L. 201.  >
À Charles Spon,
le 8 octobre 1649

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Monsieur, [a][1]

Outre ma lettre du 22e de septembre que vous recevrez quant et celle-ci, [1] je vous dirai que le bruit de la cour porte que les deux princes [2][3] ont accordé avec la reine, [4] laquelle se retient le droit de la collation des bénéfices vacants ; mais pour les affaires d’État, elles seront dorénavant régies par quatre conseillers qui n’ouvriront aucuns paquets, ni ne feront aucunes dépêches ni réponses que par l’avis desdits deux princes ; et cela se dit bien, mais nous ne voyons pas qu’il s’exécute de la sorte. [2] Toute la querelle du prince de Condé est un mystère. Il ne fait plus le mauvais dès qu’on lui donne de l’argent. Nous avons ici nouvelles de Rome que Famianus Strada [5] y est mort. C’est celui qui nous a donné deux volumes de bello Belgico[3] Le P. Petau, [6] qui est ici un des plus anciens de la Société, qui a fait imprimer, entre autres choses, Dogmatum theologicorum partes tres, fait ici imprimer deux volumes de Incarnatione ; [4] et combien que sa présence soit ici nécessaire en apparence pour la correction de son livre, il abandonne néanmoins tout et part dans huit jours pour s’en aller à Rome, en qualité de député, pour y assister au nom de sa province à l’élection d’un général. [5] Il a fait quantité de petits volumes et outre plus, il fit ici imprimer il y a près de 30 ans deux volumes in‑fode Doctrina temporum[6] dans lesquels il a combattu à outrance, sinon de raisons, au moins d’injures, l’incomparable Joseph Scaliger ; [7] et néanmoins, soit qu’il ait trop dit d’injures ou qu’il n’ait pas bien pris ses mesures, faute de raison, sa doctrine n’a pas été bien suivie et ce sien livre n’a pas été de bon débit. Il a pareillement perdu son escrime contre M. Arnauld, [8] docteur de Sorbonne, [9] qui avait fait le beau livre De la fréquente Communion, dans lequel les loyolites sont si bien drapés[7][10] J’apprends même que ses trois tomes Dogmatum theologicorum ne sont pas bien reçus en théologie et que le libraire n’est pas content du débit qu’il en a ; et toutefois, les jésuites ne laissent pas de l’exalter comme un prétendu parfait et comme le plus grand homme qui ait jamais été. Il avait fait amitié avec feu M. Grotius, [11] qui haïssait tous les jésuites et en disait toujours du mal. Comme je visitai un jour ce M. Grotius, je vis ces trois tomes sur sa table ; je lui en demandai son avis, il me répondit sur-le-champ : Le P. Petau, qui est mon ami, me les a donnés ; je les ai lus tout entiers ; c’est un étrange fatras. Cela n’est point de la théologie, les jésuites n’entendent point la vérité de cette science ; il n’y a là-dedans qu’une chose de bien, c’est que l’auteur entend bien le grec, lequel y est fidèlement traduit. Sed dic sodes si morosus aliquis censor mearum epistolarum interveniret, et quæreret, cui bono et quorsum tam multa de Petavio ? Statim illi responderem, nec aliter possem : Adeo mihi suave est et iucundum colloqui cum amico, ut, quoniam mihi deest quod scribam, ad eiusmodi nugas Loyoliticas confugiam, quibus impleam paginam[8][12] Je quitte donc cet entretien et laisse de bon cœur la troupe loyolitique pour ce qu’elle vaut afin d’achever ma lettre de quelque chose qui vaille mieux que les écrits de ces animaux.

Je veux vous faire part, comme au meilleur de mes amis, d’une chose qui m’est arrivée cette semaine avec joie et contentement. Ne pensez pas que ce soit une succession, ce n’est rien de pareil, et néanmoins j’en suis fort réjoui. C’est que l’incomparable M. de Saumaise [13] m’a envoyé une belle lettre écrite de sa main par laquelle il me recommande fort pathétiquement un jeune homme allemand porteur d’icelle qui vient ici pour étudier en médecine, à quoi il a déjà commencé in variis Academiis Germaniæ[9] à ce qu’il dit. Sa lettre est toute belle et courtoise, et au bas d’icelle sont les mots suivants : Si vous me demandez ce que je fais à présent, je suis sur l’Apologie que le roi d’Angleterre m’a chargé de faire pour le feu roi son père. Elle s’imprime et sera bientôt achevée. C’est un sujet assez chatouilleux et qui ne contentera pas tout le monde. Pour moi, je serai toujours content quand vous me ferez la faveur de croire que je suis, etc. [10][14][15] J’ai promis à cet Allemand que je ferais pour lui, et à cause de M. de Saumaise, tout ce qu’il voudrait ; et lui ai parlé comme fit le Soleil à Phaéton : [11][16][17]

Quoque minus dubites, quodvis pete munus, et illud
Me tribuente feres : promissi testis adesto
Diis iuranda palus, oculis incognita nostris
[12]

C’est pourquoi je lui ai offert ce qu’un certain promettait et offrait dans Térence, [18] rem, opem, operam et consilium ; [13] et de l’argent aussi quand il en voudra. Il demande à voir des dissections anatomiques, des opérations de chirurgie, des disputes en nos Écoles, quelque entrée dans les hôpitaux. Il aura tout cela et de plus, je lui ai promis par-dessus le marché que je le mènerai voir quelques malades avec moi et que je lui ferai voir de nos consultations où entre autres il connaîtra MM. Riolan, [19][20] Moreau [21] et autres. J’ai fait réponse audit M. de Saumaise et comme j’ai porté ma lettre chez M. de Sarrau, [22] conseiller de la Cour, son ami et le mien, pour le prier de mettre la mienne dans son paquet, il m’a appris deux choses dont je veux vous faire part. Pour la première, ce sont deux vers qu’il a fait mettre sur le tableau dudit M. de Saumaise, que voici :

Quantum scire hominem divina potentia vellet,
Ostendit terris, Salmasiumque dedit
[14]

L’autre est que les Elsevier [23][24] s’en vont réimprimer en Hollande les Épîtres latines de M. Grotius en un gros volume in‑4o, en ayant grande quantité qu’ils ont recouvrées deçà delà. [15] Il m’a dit aussi que l’on a trouvé chez M. Grotius après sa mort des lettres de feu M. Vossius, [25] assez pour en faire trois volumes, et qu’elles sont toutes très bonnes, comme aussi celles de feu M. Grotius chez M. Vossius, et que tout cela s’imprimera. [16] Voilà des nouvelles qui me réjouissent.

Ce 6e d’octobre. J’ai ce matin rencontré dans la rue un bénéficier angevin, homme de savoir et d’esprit, nommé M. Ménage, [26] lequel m’a dit que M. Heinsius [27] le fils (duquel il était ici fort l’intime) lui avait écrit depuis huit jours qu’il s’en allait faire un voyage en Suède pour y voir la reine, [17][28] laquelle a envie de le voir ; et qu’il espère d’obtenir d’elle qu’il sera payé de quelque somme notable qui était due à son oncle Janus Rutgersius, [29] frère de sa mère, lequel a été par ci-devant ambassadeur du roi de Suède vers les États de Hollande. Vous pouvez en avoir vu Varias lectiones illius Rutgersii, in‑4o, ce n’est pas un mauvais livre pour ce qu’il contient ; si vous le désirez, il se rencontre quelquefois ici. [18] Plusieurs grands seigneurs font ici des assemblées chez M. le marquis de Sourdis [30] où, dit-on, on dresse un cahier de plaintes pour être présenté à la reine. [19] C’est toujours un contrecoup qui ira donner contre la tête du Mazarin [31] et contre le gouvernement présent ; mais ce qui est de bon pour lui, c’est que tout le monde l’attaque en particulier et non tous ensemble. C’est pourquoi on peut dire d’eux ce que César [32] a écrit des anciens Gaulois, Dum pugnant singuli, vincuntur universi[20][33] Je pense pourtant qu’à la fin, il en sera mauvais marchand.

Voilà qu’il vient de sortir de céans un honnête homme nommé M. Huguetan, [34] avocat à Lyon, frère du libraire, qui m’est venu saluer de votre part. [21] Il n’a guère tardé céans voyant que plusieurs me demandaient, il m’a promis de me revenir voir d’autres fois. Je vous prie de faire mes très humbles recommandations à M. Huguetan [35] son frère, à M. Ravaud [36] et à l’excellent homme M. Gras [37] que j’honore particulièrement, aussi véritablement que je suis de toute ma puissance et en pur effet, [22] Monsieur, votre très humble et obéissant serviteur,

Patin.

De Paris, ce vendredi au soir, 8e d’octobre 1649.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 8 octobre 1649

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(Consulté le 06.12.2019)