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À Claude II Belin, le 12 août 1643

Monsieur, [a][1]

Je ne vous le dirai plus qu’une fois : je ne souhaite ni n’attends rien pour avoir traité feu Mme Langlois, [2] ni Monsieur votre frère. [1][3] Je me contente de votre amitié et de vos bonnes grâces, lesquelles jusqu’ici m’ont bien obligé à davantage ; en quoi je n’ai manqué que de pouvoir ou d’occasion, et jamais de bonne volonté. Si Monsieur votre fils [4] veut tout de bon embrasser la médecine, j’espère qu’il y réussira. Dieu lui en fasse la grâce, j’y ferai ce que je pourrai de mon côté et s’il me croit, comme j’espère qu’il fera, je tâcherai de contribuer afin qu’il s’en retourne d’ici chargé de bonnes dépouilles. J’y tiendrai la main, si j’y suis, afin qu’il ne perde pas son temps et tâcherai de le mettre dans le bon chemin, s’il veut me croire. Quand vous prendrez la peine de lui écrire, exhortez-le qu’il me vienne voir souvent ; je ferai de mon côté afin que ces petits voyages ne lui soient point tout à fait infructueux. Il n’y a ici rien de nouveau sinon que la mort du pauvre marquis de Gesvres [5] devant Thionville, [6] avec les blessures de MM. Gassion [7] et d’Andelot ; [2][8] mais on dit que la ville sera bientôt à nous et que les Espagnols ne la sauraient secourir à temps. [3] In republica literaria nihil novi[4] on achève les Opuscules de feu M. de Baillou, [9] qui sont des traités de calculo adversus Fernelium, de rheumatismo, de sedimento urinarum, etc[5] On ne parle ici que de harangues funèbres, qui ne sont la plupart que flatteries et impertinences. M. le cardinal Mazarin [10] est ici le grand des grands et a près de la reine [11] plus de crédit que pas un. In hoc posita est infelicitas nostra[6] qu’il faut que nous soyons toujours gouvernés par quelque prêtre, ou moine, ou étranger. Combien il pourra durer, je n’en sais rien. Metas nec tempora pono[7][12] car il y a ici beaucoup de gens qui disent qu’il veut imiter le marquis d’Ancre ; [8][13] mais pour moi, je me contente du présent, non est nostrum scire momenta neque tempora[9][14] Le pape [15] a fait 15 nouveaux cardinaux italiens, où il confisque des charges pour 500 000 écus qui seront employés à faire la guerre au duc de Parme. [16] La plupart de ces nouveaux élus étaient de ses valets et ses domestiques, et les voilà aujourd’hui Romani proceres, rerum domini[10] ou plutôt, comme dit Scaliger [17] en ses Épîtres, una Vaticana pluvia tanquam fungi nati[11] On a ici imprimé et se vend publiquement, en deux volumes in‑8o, le recueil des pièces de Saint-Germain [18] contre la défunte Éminence ; [19] on l’a aussi imprimé à Rouen in‑4o, nous l’aurons dans huit jours. [12] Je vous baise très humblement les mains, à Mme Belin et à Messieurs vos frères, et suis, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

Patin.

De Paris, ce 12e d’août 1643.


1.

Voir les lettres de juillet-août 1642 pour les soins que Guy Patin avait prodigués à Sébastien Belin, le jeune frère de Claude ii, et les lettres de mai à juillet 1643 pour la maladie et la mort de leur sœur, Mme Langlois.

2.

Louis Potier, marquis de Gesvres (1610-1643), maréchal de camp, était le fils aîné de René Potier, comte puis duc de Tresmes (v. note [20], lettre 216). Louis était mort au siège de Thionville (v. note [4], lettre 85) où il s’était couvert de gloire : il ne reçut pas moins de 41 blessures avant d’être tué par l’explosion d’une mine.

Jean de Gassion (mort en 1647, v. note [7], lettre 31) avait été grièvement blessé ; il reçut le bâton de maréchal le 17 novembre 1643, en même temps que Turenne.

Gaspard iv de Coligny (Châtillon-sur-Loing 1620-Vincennes 8 février 1649) était le second fils de Gaspard iii de Coligny, le maréchal de Châtillon (v. note [12], lettre 22). Il a porté le titre de marquis d’Andelot jusqu’à la mort de son frère aîné Maurice (mai 1644, v. note [20], lettre 98) qui le fit devenir marquis puis duc de Châtillon (à la mort de son père en janvier 1646). Fidèle compagnon d’armes du Grand Condé, il fut nommé lieutenant général en 1648. En 1645, il épousa Élisabeth-Angélique de Montmorency (v. note [74], lettre 166). Les lettres de 1649 ont décrit sa mort au cours du combat de Charenton.

3.

Olivier Le Fèvre d’Ormesson (Journal, tome i, pages 92‑95) :

« Le samedi 8 août, au Conseil, […] M. le Prince montrait une grande inquiétude et mauvaise humeur, qui venait, comme je crois, de l’état de Thionville que les ennemis venaient secourir avec de grandes forces, et il semblait que toutes les forces des couronnes se rencontraient là : l’armée de Bavière venait et M. de Guébriant la côtoyait, Beck venait d’un autre côté et M. d’Angoulême s’avançait de l’autre ; et il semble que cette place doive être la décision de la guerre. Le duc d’Enghien avait ses trois meilleurs chefs hors d’état de servir : le marquis de Gesvres, tué sur son bastion, s’étant avancé pour voir l’effet d’une mine et avant qu’un fourneau eût joué, qui l’accabla sous ses ruines avec soixante hommes qu’il menait pour faire le logement ; Gassion blessé grièvement à la tête ; d’Espenan blessé aussi à la tête, mais plus légèrement ; et lui tous les jours en péril et de sa personne, et de son honneur encore plus, parce qu’il avait entrepris ce siège contre l’ordre de la cour. Tout le monde avait un sensible déplaisir de la mort de M. de Gesvres et de la blessure de Gassion, tous deux très vaillants et très capables, et qui avaient toujours très bien servi, et jeunes tous deux. La reine n’était pas consolable sur ce sujet, ayant perdu deux de ses bons serviteurs. On me dit que l’on envoie à Thionville le colonel Rantzau et le marquis de La Force. Les événements de la guerre sont étranges ; il n’y a que deux jours que l’on était en joie et en espérance, et aujourd’hui dans la douleur et l’incertitude. […]
Le mardi matin 11 août, M. Pichotel me vint dire que la capitulation de Thionville était faite si, le lundi au soir, ils n’étaient secourus. {a} Je reconnus en ce rencontre. {b} que l’on juge suivant les événements.. {c} Lorsqu’on appréhendait l’issue de ce siège, l’on blâmait M. d’Enghien de l’avoir entrepris ; l’on disait qu’il devait conserver son avantage de la bataille de Rocroi. Maintenant qu’il a bien réussi, l’on approuve son dessein comme marque d’un grand courage et d’une grande prudence. »


  1. Les assiégés n’étaient secourus par les Impériaux.

  2. Circonstances.

  3. Résultats.

4.

« Il n’y a rien de nouveau dans la république des lettres. »

5.

« du calcul [urinaire] contre Fernel, du rhumatisme, du sédiment des urines, etc. » (v. note [12], lettre 71).

6.

« Notre infortune tient à ceci » ; Guy Patin a ajouté toute cette phrase dans la marge.

7.

« Je ne fixe ni les termes, ni le temps » (Virgile, Énéide, chant i, vers 278).

8.

Concino ou Cosma Giambattista Concini (Florence 1569 ou 1575-Paris 1617), marquis et maréchal d’Ancre (titres dont Guy Patin s’est toujours servi pour le nommer), fils d’un notaire, s’était ruiné par ses débauches quand il parvint à se faire recevoir comme gentilhomme dans la Maison de Marie de Médicis. Il la suivit en France, et épousa sa femme de chambre et favorite, Leonora Dori, dite Galigaï (v. note [124], lettre 166). Après la mort d’Henri iv, le crédit des deux époux, déjà considérable, s’accrut jusqu’au scandale le plus monstrueux.

Concini reçut en 1610 le marquisat d’Ancre (aujourd’hui Albert, dans le département de la Somme, sur la rivière d’Ancre), devint premier gentilhomme de la chambre, gouverneur de Péronne, de Roye, de Montdidier, de Normandie, maréchal de France sans avoir jamais tiré l’épée, et enfin ministre dans un pays dont il ne connaissait, pour ainsi dire, ni la langue, ni les lois. Une fortune si prodigieuse enfla démesurément le cœur du parvenu italien, qui se fit détester de la noblesse et des princes par son insolence et son ambition, du peuple par ses exactions et son despotisme, du jeune roi Louis xiii par tous ces motifs en même temps que par l’avilissante tutelle qu’il prétendait faire peser sur lui.

Trop faible pour briser le favori de sa mère, pour résister au ministre antifrançais qui s’alliait à la Maison d’Autriche au mépris de la politique d’Henri iv, Louis xiii, poussé par les conseils de son favori de Luynes, se jeta dans les partis violents. Sur son commandement, Vitry, capitaine des gardes, dressa une embuscade et fit massacrer Concini au moment où il allait entrer au Louvre le 24 avril 1617. Le cadavre de ce malheureux fut déterré et traîné par les rues, coupé en morceaux et brûlé devant la statue d’Henri iv (on l’accusait avec plus ou moins de vraisemblance d’avoir trempé dans le meurtre de ce roi). On prétend même qu’un furieux fit rôtir son cœur sur des charbons et le mangea publiquement. Galigaï fut condamnée à mort par le Parlement et exécutée le 8 juillet suivant (G.D.U. xixe s.).

9.

Et dixit ad eos non est vestrum scire tempora ut momenta quæ Pater posuit in sua potestate [Et il leur dit, ce n’est pas à vous de connaître les temps ou les moments que le Père a fixés de sa propre autorité] (Actes des Apôtres, 1:7).

10.

« nobles romains, maîtres des affaires ». La liste des cardinaux nommés le 13 juillet 1643 par Urbain viii comptait en effet 15 prélats italiens, et aussi le jésuite espagnol Juan de Lugo (v. note [55], lettre 99) et le Français Achille d’Étampes, commandeur de Valençay (v. note [56], lettre 99).

11.

« autant de champignons nés d’une seule pluie vaticane », v. note [10], lettre 53.

12.

Mathieu de Mourgues, abbé de Saint-Germain (v. note [7], lettre 20) : Abrégé de la vie du cardinal de Richelieu pour lui servir d’épitaphe (sans lieu ni nom, 1643, in‑8o ; Anvers, sans nom, 1643, in‑4o) ; L’Ambassadeur chimérique ou le chercheur de dupes du cardinal de Richelieu, revue et augmentée par l’auteur (sans lieu, ni nom, 1643, in‑4o ; première édition en 1635).

a.

Ms BnF no 9358, fo 81, « À Monsieur/ Monsieur Belin,/ Docteur en médecine,/ À Troyes » ; Triaire no xci (pages 316‑318) ; Reveillé-Parise no lxvii (tome i, pages 105‑107).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Claude II Belin à Guy Patin, le 12 août 1643.
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(Consulté le 08.12.2019)

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