amerongue, homme politique et diplomate hollandais, était entré dans le gouvernement de la province d’Utrecht en 1643. Il fut, en 1660, le premier ambassadeur que les Provinces-Unies envoyèrent en Espagne (Moréri). Il mourut vers 1691.

    6. « L’homme est un dieu pour l’homme », v. note [15], lettre 630
    7. .
    8. « Pour un ami endormi, l’autre veille » est la forme complète de ce proverbe.

Imprimer cette note
Citer cette note

x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Annexe : Une lettre inédite de Guy Patin venue de Russie. Note 13

Adresse permanente : //www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=8005&cln=13

(Consulté le 05.04.2020)

Licence Creative Commons