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À André Falconet, le 25 septembre 1655

Monsieur, [a][1]

Je vous remercie de vos deux dernières et confesse vous avoir de très étroites obligations. Vous êtes un ami admirable et très obligeant, mes enfants mêmes sont très obligés de vous honorer par le soin que vous avez d’eux. J’espère que Carolus, [2] mon second, ira lui-même vous remercier pour lui et son frère aîné. [3] Dans le couvent de la Visitation [4][5] à Lyon, [1] il y a une demoiselle, [6] fille de M. de Riant, [7] conseiller d’État. Sa mère est nièce de M. de Narbonne, [2][8][9] et s’appelle Marie de Rebé. [3][10][11] Cette belle religieuse, qui n’est pas encore professe, est considérable pour sa naissance, entre autres belles qualités qu’elle possède, étant descendue de notre grand Fernel [12] qui a été vraiment un incomparable médecin. Il laissa deux filles dont l’aînée [13][14] fut mariée à M. Barjot, [15] président au Grand Conseil et maître des requêtes, duquel est descendu aujourd’hui M. d’Auneuil, [16] maître d’hôtel de chez le roi. Auneuil est une terre de 12 000 livres de rente en notre pays de Picardie, près de Beauvais, [17] à deux lieues de mon pays natal. [4][18] L’autre fille de Fernel fut mariée à M. Gilles de Riant, [19] président à mortier qui mourut l’an 1597. Elle s’appelait Madeleine Fernel [20][21] et mourut l’an 1642 au mois de mars âgée de 94 ans, et generatio rectorum benedicetur[5] J’ai grand regret que je n’aie été autrefois tout exprès à Villeray-au-Perche [22] où elle est morte, pour avoir l’honneur de la voir et de lui baiser les mains ; on nous a fait bien baiser des reliques qui ne valent pas celle-là. [6] Si bien que votre belle religieuse se peut vanter d’être descendue du plus grand homme qui eût été dans notre profession depuis Galien, [23] puisque le grand Fernel est son trisaïeul. Je suis, etc.

De Paris, ce 25e de septembre 1655.


1.

L’Ordre de la Visitation de Notre-Dame est une congrégation de religieuses (ou filles) fondé en 1610 par François de Salles et Jeanne de Chantal. Créé à Annecy, d’abord séculier puis cloîtré, l’Ordre avait fondé un second couvent à Lyon en 1615 puis s’était rapidement étendu par tout le royaume (87 monastères en 1640).

2.

L’archevêque de Narbonne était alors Claude de Rebé (Amplepuis, Rhône 1585-Narbonne, 17 mars 1659), 8e fils de Claude, seigneur de Rebé etc., et de Jeanne de Meysé. D’abord chanoine et comte de Lyon, chantre de la même église, il avait été nommé archevêque d’Héraclée en 1622 puis de Narbonne en 1628. En 1656, il prit pour coadjuteur le frère aîné de Nicolas Fouquet, François, qui lui succéda sur le siège archiépiscopal en 1660. Bien qu’il fût lié à Jean Duvergier de Hauranne, Rebé ne montra aucune bienveillance à l’égard des amis de Port-Royal, en particulier lorsqu’il présida l’Assemblée du Clergé en 1658-1659, en adoptant les positions contraires du gouvernement de Mazarin. En 1659, par une sentence qui fit grand bruit, il condamna la censure que les cinq évêques du Languedoc et de Guyenne avaient prononcée contre l’Apologie des casuistes. Sa mort mit un terme prématuré au conflit qui s’était engagé à ce sujet entre lui et Nicolas Pavillon, évêque d’Alet, suffragant de Narbonne (Dictionnaire de Port-Royal, pages 866‑867).

« Après avoir rétabli et orné les églises de son diocèse, il fonda deux Écoles de théologie à Narbonne et à Limoux, dont il donna la conduite aux pères de la Doctrine chrétienne. Il appela ensuite les filles dites de Notre-Dame qu’il dota et logea commodément pour prendre soin des pauvres filles, et il fonda l’hôpital de la Charité pour retirer les mendiants. Ce prélat fut fort considéré du roi qui l’attira près de sa personne et qui lui donna la croix de son Ordre du Saint-Esprit. Il fut aimé non seulement des peuples de son diocèse, mais aussi de tous les ordres de la province de Languedoc » (Moréri).

3.

Marie de Rebé (à qui les précédents éditeurs ont par erreur donné le nom de Des Prez), nièce de l’archevêque de Narbonne (vsupra note [2]) avait épousé Denis ii Riant, seigneur de Bures, fils de Gilles Riant (vinfra note [6]) et de Madeleine Fernel, fille de Jean. Ils eurent une fille, prénommée Marie, qui était la religieuse dont Guy Patin parlait ici, arrière-petite-fille de Jean Fernel. La prosopographie de Popoff (no 146), n’attribue pas la qualité de conseiller d’État à Denis Riant, mais à son père, Gilles.

4.

Auneuil (Oise) se situe à une dizaine de kilomètres au sud-ouest de Beauvais et à une douzaine au sud-est de Hodenc-en-Bray, pays natal de Guy Patin.

Philibert Barjot (mort en 1570), seigneur de Marchefray, de Dormeil et d’Auneuil, avait été reçu conseiller clerc au Parlement de Paris en 1553, puis conseiller lai (laïc) en 1554. Maître en la Chambre des comptes de Dijon en 1548, maître des requêtes en 1558, il termina président au Grand Conseil en 1562. Issu d’une famille de Mâcon, il avait épousé Marie Fernel, fille aînée de Jean (« notre grand Fernel »), qui lui donna cinq enfants.

Après la mort de son époux, Marie se remaria avec Charles de Mailly de Rurmesnil, seigneur d’Auneuil, qui la traita fort mal : ayant tué ou fait tuer son deuxième beau-fils, il fut emprisonné à la Conciergerie, mais le duc de Joyeuse l’en sortit en 1585. Jean Barjot, l’aîné des fils de Marie, donna naissance à Louis Barjot, seigneur d’Auneuil, etc., maître d’hôtel du roi et grand-maître des Eaux et Forêts de Lorraine (Popoff, no 507). Ce Louis Barjot avait épousé Élisabeth de Beaumont, nièce du P. Joseph (Adam, à propos de l’historiette que Tallemant des Réaux a consacrée à son frère cadet, Henri Barjot [tome ii, pages 500-504]).

5.

« et bénie soit la race des justes. »

L’intérêt méticuleux que Guy Patin portait à la descendance de Jean Fernel atteste de l’admiration sans borne qu’il vouait au grand médecin français du xvie s. Il allait revenir sur le sujet : v. note [5], lettre 431. Du mariage de Jean Fernel avec Madeleine Tournebulle (ou Tournebue), en 1531, étaient nées les deux filles dont il est ici question : Marie l’aînée, et Madeleine.

6.

Villeray-au-Perche (Orne) se situe à une dizaine de kilomètres au nord de Nogent-le-Rotrou.

Gilles Riant (1544-1597), baron de Villeray, fils aîné de Denis i, avait été reçu conseiller au Parlement de Paris en 1567, maître des requêtes en 1570, puis conseiller d’État ordinaire en 1582, chancelier de François de Valois, duc d’Anjou et d’Alençon, et enfin, en 1592, président à mortier au Parlement séant à Tours. Époux de Madeleine Fernel, morte en 1642 à l’âge de 94 ans, fille de Jean Fernel, Riant avait eu deux filles et deux fils, Denis ii (v. supra note [3]) et François (v. note [1], lettre 493) (Popoff, no 146).

a.

Bulderen no ci (tome i, pages 263‑264) ; Reveillé-Parise no ccccxxxviii (tome iii, pages 53‑54).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de André Falconet à Guy Patin, le 25 septembre 1655.
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(Consulté le 18.01.2020)

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