À Charles Spon, le 1er mars 1660
Note [1]

« de famille asclépiade [de grande lignée médicale, v. note [5], lettre 551] » : le troisième fils de Johann Caspar i Bauhin, Hieronymus, quittait Paris (deux semaines plus tôt que prévu, comme on va voir plus bas) pour rentrer à Bâle en passant par Lyon, où Guy Patin l’avait sans doute chargé de remettre cette lettre à Charles Spon. V. note [1], lettre 1028, pour de larges extraits de sept lettres que Hieronymus avait écrites à son père sur les détails de son séjour à Paris, où il était arrivé trois mois plus tôt. Conservées par la Bibliothèque de Bâle, sept autres racontent la suite (références que Marie-France Claerebout m’a fort pertinemment signalées).

  1. Le vendredi 6 janvier (julien) / 16 janvier (grégorien) 1660 (cote G I 56:Bl.69) :

    Apographum, Epistolæ ex Batavia scriptæ, ultimis Tuis (hac vice nullas adhuc accepi) inclusum, Viris doctis interea comunicavi, quorum pars, nihil impossiblile credit, maximam tamen in demonstrandis vasib., lacrymas ad oculos, salivamque ad os, deducentibus, inveniunt difficultatem : alii magna quidem hanc promittere, est impossibilia et incredibilia : omnes nimia, quam ante initium petit, pecuniarum summa, deterret. Patinus refert se, ante biennium talia jam audivisse, et Medicinæ studiosus ex Anglia huc veniens, ante plures jam menses epistolam huic similem, ibi fuisse impressam. D. Aligrio Amerbachiana exhibui, qui summas agit gratias, responsum proxime ab ipso exspecto. Jonqueto et Forgeo Tuas exhibui, quorum ille non modo semina sed omnia sua Tibi offert, mihique : A Vailleconteo percepi, nec sibi Nuces, quarum Tuæ mentionem faciunt, provenisse, quamvis diversis et omnib. modis illas plantarit, ita ut non credat in hisce Regionib. proventuras, quocunque demum modo terræ committanti. Cursum Chymicum, ob intensissimum frigus, quod de novo ante paucos dies cum copiosissima nive ortum, nondum ortus est Barletus, fiet id tamen (spero) ante finem hujus mensis : libros ejus in hanc rem editos, ab ipso emi, quos interea lego. Optarem ut aliquid nummorum haberem, comparandis libris, qui heic mediocri emunt pretio. Interfui aliquoties hactenus, ductu amicorum, Congregationibus privatis Academiæ Gallicæ, idque duob. in locis : primam habet D. Rouhaut, qui Philosophiam Cartesii explicat, dubiaque omnia demonstrat et probat ad sensum, elegantius certe nil vidi, altera habet in ædib. D. de Monmor, ubi varia tam Philosophica quam Medica tractat, hocque in loco Pecquetus aliquando Anatomicos habet discursus, quamvis nunquam adhuc viderim nec audiverim, quamprimum ipsum alloquendi erit occasio, ejus de Anatomico Batavino sententiam exquiram.

    [Vous aviez joint à votre dernière (en suite de laquelle je n’en ai encore reçu aucune autre) l’apographe de la lettre écrite de Hollande, je l’ai depuis montré à de savants personnages. Une partie d’entre eux croient que rien n’est impossible, mais trouvent qu’il est fort difficile de démontrer l’existence des canaux qui conduisent les larmes dans les yeux et la salive dans la bouche ; les autres, qui forment la majorité, pensent que promettre cela tient de l’impossible et de l’incroyable ; mais la très grosse somme d’argent que tous réclament, avant même de commencer, me dissuade. {a} Patin raconte que, voilà deux ans, il a entendu parler de telles choses, et qu’un étudiant en médecine venant ici d’Angleterre lui a dit qu’une lettre semblable à celle-là y a été imprimée il y a déjà quelques mois. {b} J’ai montré les Amerbachiana à M. d’Aligre, qui vous en remercie beaucoup ; j’attends sa réponse prochaine. {c} J’ai présenté votre lettre à Joncquet et à Forgeus ; outre des graines, ils vous offrent, comme à moi, tout ce qu’ils possèdent. Vailleconte m’a fait comprendre que les noix dont vous parlez dans votre lettre ne provenaient pas de lui, bien qu’il ait recouru sans succès à toutes les diverses manières d’en planter ; tant et si bien qu’il pense impossible de les faire pousser dans nos régions, de quelque façon qu’on les mette en terre. En raison du froid très rigoureux, qui s’est assorti, depuis quelques jours, de très abondantes chutes de neige, Barlet n’a pas encore commencé son cours de chimie, {d} mais cela se fera (j’espère) avant la fin de ce mois ; je lui ai acheté les ouvrages qu’il a publiés sur le sujet et les lis en attendant. J’aimerais disposer de quelque argent pour me procurer des livres qui se vendent ici à prix modéré. À quelques occasions, conduit par des amis, j’ai assisté aux réunions privées d’une académie française, et ce en deux lieux différents : une première fois chez M. Rohault, qui expliqua la philosophie de Descartes, exposa toutes les incertitudes qu’elle contient et la rendit intelligible, et je n’ai certainement rien vu de plus brillant ; une autre fois, dans la maison de M. de Montmor où on discute de sujets divers, tant de physique que de médecine ; Pecquet y vient parfois discourir sur l’anatomie ; {e} bien que je ne l’aie encore jamais vu ni entendu, à la première occasion que j’aurai de lui parler, je lui demanderai son avis sur l’anatomiste de Hollande].

  2. Le vendredi 13 janvier (julien) / 23 janvier (grégorien) 1660 (cote G I 56:Bl.71‑72) :

    In Bauhinorum ædes cum diu apud amicos inquisiissem, tandemque ab illis rescivissem, dissuasit ipsorum maxima pars, illos invisendi. Duo sunt illi, duorum quorum Tuæ fecerant mentionem filii, quorum alter antehac Parlamenti Conciliarius, ob vitam dissolatam et luxum officio fuit abdicatus, mente nunc fere captus : alter separatus ab aliquo tempore a propria uxore, meretricis in propriis ædibus alit adulter, hique sunt tantorum parentum filii, quorum utraque fama (quo fato nescio,) ruinæ est proxima, hæcque me deterruit ratio, illos hactenus accedendi. […] Interfui præterita die Martis Congregationi in ædibus D. Monmor, ubi inter cætera Baronis de Bils, novi illius anatomici, fuit facta mentio, illiusque epistola, ei quam nuper transmisisti, similis, fuit prælecta, una cum elegantissimo tractatu, quem de Hepatis resurrectione scripsit, quem ab Amico obtinebo, describam, Tibique mittam. Cursus Chymicus prima die Carnisprivii inchoabitur, hactenus n. tam ob immane frigus, (quod adhuc durat) quam auditorum penuriam, desistere fuit cocactus, hac de causa, aliquanto quam animus, nummique mihi erunt permissuri, diutius, (in medium sc : Martium usque) heic erit subsistendum, quapropter aliquantum nummorum opus erit, quamvis enim sexaginta circiter, ad manus adhuc sint, imperiales, vix tamen sufficient : per duos enim menses heic subsistens, viginti impendo, proque cursu Chymico decem, supererunt itaque triginta, quibus, ne in itinere deficiant, obnixe rogo, decem addere Tibi Domine Parens placeat ; per omnia summam spondeo parsimoniam. Robinum Botanicum Regium, ante aliquot dies, in ædibus Nepotis (Medici quoque) reperi, qui octuagenario majori, corpore adhuc et animo viget, Teque ut et reliqui omnes amici, plurimum salvere jubet, si ad ipsum scribere placeret pergratum foret. Habentur a paucis diebus in Scholis Medicorum Anatomiæ corporis virilis. Gallorum diligentia, Italorum exacititudinem non attingit. Disputabuntur proxima die Jovis Theses Medicæ, quarum conclusio E. Hydropi Venæsectio.

    [Ce que j’ai enfin appris sur les familles Bauhin, après avoir longtemps parlé avec des amis, m’a dissuadé d’aller voir ces gens-là. Ce sont les deux fils des deux personnages mentionnés dans votre lettre, dont le premier, jadis conseiller au Parlement, a été démis de sa charge pour cause de vie dissolue et de débauche, et il a maintenant presque perdu la tête ; le second, séparé de sa femme depuis quelque temps, est adultère et entretient une prostituée en son propre logis ; tous deux sont les fils de tels pères, dont la réputation (je ne sais par quel mauvais sort) est très proche de la ruine ; tout cela m’a jusqu’ici dissuadé de les rencontrer. {f} (…) Mardi dernier, j’ai assisté à une réunion dans la maison de M. de Montmort où, entre autres, on a parlé du baron de Bils, ce nouvel anatomiste qui vous intéresse ; on y a entièrement lu une lettre de lui, semblable à celle que vous m’avez communiquée, ainsi qu’un fort élégant traité qu’il a écrit sur la résurrection du foie ; je l’obtiendrai par l’intermédiaire d’un ami, et en ferai une copie que je vous enverrai. {g} Le cours de chimie commencera le premier jour du carême {h} car on a été obligé de le reporter, tant à cause du froid monstrueux (qui persiste) que du manque d’auditeurs. C’est pourquoi, dans la mesure où mon courage et mes finances me le permettront, je devrai rester ici plus longtemps (à savoir jusqu’à la mi-mars) ; pour ce faire, j’aurai besoin d’argent car les quelque soixante impériaux qui me restent ne pourront suffire : je vais devoir en dépenser la moitié, vingt pour subsister et dix pour le cours de chimie ; il ne m’en restera que trente, auxquels je vous prie instamment, Monsieur mon père, de bien vouloir en ajouter dix, afin de ne pas être à court pour mon voyage, en vous promettant une extrême parcimonie en tous mes frais. Il y a quelques jours, j’ai trouvé Robin, le botaniste du roi, qui demeure chez un neveu (lui aussi médecin) ; {i} il est plus qu’octogénaire, mais encore alerte de corps et d’esprit ; il vous adresse toutes ses salutations, ainsi qu’à tous vos amis ; s’il vous plaisait de lui écrire, il vous en serait tout à fait reconnaissant. Des anatomies de cadavres masculins auront lieu dans quelques jours aux Écoles de médecine ; mais le soin qu’y mettent les Français est sans commune mesure avec la méticulosité des Italiens. {j} Jeudi prochain, on disputera une thèse de médecine dont la conclusion sera Ergo hydropi venæsectio]. {k}

  3. Le vendredi 20 janvier (julien) / 30 janvier (grégorien) 1660 (cote G I 56:Bl.73) :

    Quod nullas vestrarum hac vice acceperim, nummi Tui inclusi in causa sunt, uti D. Seibertus ex Serenissimi Principis, Secretarii literis ad se datis monstravit, sicque et nummis (quos tamen per aliam spero me obtenturum commoditatem) et literis desideratiss. sum privatus. […] Vidi nudius tertius apud D. Vailleconteum, D. Corberon, ante paucos annos Thesaurarii munere apud Illm Galliæ Legatum in Helvetia defunctum, quem procul dubio nosti, qui Te plurimum una cum omnib. reliquis amicis salutat. Adeo intensum perseverat hactenus frigus ut a pluribus lustris, tantum hic non fuerit observatum. De Regio Matrimonio valde adhuc dubitant, nihilque certi de publicatione Paris heic habent.

    [Je n’ai rien reçu de vous à cause des thalers que vous aviez enfermés dans votre lettre : voilà ce que M. Seibert m’a expliqué en se fondant sur ce que lui a écrit le secrétaire du prince sérénissime ; {l} et me voici privé de deux choses que je désire tant, de votre argent (que j’espère pourtant obtenir par une autre commodité) et de vos nouvelles. (…) Avant-hier, chez M. Vailleconte, j’ai vu M. Corberon qui, voici quelques années, a occupé la charge de trésorier auprès de Son Excellence l’ambassadeur de France en Suisse ; {m} vous l’avez sans doute connu, il vous adresse toutes ses salutations, ainsi qu’à ses autres amis. Le temps demeure si froid qu’on n’a rien vu de tel ici depuis plusieurs lustres. Tout demeure fort incertain quant au mariage du roi, on n’a aucune assurance sur sa publication prochaine à Paris].

  4. Le vendredi 28 janvier (julien) / 6 février (grégorien) 1660 (cote G I 56:Bl.74‑75) :

    Cursus Chymicus, sub finem sequentis hebdomadæ inchoabit, uti jam in præcedentibus monui. […] Quæ Patinus contra Antimonium scripsit, Epistola est unica pagella contenta, cum pluribus aliis Doctorum Virorum, præmisssa libro, cui titulus est Rabbat-Joye de l’Antimoine Triomphant, ou Examen de l’Antimoine justifié de M. Eusebe Renaudot etc : par Maistre Jacques Perreau Doct. reg. de la fac. de Paris etc : quem una cum numismate, cui effigies ejus impressa, jam pridem dono mihi dedit. Liber est Gallice conscriptus in quarto, duorum digitorum crassitie. Forgeus unicum filium habet, nunc non heic commorantem. Robinum me invenisse, jam nuper significavi : Arabica non negligam. […] Omnium amicorum ædes probe scio. D. Vailleconteus, (qui ante complures jam hebdomadas ad Te scripsisse se refert,) nunc degit en la rue Chapon, multum certe ipsi debeo. Videbo quanti libri quos Segerus petit vendant, faciamque pro commoditate mea, post octiduum forsan ad ipsum scribam. Pleraque heic videnda vidi et notavi ; fui nuper a St Denys ibique elegantissimum vidi Thesaurum, uti et præterita die Dominica, Charentonio redeundo, egregium vidi Palatium Regium a paucis annis exstructum, Bois de Vincennes dictum. Præterita die Lunæ sub vesperam Dux Aurelianensis, Blasiis ex febre continua, mortuus est, (Patinus dicit, Vino Emetico, vel Antimonio interemptum.) Quæ in Tuis mandisti, omnia suo tempore et loco diligentissime exequar. Tempus mei hinc discessus quod attinet, spero circa medium id fore Martium novi calculi, quod tamen interea iterum significabo. […] Rogant omnes amici pro continuatione Theatri Botanici.

    [Le cours de chimie commencera à la fin de la semaine prochaine, comme je vous en ai déjà avisé dans ma précédente. (…) Ce que Patin a écrit contre l’antimoine n’est qu’une lettre d’une seule petite page, signée par plusieurs autres docteurs régents et imprimée au début d’un livre intitulé Le Rabat-joie de l’Antimoine triomphant, ou examen de l’Antimoine justifié de M. Eusèbe Renaudot, etc. Par Maître Jacques Perreau doct. rég. de la Fac. de Paris, etc.] ; voilà longtemps déjà qu’il m’en a fait cadeau, avec une médaille gravée à son effigie. {n} Ainsi que je vous l’ai récemment dit, j’ai rencontré Robin : je ne négligerai pas les Arabes. {o} (…) Je connais fort bien les maisons de tous nos amis. M. Vailleconte (qui me dit vous avoir écrit voici déjà plusieurs semaines) habite maintenant en la rue Chapon ; {p} je lui dois assurément beaucoup. Je regarderai combien des livres que Segerus demande se vendent ici ; je ferai cela dès que possible, puis je lui en écrirai. J’ai ici vu et consigné par écrit quantité de curiosités : je suis récemment allé à Saint-Denis et en ai visité le splendide trésor ; dimanche dernier, en revenant de Charenton, j’ai contemplé le palais royal, appelé le Bois de Vincennes, qu’on y a construit voici quelques années. Lundi dernier, dans la soirée, mourut à Blois, d’une fièvre continue, le duc d’Orléans (Patin dit que c’est le vin émétique, ou antimoine, qui l’a tué). {q} Je rechercherai avec le plus grand soin, en temps et lieu, tout ce que vous m’avez demandé dans vos lettres. Le moment de mon départ d’ici approche ; j’espère que ce sera à la mi-mars prochaine (nouveau style), mais je vous confirmerai cette date d’ici là. (…) Tous nos amis réclament la suite du Theatrum botanicum]. {r}

  5. Le vendredi 3 février (julien) / 13 février (grégorien) 1660 (cote G I 56:Bl.76) :

    Hortum Regium aliquoties vidi, sed plerumque nive tectum. Robino quam misisti epistolam, decenter exhibebo, succenturiatum nullum habet sed ipsemet adhuc munere fungitur, nec e successione ejus constat, Horto vero Regio primaries Regis Medicus, Valotus præest. […] Utinam D. Parens Tu redires in senatum Adacemicum, res enim mea nunc agitur : quæso data occasione D.D. Professorib. recommender. Ego interim Summo Deo res meas commendo, qui omnia pro Divino suo beneplacito reget, nihilque earum (quantum per humanam fragilitatem licebit) quæ ad elegantissimum Medicinæ stadium pertinent, intermittem. Datatim (volente Domino), quo præscribis tempore redibo, ut ante finem Martii domi sim, speroque me hinc 6i / 16i Martii discessurum, (illo n. tempore Cursus Chymicus, qui die Lunæ proxima inchoabit, erit finitus) per tres ad summum diei Lugduni substituturus, Geneva forsan tantundem, illineque recta domum profecturus, reversusque, ante omnia Optimo Præceptori extremum Panegyri funebrali spero me præstituturum officium. Pro nummis gratias habeo quam maximas. Frigus a tribus diebus paululum remittit, a seculo similis hyems hic non fuit observata, qua per trimester integrum, omnes Lutetiæ plateæ fuerunt siccæ. Monstravit mihi nudius tertius D. Gras, plantam ex rupe pronatam, omnino ferream, tam substantia et colore, quam duritie, caule et foliis, de hac vero ipse per literas Te informabit.

    [J’ai visité plusieurs fois le Jardin royal, mais il est entièrement couvert de neige. Je montrerai bien sûr à Robin la lettre que vous m’avez envoyée ; il n’a pas de remplaçant mais s’acquitte encore de sa charge ; son successeur n’a pas encore été désigné ; c’est Vallot, le premier médecin du roi, qui dirige le Jardin. {s} Dieu fasse que vous soyez renouvelé dans le Collège universitaire, car il s’agit maintenant de s’occuper de mes affaires ; je vous demande, quand vous en aurez l’occasion, de me recommander à MM. les professeurs. De mon côté, en attendant, je prie Dieu tout-puissant de veiller sur mon avenir, lui qui décide de tout selon son bon plaisir, et (autant que ma fragilité humaine le permettra) je ne m’épargnerai aucun effort pour accéder à une très brillante carrière médicale. {t} En échange (et avec la volonté du Seigneur), je rentrerai à la date que vous m’avez prescrite, si bien que je serai à la maison avant la fin de mars, comptant partir d’ici le 6e / 16e de mars prochain (date où sera achevé le cours de chimie qui commencera lundi prochain) ; je ferai halte {u} à Lyon pendant trois jours au plus, puis pareillement à Genève, d’où je rentrerai directement à Bâle et, une fois arrivé là-bas, en dernier hommage à mon excellent précepteur, je souhaite avant tout prononcer son éloge funèbre. {v} Je vous remercie infiniment pour l’argent que j’ai reçu de vous. Depuis trois jours, le froid s’atténue quelque peu ; on n’a pas ici observé un tel hiver depuis un siècle ; pendant trois mois entiers, toutes les rues de Paris ont été gelées. {w} Avant-hier, M. Gras m’a montré une plante qui est sortie d’un rocher : elle a toute l’apparence du fer, tant par sa substance et par sa couleur, que par sa dureté, sa tige et ses feuilles ; mais lui-même vous en avisera par lettre]. {x}

  6. Le vendredi 10 février (julien) / 20 février (grégorien) 1660 (cote G I 56:Bl.77‑78) :

    Nummos quoque (pro quibus maximas habeo gratias) accepi. Reditum meum quod attinet, quamprimum Cursus Chymicus, cujus die Martis præterita factum fuit initium, ad finem erit perductus, (ni aliter sequentes Tuæ jubeant) quod in illam fere diem incidet, quem in præcedentib. notavi, 6. / 16. sc. Martii bono cum Deo hinc discedam, itaque res meas disponam ut ante Martii finem domi sim. […] D’Alligrius nihil certi, de D. St Gilles cujus præcedentes Tuæ meminere refert, a longo n. tempore illum nec vidisse nec quicuqam de illo audivisse dicit ; non desistam tamen, donec aliquem ex Bauhynorum familia reperiam ; Divionem ante octiduum scripsi, forsan inde aliquid obtinebo. Præterita die Sabbathi tandem pax inter Galliam et Hispaniam, heic fuit publicata, lunæque gratiæ solenniter Deo, cantu Te Deum, fuerunt celebratæ. Ego præparo me ad Orationem funebralem, Optimo Præceptori D.D. a Brunn, sub reditum publice habendam.

    [J’ai aussi reçu votre argent (dont je vous remercie au plus haut point. Quant à mon retour, dès que le cours de chimie, qui a débuté mardi dernier, sera achevé (si votre prochaine lettre ne m’ordonne pas de faire autrement), ce qui adviendra à la date que je vous ai donnée dans ma précédente, à savoir le 6e / 16e de mars, par la grâce de Dieu, je partirai d’ici ; je prendrai donc mes dispositions pour être à la maison avant la fin de mars. (…) D’Aligre ne sait rien dire de certain au sujet de M. de Saint-Gilles, que vous mentionniez dans votre dernière : il ne l’a pas vu et personne ne lui en a parlé depuis longtemps ; néanmoins, je ne me découragerai pas tant que je n’aurai pas trouvé quelqu’un appartenant la famille des Bauhin ; j’ai écrit à Dijon voilà huit jours, peut-être en obtiendrai-je quelque renseignement. {y} Samedi dernier la paix entre la France et l’Espagne a enfin été rendue publique et lundi on en a solennellement remercié Dieu par un Te Deum. {z} Quant à moi, je prépare l’oraison funèbre que je dois prononcer publiquement, à mon retour, en l’honneur de mon excellent précepteur, M. von Brunn]. {aa}

  7. Le dimanche 8 (julien) / 18 mars (grégorien) 1660 (cote G I 56:Bl.79), court billet écrit à Aarberg (canton de Berne, à mi-chemin entre Lausanne et Bâle) :

    Appuli heic summi Dei benignitate, ante sesquihoram, hæcque vespera Solodurum ibo pernoctatum crassinaque die, bono cum Deo spero me rediturum domum.

    [Par la bienveillance du Très-Haut, je suis arrivé ici il y a une heure et demie ; ce soir je serai à Soleure {ab} et, en voyageant toute la nuit, j’espère rentrer à la maison demain, grâce à Dieu].


  1. Bien qu’ordinairement pure et simple (voire scolaire), la syntaxe latine de Hieronymus Bauhin m’a ici paru impénétrable ; pour traduire ce passage, je l’ai corrigé en : nimia pecuniarum summa, quam omnes petunt ante initium, me deterret.

  2. Hieronymus donnait le motif de la discussion anatomique que suscitait l’apographe mentionné dans sa précédente lettre (v. notule {ad}, note [1], lettre 1028) : v. note [17], lettre latine 78, pour l’Adenographia de l’Anglais John Wharton (Londres, 1656 et 1659) qui contenait la description du canal de la glande salivaire sous-maxillaire ; les Observationes anatomicæ [Observations anatomiques] du Danois Nicolas Sténon ne parurent qu’en 1661, à Leyde, où il avait étudié la médecine et mis en évidence les canaux sécréteurs de la parotide (dont Gerardus Leonardus Blasius lui contestait la découverte) et des glandes lacrymales (v. note [4], lettre latine 293).

  3. Disciple et héritier spirituel d’Érasme, Bonifacius Amerbach (Bâle 1495-ibid. 1562) appartenait à une famille d’imprimeurs. Musicien, juriste et humaniste, il enseigna le droit à Bâle et assura les plus hautes fonctions dans cette Université. Paraissait alors un recueil intitulé Bibliotheca Amerbachiana, sive Catalogus variorum et rarissimorum librorum quos Amerbachiadæ venales exponunt [Bibliothèque amerbachienne, ou Catalogue de livres divers et très rares que les Amerbach exposent à la vente] (Bâle, 1659, in‑4o de 90 pages). Le Répertoire bibliographique universel de Gabriel Peignot (Paris, Antoine-Augustin Renouard, 1812) en donne cette description :

    « C’est Érasme et Boniface Amerbach, son héritier, qui ont jeté les fondements de cette bibliothèque ; elle renferme beaucoup d’anciennes éditions extrêmement rares et dont la connaissance est utile pour l’histoire de l’imprimerie. Le magistrat de Bâle en a fait acquisition pour la réunir à la bibliothèque publique de cette ville. »

  4. V. notules {m}, {p} et {aa}, note [1], lettre 1028 pour Annibal Barlet et son cours de chimie.

  5. Le philosophe et physicien Jacques Rohault (Amiens 1618-Paris 1672) était disciple de Descartes, dont il prolongea les travaux. Il était membre de l’Académie de Henri-Louis Habert de Montmor, dite montmorienne (v. note [13], lettre 337), et organisait chez lui, chaque mercredi, des leçons publiques fondées sur des démonstrations expérimentales. Son Traité de physique (Paris, Charles Savreux, 1671, in‑4o) remporta un grand succès.

    V. note [15], lettre 280, pour l’anatomiste Jean Pecquet, alors rendu très célèbre par ses travaux sur les voies du chyle.

  6. V. notes [19] et [20], lettre 284 pour Prosper ii Bauhin, conseiller aux Enquêtes, que Guy Patin a qualifié de « partie honteuse de ce grand corps que l’on nomme le Parlement » et de « plus brutal de tous les hommes et aussi sot que le portier des chartreux, dom Butor ». Il avait un fils, prénommé Prosper iii, sieur d’Angervilliers (mort en 1700), que Popoff (no 536) dit avoir été « employé dans plusieurs commissions des finances, puis fermier général ruiné, puis relevé, et maître de la Chambre aux deniers en 1686, dont il se démit ». L’autre branche des Bauhin que Hieronymus explorait était celle des Saint-Gilles (v. infra notule {y}).

    Tous ces Bauhin, français comme suisses, étaient les descendants de Jean Bauhin (v. note [2], lettre latine 145), grand-père de Johann Caspar i.

  7. V. note [8], lettre latine 141, pour Lodewijk de Bils, fantasque anatomiste de Rotterdam. Ses deux ouvrages dont on avait parlé à l’Académie montmorienne avaient paru à Rotterdam en 1659 (Joannes Næranus, in‑4o) :

    • Epistolica dissertatio qua verus hepatis circa chylum et pariter ductus chiliferi hactenus dicti usus docetur [Essai épistolaire enseignant la véritable fonction du foie concernant le chyle, tout comme celle du canal qu’on a jusqu’ici appelé chylifère] (6 pages) ;

    • Exemplar fusioris Codicilli… In quo agitur de vera humani corporis anatomia [Copie d’un ouvrage plus étendu… traitant de la véritable anatomie du corps humain] (8 pages) ;

    Bils y proposait de rendre au foie sa fonction dans la production du chyle (résurrection opposée aux funérailles du foie prononcées par Thomas Bartholin en 1653, v. note [18], lettre 322), et de rebaptiser (rebaptizare) la lymphe et le chyle du nom de rosée (ros), terme incluant les larmes, la salive, la sueur, les cheveux et les ongles, qui étaient censés en dériver.

  8. En 1660, le début du carême (mercredi des Cendres) allait être célébré le 18 février. La suite nous apprend que le cours de chimie commença la veille des Cendres. Hieronymus ne dut pas le suivre jusqu’au bout ou quitter Paris immédiatement après sa fin, car il en partit aux premiers jours de mars pour arriver à Bâle le 19.

  9. À en croire Hieronymus Bauhin, le botaniste Vespasien Robin (v. note [5], lettre latine 347) devait être le frère aîné d’Antoine (docteur régent de la Faculté de médecine de Paris mort en 1631, v. note [9], lettre 7) et l’oncle de Nicolas Robin (v. note [1], lettre 600), docteur de Montpellier puis de Paris (en 1663).

  10. Nouvelle remarque critique de Hieronymus sur la Faculté de médecine de Paris, dont il pouvait comparer l’enseignement à ceux de Bâle et d’Italie (dans les universités de Padoue, Bologne et Florence) où il avait précédemment étudié.

  11. « La phlébotomie convient donc dans l’hydropisie », conclusion (affirmative) de la thèse quodlibétaire que le bachelier Denis Dodart (v. note [1], lettre 621) allait disputer le jeudi 5 février 1660, sous la présidence de Jean-Baptiste Revellois (v. note [17], lettre 459), sur la question : Est-ne in hydrope mittendus sanguis ? [Ne faut-il pas saigner dans l’hydropisie ?].

  12. V. notule {a}, note [1], lettre 1028, pour ces garants parisien et bâlois de Johann Caspar i Bauhin. Sa lettre contenant les dix thalers demandés par Hieronymus n’avait pas dû franchir les contrôles postaux (sans écarter l’idée qu’elle avait pu tomber dans des mains indélicates).

  13. V. note [7], lettre de Charles Spon, datée du 20 mars 1657, pour Jean de La Barde, alors ambassadeur ordinaire de France en Suisse.

  14. V. notes :

    • [3], lettre 380, pour le Rabat-joie de l’Antimoine triomphant de Jacques Perreau (Paris, 1654), dont les Laudationes Encomiasticæ Eruditorum Virorum [Éloges laudatifs de savants personnages] contiennent une épître latine de Guy Patin, longue de deux pages (où je n’ai rien lu de bien original) ;

    • [42], lettre 288, pour le jeton décanal de Patin, gravé en 1652.

  15. V. note [5], lettre latine 347, pour Vespasien Robin, botaniste du roi et de la Faculté de médecine, qui avait voyagé en Afrique dans sa jeunesse et devait priser la médecine des Arabes.

  16. Allant de la rue du Temple à la rue Saint-Martin, la rue Chapon existe toujours, dans le iiie arrondissement de Paris.

  17. V. note [4], lettre 592, pour la mort de Gaston d’Orléans, le 2 février 1660. Dans sa lettre à André Falconet datée du 25 juin suivant (paragraphe daté du 22 juin), Guy Patin a mis le décès de Monsieur sur le compte du vin émétique d’antimoine, prescrit par François Guénault.

  18. V. notes [11], lettre 234, pour la parution du premier des 12 volumes de l’« Amphithéâtre botanique » de Caspar Bauhin (Bâle, 1658), par les soins de son fils, Johann Caspar i, et [17], lettre 544, pour son Pinax [Catalogue illustré] qui fut réédité à Bâle en 1671.

  19. V. note [18], lettre 223, pour Antoine Vallot, premier médecin de Louis xiv depuis 1652. Denis Joncquet était sur les rangs pour succéder à Vespasien Robin dans la charge de démonstrateur de botanique (ou garde) du Jardin botanique du roi, mais ne l’obtint qu’en 1663 (v. note [7], lettre latine 280).

  20. Les vœux de Hieronymus furent comblés : dès son retour à Bâle, son père lui céda sa chaire d’anatomie et de botanique, pour prendre celle de médecine pratique, que la mort de son collègue Johann Jakob von Brunn (v. notule {b}, note [11], lettre 437) venait de rendre vacante ; à la mort d’Emmanuel Stupan (v. note [22], lettre 295), Hieronymus lui succéda dans la chaire de médecine théorique (le 27 octobre 1664).

  21. Solécisme latin de Hieronymus qui a employé substituturus (radical du supin non attesté du verbe substituere, substituer) au lieu de substiturus (de subsistere, faire halte).

  22. L’Oratio funebris [Oraison funèbre] de Hieronymus (Bâle, 1667, v. note [40], lettre 925) donne les noms de ses trois maîtres universitaires bâlois : son propre père, Johann Caspar i Bauhin, Emmanuel Stupan (v. supra notule {t}) et Johann Jakob von Brunn (dont il s’agissait ici de faire l’éloge funèbre, discours qui n’a, me semble-t-il, pas laissé de trace imprimée).

  23. J’ai interprété l’adjectif siccæ [sèches] comme une étourderie de Hieronymus, pour gelatæ [gelées].

  24. Énigme botanique que je n’ai pas débrouillée.

  25. Popoff (no 536) répertorie un Prosper Bauhin, sieur de Saint-Gilles : ce fils de Jean Bauhin, fondateur de la lignée au xvie s. (v. note [19], lettre 284), fut secrétaire des finances, reçu secrétaire du roi, Maison et Couronne de France, en 1606 (charge dont il se démit en 1610) ; Hieronymus orientait ses recherches généalogiques (v. supra notule {f}) sur cette branche de la famille.

  26. Guy Patin a mentionné le Te Deum chanté à Notre-Dame, le lundi 16 février 1660, pour célébrer la paix des Pyrénées (conclue le 7 novembre précédent).

  27. V. supra notule {v} pour l’oraison funèbre de son maître Johann Jakob von Brunn que Hieronymus devait prononcer à son arrivée à Bâle.

  28. V. note [1], lettre 1020, pour Soleure, ville située 30 kilomètres au nord-est d’Aarberg et 70 au sud de Bâle.

Hieronymus Bauhin allait mourir de la peste à Bâle, en sa trentième année d’âge, le 2 février 1667 (v. note [1] de sa biographie).

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 1er mars 1660. Note 1

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(Consulté le 30.01.2023)

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