À André Falconet, le 3 mars 1665
Note [6]

« s’arrogent le suprême droit de censure sans le suffrage du public. »

Encouragé par Colbert, François Eudes, sieur de Mézeray (v. note [11], lettre 776), avait conçu l’idée de publier un journal hebdomadaire pour « faire savoir ce qui se passe de nouveau dans la république des lettres ». Denis de Sallo (v. note [1], lettre 816) avait obtenu en 1664, pour 20 ans, le privilège qui autorisait la publication du Journal des Sçavans.

Prévu pour paraître chaque lundi sous un format de 12 pages in‑4o, le Journal ne devait pas empiéter sur la Gazette. Son domaine était circonscrit à l’information sur les sciences et les arts (droit, histoire, belles-lettres et théologie) : bibliographie, notices nécrologiques, comptes rendus de découvertes, d’expériences scientifiques, de séances des sociétés savantes, etc. Le premier numéro avait paru le 5 janvier 1665 sous la signature pseudonyme de Hédouville. Le Journal rendit compte d’une quantité considérable de livres.

Les auteurs, les poètes, les critiques même, comme Boileau, n’acceptaient pas sans rébellion ce despote qui tendait à dominer le sentiment public. Ménage, offensé dans sa vanité, rendit guerre pour guerre, et sa colère contre « le nouvel Aristarque » éclata dans la préface de ses Observations sur Malherbe (v. note [3], lettre 821). D’autres auteurs moins connus se liguèrent contre une institution naissante que protégeait Colbert. En 1665, les journalistes soulevèrent l’indignation des ultramontains par quelques réflexions sur le décret de la Congrégation de l’index. Leur indépendance, leur gallicanisme, leur sympathie pour Port-Royal irritèrent la puissance occulte des jésuites qui travaillèrent dès lors à la destruction du Journal des Sçavans. Colbert résista, mais enfin, le pape obtint la suppression du recueil (13e numéro, 30 mars 1665). Colbert voulut relever l’entreprise, mais Sallo refusa de se soumettre à la tutelle d’un syndicat « que les puissances voulaient lui imposer ». Colbert le remplaça par l’abbé Gallois (v. note [3], lettre latine 433), qui reprit la parution en janvier 1666&. En 1686, année où le Journal cessa à nouveau d’être publié, le fécond rédacteur avait produit 342 numéros. Il reparut en 1702 et fut dissous en novembre 1792, après 123 ans d’existence, laissant une collection de 129 volumes in‑4o. Repris en 1816, le Journal acheva sa carrière en 1946. La série complète en est disponible sur Gallica.

Charles Patin venait de publier son Introduction à l’Histoire par la connaissance des médailles… (Paris, Jean Du Bray et Pierre Variquet, 1665, in‑12o, avec privilège du roi daté du 7 février 1662 [sic pour 1665]) dédiée à « M. de Lamoignon [v. note [5], lettre 816], fils de Mgr le premier président et avocat au Parlement ». La Préface en indique le propos :

« La science des médailles est tout ensemble utile et divertissante, et je me suis proposé d’en informer ceux qui l’ignorent. Je tâcherai de diminuer les difficultés qui s’opposent à cette connaissance, et même de la rendre fort aisée. Les livres qui en traitent sont presque tous latins, italiens ou espagnols ; et la manière dont ils décrivent les médailles est bien différente de la nôtre, puisqu’ils les expliquent dans le particulier et qu’ils supposent qu’on en sache le général. Ils sont la plupart si longs que, quoiqu’ils ne soient pas ennuyeux dans la suite, ils ne laissent pas d’avoir un abord difficile qui détourne souvent la passion des curieux, et c’est ce qui les porte à d’autres lectures qui leur paraissent plus divertissantes. J’estime qu’il faut flatter leur goût et qu’après les avoir récréés, on peut très facilement les rendre capables d’une étude plus importante et plus sérieuse. »

La fin de la préface est une défense de Charles Patin contre des détracteurs qui s’étaient manifestés après la parution en 1663 de ses Familiæ Romanæ… (v. note [11], lettre 736) :

« Quelque capricieux pourra trouver mauvais qu’un médecin écrive des choses si éloignées de sa profession ; mais peut-être qu’il ne me censurera pas si opiniâtrement quand il aura fait réflexion que personne n’est capable de l’assiduité d’un travail si sérieux que celui de notre exercice. Les médecins doivent avoir quelque temps pour le relâchement de leur esprit et si des particuliers peuvent donner ce temps à la musique, à la promenade, aux mathématiques, à la chasse ou à d’autres jeux d’exercice, sans qu’on en puisse légitimement murmurer, pourquoi ne me sera-t-il pas permis de l’employer à quelque divertissement plus utile et qui a bien plus de rapport avec un homme d’étude ? La plupart de ceux qui ont écrit des médailles ont été médecins : Cuspinian, Occo, De Pois, et Savot m’en ont montré le chemin ; mais quand je n’en aurais pas d’exemple, il m’est permis de commencer à bien faire ; et je n’ai pas assez de complaisance pour régler mes actions et mes études sur la bizarrerie d’un critique qui voudrait que je lui sacrifiasse mes plaisirs parce qu’ils n’auraient pas le bonheur de lui plaire. Un médecin peut légitimement augmenter ses connaissances sans préjudicier à son ministère ; et l’intérêt du public doit l’emporter sur des considérations de si faible importance. »

Au chapitre xxii (Pour expliquer les inscriptions qui se trouvent ordinairement sur les faces des médailles romaines), on lit (pages 233‑236) ce propos critique sur les médailles modernes :

« On ne trouverait pas aujourd’hui une devise bien faite si elle ne faisait le commencement d’un vers, ou la fin, ou tous les deux ensemble ; ce qui contraint si fort la pensée que pour la soutenir on aime mieux y laisser quelque méchant mot, ou quelque expression impropre : comme dans la dernière médaille de l’alliance du roi et des Suisses, {a} où on a mis Nulla dies sub me natoque hæc fœdera rumpet. {b} […] Ce n’est pourtant pas mon dessein de condamner toutes les devises poétiques, mais je prétends qu’on en peut faire aussi en prose, suivant l’exemple que les Anciens nous en ont donné, pourvu que dans ces deux manières on exprime la force de la pensée, sans donner d’autre signification aux mots qui y sont employés, que la légitime. Et c’est ce que je trouve à redire dans le vers allégué ci-dessus, quand on a voulu expliquer sous mon règne, on s’est trouvé obligé de mettre sub me, qui dans mon sens signifie tout autre chose. »


  1. V. note [2], lettre 760.

  2. « Que nul jour ne rompe ces traités sous mon règne ni celui de mon fils. »

Le Journal des Sçavans (23 février 1665, pages 82‑83) n’avait pas tardé à éreinter Charles Patin :

« Introduction à l’Histoire par la connaissance des médailles, par Charles Patin… Le titre de ce livre convient mal à la matière qui y est traitée, car il fait espérer des préceptes pour disposer le lecteur à l’étude de l’Histoire ; et cependant, ce ne sont que des prolégomènes qu’il faut savoir pour être capable de l’étude des médailles, même sans qu’il y ait rien qui puisse servir d’introduction à l’Histoire. Le livre est fort joli, quoique ce ne soit presque qu’une redite de ce qui est dans Savot ; {a} et cela étant, il y a lieu de s’étonner que l’auteur dans la préface dise que tous les livres qui traitent de cette matière sont presque tous latins, italiens ou espagnols, sans nommer Savot qui en a mieux écrit en notre langue qu’aucun autre auteur, de quelque nature que ce puisse être, n’a fait en la sienne. Il faut pourtant reconnaître qu’il y a quelques nouveautés dans ce livre, mais elles y sont en petit nombre ; et quand l’auteur en aurait retranché quelques-unes, il n’en aurait que mieux fait car il se serait bien passé de parler, comme il fait, d’une médaille de ce règne qu’il critique assez mal à propos, ne trouvant pas que ce soit une bonne façon de parler pour exprimer le règne d’un prince de se servir de la préposition sub ; cependant on en voit autre chose dans les auteurs de la latinité la plus pure que ces phrases : sub Alexandro, etc. »


  1. Louis Savot, Discours sur les médailles antiques (v. note [10], lettre 54).

Les « quatre feuilles » anonymes que Guy Patin envoyait alors à ses amis lyonnais étaient la Lettre d’un ami de M. Patin, sur le Journal des Sçavans, du 23 février 1665 (sans lieu, daté du 25 février 1665, in‑4o de 8 pages). L’« ami de Charles Patin », qui répondait sans délai à l’article du Journal qui l’avait attaqué, était sans doute Carolus lui-même :

« Voilà, conclut la lettre, ce que vous pouvez dire à ceux que le Journal aurait préoccupés au désavantage de M. Patin. Je me contente de vous avoir instruit du plus essentiel et de ce que vous ne pouvez pas savoir comme moi, qui le vois tous les jours et qui sais parfaitement ses intentions. Je me remets entièrement du reste à l’amitié que vous avez pour lui, et qu’il a si bien méritée. »

Ce texte, d’excellente composition et d’assez bonne foi, ne se contente pas de répondre point par point à la critique du Journal, il l’attaque aussi avec virulence :

« Véritablement, j’avais toujours ouï dire que c’était une chose assez dangereuse que de s’ériger en auteur. Toutes les vieilles épîtres liminaires ne nous chantent que le besoin qu’ont ceux qui écrivent, de la protection d’un grand nom pour reboucher {a} les traits acérés de l’envie des malveillants ; et de notre temps nous n’avons pas manqué de beaux esprits qui ont raillé fort agréablement sur cette matière. Mais ni les uns ni les autres n’ont rien vu : avant qu’il y eût un Journal des Sçavans, il n’y avait rien à craindre. Qui écrira dorénavant sera bien hardi, et je crains fort que le Journal ne recule le cours des études au lieu de l’avancer car la nation des savants est assez timide, pour la plupart ; et je ne doute point qu’il n’y en ait plusieurs qui aimeront mieux ne point publier de bons ouvrages que de les exposer à une censure qui peut-être leur sera désavantageuse, et qui fera toujours la première impression dans les esprits, parce qu’elle sera lue avant que le <livre> soit connu. Et en effet, si un pauvre auteur a le malheur de déplaire à M. de Hédouville ou à ses cautions (car il y en a qui prétendent que ce n’est qu’un nom dont se cachent les véritables intéressés), le pauvre auteur qui lui aura déplu ne peut éviter d’être décrié sans remède. Tout le monde lit le Journal et fort peu de gens connaissent les livres dont il parle. La plupart des hommes ne quittent jamais les mauvais préjugés qu’ils ont une fois reçus. Mais revenons à notre M. Patin : en vérité, je m’étonne qu’on l’ait si mal traité dans un ouvrage où l’on devrait, ce me semble, épargner ceux dont on parle et adoucir au moins la critique, si on ne veut pas s’en abstenir tout à fait. Je pense néanmoins que ce serait bien le mieux ; et il me semble que le titre de Journal ne promet rien moins que des réflexions et des jugements. Je voudrais n’y voir autre chose qu’une simple relation des faits tout purs, sans aucun raisonnement. C’est au lecteur à en juger comme il lui plaira. Le Journal lui doit dire tout ce que le livre contient, et non pas s’il est bon ou mauvais. Il me semble aussi que le Journal n’a pas accoutumé de faire beaucoup de réflexions si elles ne sont à l’avantage de ceux dont il parle ; et je ne sache personne qu’on y ait encore si mal traité que notre ami. Cependant, comme il y a bien des gens à qui le Journal pourrait avoir donné de mauvaises impressions touchant M. Patin et son petit livre, je vous prie d’avoir soin de les détromper ; et pour cela vous n’aurez qu’à vous souvenir de ce que je m’en vais vous dire. »


  1. Émousser.

Suit une argumentation en cinq points contre la critique du Journal ; en voici les troisième et cinquième :

  • [3] « On dit qu’il y a lieu de s’étonner qu’il ne nomme point Savot : il y a bien plus de quoi s’étonner que l’auteur du Journal soit assez hardi pour avancer des faussetés et pour se mêler de critiquer des livres qu’il n’a pas bien lus ; car dans la même préface du petit livre de M. Patin, page pénultième, Savot est nommé entre les médecins qui ont écrit des médailles et qui lui ont donné l’exemple d’en écrire. Le passage même dont le Journal se plaint n’y est pas même rapporté fidèlement, car on y fait dire à M. Patin Que tous les livres qui traitent de cette matière sont presque tous latins, italiens ou espagnols, qui est une manière de parler barbare et sans construction ; car après avoir dit tous, qui est un terme général, il ajoute la restriction presque, qui fait un sens contraire, comme si on parlait de tout et que néanmoins, on en exceptait quelque chose ; au lieu que M. Patin a dit Les livres qui en traitent sont presque tous latins, italiens, ou espagnols, ce qui est fort bien construit et laisse à juger qu’il peut y avoir des livres qui ne soient ni latins, ni italiens, ni espagnols, et qui parlent des médailles, comme celui de Savot. En vérité, cet exemple de peu d’exactitude en un point aussi délicat que celui d’accuser un auteur d’être plagiaire et ingrat, suffit pour rendre suspect à l’avenir tous les jugements qu’on lira dans le Journal. Au reste, il n’est pas croyable que l’auteur du Journal, qui voit tous les livres nouveaux, n’ait point vu le grand livre des Familles romaines de M. Patin : s’il en a lu la préface, il sait que Savot n’a peut-être jamais été tant loué de personne que notre ami […]. »

  • [5] « On trouve mauvais que M. Patin ait dit son sentiment sur l’inscription de la médaille des Suisses, que tout Paris a critiquée. Vous répondrez à cela que la pensée de M. Patin, quand il dit que Sub me, dans son sens, signifie tout autre chose que Sous mon règne, est qu’en effet ces paroles semblent marquer de la dépendance et de la sujétion ; et par conséquent, seraient plus capables de choquer des alliés que de les obliger, ce qui est bien éloigné des intentions du roi. Et ce qu’on dit qu’il se trouve des exemples de ces manières de parler, sub Alexandro, etc., ne suffit pas, car on dit bien aussi en français “ telle chose arriva sous François ier ” en troisième personne, mais le roi ne dirait pas “ telle chose est arrivée sous moi ”, il dirait plutôt “ de mon temps, sous mon règne ”. On ne voit pas que ce terme de sous moi s’emploie que dans des rencontres où on veut marquer de la supériorité et de la dépendance, comme quand un capitaine dit “ un tel a servi sous moi ”, ou quand on dit “ j’ai un secrétaire qui écrit sous moi ”. Mais c’est une dispute de mots qui dépend plus de l’usage des langues que chacun peut avoir, que des raisonnements qu’on pourrait faire ; et je crois même que l’auteur de la devise est trop galant homme pour se fort intéresser à la défense de son sub ; et je doute fort que ce soit par son aveu que l’on ait relevé dans le Journal ce que notre ami en avait dit, parce que son sujet l’y avait conduit insensiblement. »

V. note [1], lettre 816, pour une suite de cette querelle.

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À André Falconet, le 3 mars 1665. Note 6

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(Consulté le 12.12.2019)

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