L. 405.  >
À Charles Spon,
le 22 juin 1655

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< Monsieur, > [a][1]

On parle fort de l’amour du roi [2] vers la nièce [3] de Son Éminence, [4] la Mancini, [5] et qu’il la veut épouser. [1] Je ne sais pas ce qui en arrivera, mais tant d’autres choses ont précédé, assez incroyables avant qu’elles fussent arrivées, que je considère celle-ci moins que paradoxe. [2] La reine [6] a envoyé par les religions pour faire prier Dieu afin qu’il plût à sa sainte bonté de détourner le roi d’un dessein qu’il a (n’est-ce celui-là d’épouser la nièce du Mazarin ?). [3] Il est vrai que quelques-uns disent que jamais le roi n’épousera celle-là, mais plutôt la princesse Marguerite, [7] sœur du duc de Savoie, [8] laquelle a deux autres sœurs mariées : l’une [9] au prince Maurice, [10] par ci-devant cardinal de Savoie ; et l’autre [11] au duc de Bavière. [4][12][13]

Il est ici mort un maître des requêtes nommé M. Mangot de Villarceau : [14] ils ont été quatre frères maîtres des requêtes, leur père [15][16] fut quelque temps garde des sceaux sous le marquis d’Ancre. [5][17] Il est mort aussi un jeune conseiller du Grand Conseil nommé M. Moreau, [18] fils du défunt lieutenant civil, [19] qui était un dangereux magistrat. [6] Celui-ci n’avait que 27 ans et 100 000 livres de rente. Il est mort en deux jours sans confession, on dit que c’est d’un mal de gorge. Un des nôtres m’a dit ce matin qu’il avait avalé trois heures avant de mourir un verre de vin émétique [20] que son médecin lui donna : voilà pour avancer la réputation de l’antimoine [21] et le détester encore davantage. Ce médecin est le fils aîné du Gazetier[22] qui n’est guère moins effronté et charlatan [23] que son père. [7][24]

Le Mazarin ne veut point irriter Cromwell [25] et a peur de le fâcher. On avait apporté à Paris quelque nombre de copies d’un portrait en taille-douce de Cromwell où il est peint à cheval, avec des vers dessous où il est dit que Cromwell subjuguera toute la terre, vaincra l’Espagne, la France, etc. Quelques portraits vendus et débités firent connaître à M. le chancelier [26] où en était le paquet. Il l’envoya saisir avec défense d’en faire venir d’autres. Peu de jours après, le Mazarin manda à M. le chancelier que l’on rendît ce qui avait été saisi, et cela a été fait et la planche même rendue qui avait été saisie ; de plus, défense à M. le chancelier et à tout autre de la part du roi d’en empêcher la vente et la publication ; de sorte que cela se vend aujourd’hui impunément dans Paris 15 et 20 sols que l’on baillait auparavant à 8 sols pièce. [8]

Il y a environ 15 jours qu’un cerf blessa un gentilhomme à la chasse, qui était près de la personne du roi. Et voilà que tout nouvellement on nous annonce que le roi, la reine et M. le duc d’Anjou [27] ont échappé un grand danger de l’eau : leur carrosse a failli de tomber dans l’eau qui en cet endroit était fort profonde et où il y avait une pique de haut, [9] en passant par-dessus un pont qui est à La Fère, [28] par les deux chevaux de devant qui s’échappèrent et le corps du carrosse fut heureusement retenu par des valets de pied. Vous voyez par là que nos rois très-chrétiens sont en la garde de Dieu et que bienheureux est celui qui a la vertu de guérir les écrouelles. [29] Il n’en est pas de même du roi d’Angleterre [30] qui a été malheureux jusque sur l’échafaud. Non sic fecit Deus omni nationi[10][31] Bon Dieu, quel changement il y aurait en France si ce malheur-là était arrivé ! Que seraient, que deviendraient et où se pourraient cacher les pauvres mazarins, et leur chef et toute la cabale ? Certes, je ne vis jamais un tel changement.

Il y a ici, prisonnier dans la Conciergerie, [32] un nommé Le Clerc, [33] partisan et à qui le roi doit de l’argent. [11] Ses créanciers l’ont fait mettre là-dedans. Messieurs du Conseil, le chancelier, les surintendants et intendants des finances ont fait donner arrêt au Conseil pour le tirer de là. Un huissier de la chaîne est venu avec ledit arrêt pour le mettre en liberté. Le geôlier de la Conciergerie a refusé d’y obéir et a mené ledit huissier au premier président [34] qui a avoué ledit geôlier, [12] et que c’était de son ordre. M. Le Tellier, secrétaire d’État, en est allé trouver le premier président, duquel il n’a pu rien obtenir. Voilà le Parlement et le Conseil en contraste, et le premier président aux mauvaises grâces de Son Éminence.

Sans le massacre de vos pauvres réformés. [35] dans la vallée de Saint-Martin, [13][36] la paix serait faite entre nous et Cromwell : il a dit qu’il voulait connaître de cette affaire, à cause de quoi il a envoyé un gentilhomme tout exprès. [14] On a dit qu’il y a du bruit en Languedoc, et particulièrement à Nîmes [37] et devers Montpellier, et qu’il y a eu un colonel hollandais, mais catholique, tué par les réformés, lequel s’en allait en Catalogne [38] avec le prince de Conti. [39]

Le Gazetier Eusèbe Renaudot, [40] auteur de L’Antimoine triomphant[41][42] justifie là tout fraîchement et fait triompher par un étrange rencontre M. de Bautru Serrant, [43] fils aîné du vieux Bautru, [44] qui avait épousé la fille de feu M. de La Bazinière, [45] trésorier de l’Épargne : [46] cette femme [47][48] encore toute jeune < était > grosse de son troisième enfant ; et étant en travail, afin d’accoucher, disait-il, plus aisément, il lui donna un verre de vin émétique, [49] dont elle mourut sans accoucher ou n’accoucha que de la vie. Mme de La Bazinière, [50][51] sa mère, âgée de 67 ans, en eut un tel regret qu’elle en est réduite au lit de la mort. [15] Cela fait augmenter les exécrations de l’antimoine, n’est-ce pas là un bon remède ?

Aujourd’hui a été rompu dans la rue Saint-Martin [52][53] un nommé Prévôt [54] qui avait tué sa femme il y a environ six semaines, il était âgé d’environ 40 ans. [16] Le Châtelet [55] l’avait condamné à être rompu tout vif et avoir auparavant le poing coupé ; [56] la Cour a ôté le vif et < il > a été étranglé avant qu’être rompu. Le roi d’Espagne [57] a fait arrêter prisonnier le médecin et le valet de chambre du duc de Lorraine, [58] convaincus d’avoir brassé quelque chose pour la liberté de leur maître.

Guénault [59] enrage ici pour des vers burlesques en français qui courent contre lui et cinq autres docteurs de même sorte, qui ont fait jeter des monitoires [60] et des excommunications [61] contre ceux qui sauraient quelque chose du Pithœgia et l’auteur de l’Alethophanes contre lequel on n’a rien du tout découvert, [17] personne n’ayant été en révélation pour tous ces réaggraves [62] qui ont été jetés et publiés dans toutes les paroisses de Paris. [18] Et ce qui le fait enrager le plus fort, c’est que cela leur coûte beaucoup d’argent car, comme vous savez, les prêtres de l’Église ne font rien pour eux ; et néanmoins ces prêtres prennent sur tout, jusqu’à bénir (sic vulgo loquuntur[19] le lit de la mariée et autres badineries du siècle, fardées du titre de religion et de cérémonies ecclésiastiques dont ils ont grand soin à cause qu’il leur en vient de l’argent. Pour les monitoires et censures ecclésiastiques, est brutum fulmen [20] qui fait plus de bruit que de mal. Le monde n’est plus grue et ne se mouche plus sur la manche ; [21] cela était bon du temps que Berthe [63] filait et que l’on avait peur du loup-garou. [22][64][65]

Il y a longtemps que je n’ai vu le jeune Sanche. [66] C’est un homme affamé de gagner et bien juif à mon gré, [23] superbe et hautain, espèce de gens fort dangereux, à mon avis, en notre métier, qui n’y viennent que pour piller la pratique et s’enrichir vitement, per fas et nefas, per syncretismum cum pharmacopœis[24] et en faisant force fourberies, comme a fait ici Guénault et qu’il fait encore tous les jours aussi bien que des Fougerais [67] et autres gens de leur secte cabalistique. Un de nos libraires nommé Jolly, [25][68] qui trafique d’ordinaire en Hollande, y est allé pour une impression qu’il y a fait faire de la traduction des Ragionamenti de l’Arétin, [69] qu’il y avait envoyée d’ici. Un paquet qui en était venu a été saisi et le traducteur, nommé Saint-Ange, fait prisonnier, et l’est encore. [26][70] Pour Jolly, je ne sais ce qu’il deviendra, mais il a le bruit d’être un mauvais garnement et mauvais libraire.

Je ne sais pas ce que fera le sieur Courtaud [71] à l’avenir. Je prendrai plaisir à voir comment il se prendra à nous donner la vie de son oncle [72] qui ne fut jamais qu’un pauvre et chétif personnage à la cour à cause qu’il ne parlait point : artemque tacendi noverat, adeo exacte ut iure potuisset inter Pythagoreos recenseri[27][73] Pour sa Ludovicotropie, ce n’est rien qui vaille, c’est ce qui me fait douter si ce qu’il vous promet verra jamais le jour. Je pense qu’il a envie de n’en rien faire et que ce bonhomme si vieux ne nous donnera plus rien.

Pour le titre de l’épître liminaire du Sennertus[74] j’en suis très content et en demeure là où vous m’avez mandé. [28] Je vous prie qu’elle en demeure ainsi et qu’on y change rien. Je crois fermement qu’autrefois on confondit les ladres [75] et les vérolés [76] ensemble et que c’est la cause pour laquelle aujourd’hui on voit si peu de ladres de deçà, d’autant que les vérolés y sont très bien distingués. M. Moreau [77] m’a dit autrefois que telle avait été l’opinion du grand Simon Piètre [78] qui a été un homme incomparable. J’ai tenu cette opinion-là dans mon traité de Elephantiasi [79] que j’ai donné depuis peu et que j’ai achevé depuis trois jours. [29] In tota Gallia Belgica Celticaque, nulli hodie videntur elephantici ; at multi supersunt in Gallia Narbonensi et Aquitania, Braccataque ; [30] j’entends par ce dernier mot la Provence [80] qui en est pleine propter atram bilem prædominantem[31][81][82] Je vous envoie des vers qui ont ici couru depuis quelque temps sur la querelle de l’antimoine et entre autres, contre l’official qui a permis qu’on jetât de tels monitoires pour telles bagatelles. [32]

Le roi de Pologne [83] a perdu son frère. [33][84] Il est en grosse guerre contre le duc de Moscovie, [85][86] et s’en va encore être attaqué de nouveau par le roi de Suède [87] près duquel M. Heinsius [88] qu’avez connu est résident pour les États de Hollande. [34][89] M. Chapelain [90] (que j’ai vu aujourd’hui chez M. Gassendi), [91] qui fait imprimer les douze premiers livres de sa Pucelle[35] m’a dit que ledit Heinsius lui a mandé de Suède que, tandis que ce roi serait aux prises avec le roi de Pologne, qu’il s’en viendrait faire un tour en Hollande où ses affaires domestiques l’appellent à cause de la mort du feu Dan. Heinsius, [92] son père. Je vous ai mandé sa mort ci-devant.

Je pense que vous vous souvenez bien ici d’un certain médecin de Blois [93] nommé Papin [94] qui, de Blois, vint demeurer ici, d’ici à Alençon, [95] puis revint ici où il prétendait être remployé sous les auspices de l’étendard de Vallot [96] aujourd’hui premier médecin, sed spes illa statim decolavit[36] Voyant qu’il n’y réussissait point, il vendit tous ses meubles et ses livres, et s’en alla à Nantes [97] pour être d’un embarquement que l’on y faisait pour l’Amérique, [98] où quelque argent lui fut avancé ; delà, querelle et procès, il en fut emprisonné. Il en sortit et s’en alla, pour être hors des atteintes de ces gens-là, à Neuchâtel [99] en Suisse où il est mort. [37] Sa femme est à Saumur [100] avec trois enfants. Tandem attigi metam[38] je me recommande à vos bonnes grâces et suis, Monsieur, votre très humble, etc.

De Paris, ce mardi 22e de juin 1655.

Le grand empêchement qui est aujourd’hui à la cour est touchant l’affaire du cardinal de Retz [101] et le jubilé [102] que le pape [103] nous a envoyé, que l’on ne veut pas recevoir dans les formes romaines, absente archiepiscopo[39] Le roi n’a-t-il pas tout pouvoir, ne peut-il pas être chef de l’Église gallicane, sans dépendre des ordres romanesques ? [104]


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 22 juin 1655

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(Consulté le 22.10.2019)