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À André Falconet, le 21 septembre 1661

Monsieur, [a][1]

Le médecin espagnol Thomas Puellez, [2] que la nouvelle reine [3] avait amené avec elle d’Espagne, est mort à Fontainebleau. [4] Il aimait mon second fils Carolus [5] d’une manière à lui procurer quelque bonne fortune, mais il est demi-stoïque et c’est tout dire. [1] Il y en a plusieurs sur les rangs qui recherchent la place du défunt : Guénault, [6] des Fougerais, [7] Brayer [8] et Rainssant [9] courent après ; Piètre [10] le mérite encore mieux qu’aucun par son érudition, mais il est encore malade et n’est pas hors de danger. Celui qui ne désire rien est encore plus heureux, comme sont tous ceux qui n’ont point d’ambition. La cour est une mauvaise hôtellerie pour un homme de probité. Vallot [11] est malade de fièvre, rhumatisme [12] et érysipèle. [13] On dit aussi que c’est de regret de ce que le roi [14] lui a reproché qu’il était espion et pensionnaire du sieur Fouquet. [15] Il y en aura bien qui courront ce bénéfice s’il vient à vaquer. Je ne sais ce que peuvent être devenus MM. Pecquet [16] et de Belleval, [17] mais voilà leur marmite renversée par la disgrâce de M. Fouquet. [2] Jamais Pecquet ne l’a traité, il n’était là que pour les laquais ; croyez-moi, c’est un homme qui ne sait pas grand’chose. [3] M. Fouquet est toujours dans le château d’Angers, [18] malade d’une fièvre quarte. [19] Avant sa prison, il avait pris du quinquina [20] et avait été saigné de la salvatelle [21] par le conseil de Vallot, et néanmoins il n’en est pas guéri. [4] Les jésuites sont bien fâchés de sa perte, il était leur grand patron. Ils ont tiré de lui plus de 600 000 livres depuis peu d’années, vous savez comme ces bons pères aiment fort le bien public et le bien de leur prochain. Mais à propos de quinquina, il ne fait point ici de miracle : quand le corps est bien déchargé par la saignée [22] et les purgatifs[23] il peut par sa chaleur résoudre ou absorber le reliquat de la matière morbifique ; à moins que cela, il ne fait qu’échauffer. Ceux mêmes à qui il a fait cesser la fièvre n’en ont pas été tout à fait guéris, car elle est revenue, quoiqu’ils eussent été bien purgés. L’opiniâtreté et la durée de ces fièvres quartes viennent de la disposition mauvaise et presque carcinomateuse de la rate, [24] qui occupe sa propre substance. [5] Je n’ai jamais donné du quinquina, j’en ai vu qui, pour s’y être trop fiés, sont devenus hydropiques. [25] Je ne voudrais point purger dans le fort de la fièvre quarte, il me semble que ce serait trop hasarder ; mais je purge souvent à la fin de l’accès avec beaucoup de succès ; même dans la grande chaleur, je leur fais quelquefois avaler quatre grands verres de tisane [26] laxative de trois gros de séné ; [27] cela fait bien ouvrir le ventre et emmène une partie de la cause conjointe, et empêche l’importunité des grandes sueurs dont ils se plaignent souvent. Pour ce qui est de saigner au commencement de l’accès, je ne le fais jamais, il y a de l’imprudence et de la témérité à le faire. Je suis, etc.

De Paris, ce 21e de septembre 1661.


1.

Guy Patin se serait-il laissé à caresser l’idée que son fils Charles eût pu devenir médecin de la reine Marie-Thérèse s’il eût possédé un caractère moins stoïque (ombrageux) ?

2.

« On dit figurément d’une maison que la marmite y est renversée pour dire qu’on n’y va plus dîner » (Furetière). La marmite de Gourville (Mémoires, pages 135‑136), agent de Fouquet, qu’il avait accompagné à Nantes, vacillait seulement :

« un de mes amis me vint avertir qu’on avait arrêté deux des principaux qui étaient attachés à M. Fouquet, dont je crois que M. Pellisson {a} était un. Après avoir été quelque temps à voir le parti que j’avais à prendre, je compris qu’il n’y avait point eu d’ordre pour moi. Je me résolus d’aller chez M. Le Tellier. […] Je lui dis, en l’abordant, qu’ayant appris qu’on avait arrêté des gens attachés à M. Fouquet, je venais savoir ma destinée. Il me répondit qu’il n’y avait eu aucun ordre qui me regardât et que, pourvu que je voulusse lui promettre de suivre la cour à Paris, je pouvais le faire en toute sûreté. Voyant l’honnêteté avec laquelle il me traita, je l’en remerciai ; je le suppliai d’agréer que je lui représentasse que M. Fouquet avait été incommodé de sa santé, comme il le savait, et que, s’il était de sa bonté et de sa générosité de lui faire donner son médecin au lieu d’un valet de chambre, qu’on ne pourrait guère lui refuser. M. Le Tellier me dit qu’il en parlerait au roi, quoique je susse mieux que personne la manière extraordinaire dont M. Fouquet l’avait traité. Je louai infiniment sa générosité et pris congé de lui. […] La cour devant partir le lendemain, je m’en allai chez M. de Lionne, que je trouvai fort étonné de ce qui venait d’arriver. Je lui dis ce que j’avais appris de M. Le Tellier sur ma destinée. Il me dit que, si je voulais m’en aller avec lui, il me mènerait volontiers à Paris. De là, je m’en allai chercher M. Pecquet, médecin de M. Fouquet, pour le disposer à s’aller enfermer avec lui, M. Le Tellier m’ayant fait espérer qu’il en aurait la permission ; en effet, il l’eut. Je lui donnai un mémoire de tout ce qui s’était passé et des bruits qui couraient sur sa détention ; je le chargeai de le mettre en lieu qu’on ne le pût pas trouver si on le visitait. Il {b} l’alla trouver au château d’Angers, où il {c} était encore. »


  1. Paul Pellisson-Fontanier, v. note [2], lettre 329.

  2. Jean Pecquet.

  3. Nicolas Fouquet.

3.

Mépriser si rudement Jean Pecquet (v. note [15], lettre 280) fait peu honneur à Guy Patin, qui fut un temps son ami : l’immortel descripteur des voies du chyle resta fidèle à Nicolas Fouquet, vivant en prison à ses côtés jusqu’à la fin de son procès (20 décembre 1664) et à son départ pour la prison perpétuelle à Pignerol.

Les Archives de la Bastille (volume 2, page 357) reproduisent une lettre du roi à D’Artagnan (v. note [2], lettre 715), datée de Nantes, le 7 septembre 1661 :

« Monsieur D’Artagnan, Ayant trouvé bon que le sieur Pecquet, médecin qui a accoutumé de traiter le sieur Fouquet, se rende près de lui en mon château d’Angers, je vous fais cette lettre pour vous dire que vous ayez à l’y recevoir pour y être enfermé avec le sieur Fouquet, sans en pouvoir sortir ni avoir communication avec qui que ce soit du dehors. Sur ce, je prie Dieu, etc. »

Dans les mêmes Archives (volume 1, page 405), cette autre lettre du roi à M. de Besmaus, datée de Paris, le 26 février 1665 :

« Je vous fais cette lettre pour vous dire qu’aussitôt que vous l’aurez reçue, vous ayez à remettre au chevalier du guet {a} de cette ville ou à celui de ses lieutenants qui vous rendra la présente, les nommés Pecquet, médecin, et La Vallée, détenus prisonniers en mon château de la Bastille pour les faire conduire chacun en son pays, suivant l’ordre que je lui en donne. » {b}


  1. V. note [53] du Borboniana 4 manuscrit.

  2. « Il est probable qu’on avait attendu l’arrivée du surintendant à Pignerol pour mettre en liberté ses serviteurs dévoués, qui auraient pu chercher par tous moyens à rejoindre un maître qu’ils chérissaient » (note de François Ravaisson).

    V. note [8], lettre 804, pour les déchirants adieux de Pecquet et de La Vallée à Fouquet.


Après un temps d’exil à Dieppe, sa ville natale, Pecquet fut autorisé à revenir pratiquer la médecine à Paris, mais Patin n’en a plus dit mot dans la suite des lettres. Pecquet aurait pris l’habitude de soigner tout le monde (y compris lui-même) avec de généreuses lampées d’eau-de-vie : {a}

« M. le surintendant Fouquet le voulut avoir pour son médecin de plaisir, c’est-à-dire pour l’entretenir, à ses heures perdues, des plus jolies questions de la physique : ce que Pecquet faisait admirablement. Mais, comme si on ne pouvait jamais être entièrement heureux chez les grands, son cehval s’étant abattu sous lui dans les rues de Paris, il eut la jambe cassée. Il venait d’ordinaire aux conférences de M. Rohault, {b} et s’y faisait écouter autant que personne. Ce fut là que, le voyant d’ordinaire, je liai amitié avec lui comme avec un homme de fort bon commerce. Dans la disgrâce de son maître, m’étant retiré en province, je n’entendis plus parler de lui jusqu’en l’année 1670, que je le rencontrai chez un de mes amis à la campagne. Quand je ne l’aurais pas reconnu à l’air de son visage, son haleine me l’aurait fait sentir, à cause de la méchante habitude qu’il avait de boire de l’eau-de-vie. Il en conseillait l’usage à ses amis, comme un remède à tous les maux ; mais l’eau-de-vie fut pour lui une eau de mort. Elle lui brûla les entrailles et avança ses jours, qu’il aurait pu employer au service du public. » {c}


  1. Vigneul-Marville, Mélanges d’histoire et de littérature [Paris, 1700, v. note [19] de la Préface de la première édition des Lettres (1683) et ses auteurs], second volume, pages 2‑3.

  2. Leçons publiques parisiennes ou mercredis de Jacques Rohault, v. notule {e}, note [1], lettre 594.

  3. Pecquet mourut à Dieppe en 1674 ; v. note [6], lettre latine à Jan van Horne, datée du 6 septembre 1665, pour sa dernière mention dans la correspondance de Patin.

4.

V. note [12], lettre de Hugues ii de Salins, datée du 16 décembre 1656, pour la salvatelle, qui est une veine de la main.

Nicolas Fouquet, mort en 1680, était, semble-t-il, affligé de paludisme récurrent : fièvres tierce et quarte, dont l’extrait de quinquina a été le tout premier traitement efficace connu (v. note [7], lettre 309).

5.

Carcinomateux : « qui tient du cancer, qui est attaqué d’un cancer » (Trévoux).

Une grosse rate indurée peut être un signe de paludisme chronique, sans être de nature cancéreuse.

a.

Du Four (édition princeps, 1683), no civ (pages 316‑319) ; Bulderen, no cclxix (tome ii, pages 300‑302) ; Reveillé-Parise, no dxciii (tome iii, pages 390‑392).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de André Falconet à Guy Patin, le 21 septembre 1661.
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(Consulté le 05.02.2023)

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