L. 288.  >
À Charles Spon,
les 5 et 7 juin 1652

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Monsieur, [a][1]

Depuis ma dernière qui fut du mardi 28e de mai, contenant cinq grandes pages sine nomine[1] je vous dirai que l’on parle toujours de la paix sans la voir : les gens de bien l’espèrent et la souhaitent, mais les méchants ne la donnent point. Dieu nous l’enverra quand il plaira à sa sainte bonté. Ceux de Calais [2] et d’Ardres [3] ont ici envoyé leurs députés demander au roi [4] du secours pour conserver leurs villes contre les Espagnols qui s’épandent là alentour, les menaçant d’un siège, depuis qu’ils ont pris Gravelines. [2][5] Il y a en Hollande un livre nouveau d’un anonyme contre Milton [6] pour le roi d’Angleterre, [7] mais je n’en ai point encore vu de deçà. M. de Saumaise [8] a aussi pour le même effet une réponse toute prête, mais il attend quelque chose pour la faire imprimer. [3] J’apprends que l’on imprime en Hollande un beau livre et bien curieux, savoir l’histoire de feu M. Grotius, de bello Belgico[4][9] C’est un in‑fo dont le marchand nommé Vlacq, [10] que M. Ravaud [11] connaît bien, a acheté la copie manuscrite 200 pistoles. M. < Le > Bignon, [12] avocat général au Parlement, qui est le plus savant homme du monde, m’a plusieurs fois loué ce manuscrit qu’il a lu tout entier, que Mme Grotius [13] lui a prêté depuis la mort de son mari qui était son intime ami ; [5] il dit qu’il n’a point vu de livre qui approchât si près de Tacite. [14]

Ce jeudi 30e de mai 1652. Enfin, par la grâce de Dieu, j’ai reçu ce matin votre lettre du 24e de mai more mihi solito[6] c’est-à-dire en grande joie. Dieu soit loué de ce qu’êtes en bonne santé. Je ne sais quand viendra la paix, mais au moins, je vous assure que Paris en a besoin, particulièrement pour le nombre des pauvres qui sont ici et qui s’y rendent de toutes parts ; [15] mais hors de cela et la cherté des denrées, je pense que nous n’avons rien à craindre davantage. On dit dorénavant que le duc de Lorraine [16] ne viendra point ni n’enverra nulles troupes pour personne. Je vous remercie de l’honneur que vous me faites de m’offrir votre maison pour retraite. Je pense que nous ne bougerons d’ici et que nous ne serons obligés d’incommoder personne. Je n’ai point vu M. du Rietz [17] en passant par ici, peut-être que je le verrai quelque jour s’il vient à la cour. M. Naudé [18] n’a point grande envie d’aller en Suède. J’ai céans de quoi vous faire un paquet, lequel je vous enverrai dès qu’il y aura liberté des passages, qui est ce que nous souhaitons très ardemment tous les jours et qui ne sera guère éloigné de la paix. J’ai reçu votre lettre, mais non pas celle de M. Rigaud ; je souhaite néanmoins bien fort qu’il commence notre édition. [7][19] J’ai vu et eu entre mes mains le manuscrit de M. Lyonnet sur les Aphorismes d’Hippocrate, [20][21] mais il n’y avait point lieu de l’imprimer de deçà, nos libraires ne sont point assez hardis pour de telles besognes ; ne faites point semblant que je vous en aie rien dit. [8] Je suis bien aise que le Sennertus se réimprime, c’est signe qu’il a été de bon débit. Dans quel temps pensez-vous bien que cette édition pourra être achevée ? Je prendrai plus de plaisir de l’avoir en deux volumes qu’en trois. [9][22] Pour la circulation du sang, [23][24] j’ai toujours été du même avis que vous me proposez en votre lettre : puto quidem sanguinem moveri, tum in venis, tum in arteriis, sursum et deorsum, et circulariter ; sed modus ille quo movetur, an per septum Cordis, an per pulmones, an in vena cava tantum, an etiam in [porta], quia nondum liquet, amplius deliberandum censeo. Multa videntur in Natura fieri, quia vel postquam facta sunt ; quorum tamen verus modus ignoratur. J’en aurais un grand exemple in mysterio Eucharistiæ, et in famosa illa controversia de Transsubstantiatione, toties agitata et vexata a Monachis : verum me videor extra oleas vagari, hærebo in medicamentis nostris purgantibus, quorum effectus cum sit manifestus, eorum tamen agendi modo nihil est incertius aut obscurius in tota Medicina[10][25][26]

Ce samedi, 1erjour de juin. Je viens d’apprendre de bonne part (c’est M. Miron [27] le maître des comptes, mon bon voisin et ami, à qui M. de Beaufort [28] l’a fait savoir par un billet qu’il lui a envoyé exprès) qu’en une quatrième sortie que ceux d’Étampes [29] ont faite sur les mazarins assiégeants, ils ont enlevé un quartier tout entier de l’armée du maréchal de Turenne, [30] et que le roi même, qui n’était pas loin de là avec le Mazarin, [31] s’en est retourné bien vite à Corbeil [32] y retrouver la reine [33] qui les attendait ; où l’on ne croit pas qu’ils demeurent guère plus longtemps à cause des troupes du duc de Lorraine qui approchent fort. On croit qu’ils s’en iront à Melun [34] et delà, encore plus loin. On parle de faire ici devers Charenton [35] un pont de bateaux afin d’y faire passer la Seine à ces troupes qui viennent de Lorraine contre le Mazarin. [11]

Ce lundi 3e de juin. Hier à huit heures du soir, le duc de Lorraine arriva à Paris. M. le duc d’Orléans, [36] le prince de Condé, [37] le duc de Beaufort et autres seigneurs, accompagnés de 1 200 cavaliers fort lestes et fort braves, lui furent au-devant à deux grandes lieues d’ici, et passèrent ensemble dans la rue Saint-Denis [38] sur les neuf heures du soir. [12] Ce duc de Lorraine amène 10 000 hommes aux princes contre le Mazarin. Reste à voir dorénavant ce que fera la reine avec ce rouge marmouset, [39] avec ce malencontreux et traîne-malheur de favori : savoir s’ils ne bougeront point de Corbeil où infailliblement on les assiégera, ou s’ils iront plus loin ; et en ce cas-là, c’est fuir. Le roi pensait hier aller coucher à Melun, mais il n’a bougé de Corbeil sur ce que ceux de Melun lui ont mandé qu’ils ne pouvaient pas y recevoir le Mazarin qui, n’y allant qu’avec des troupes, infailliblement causera la ruine de leur ville et de leur pays ; lequel néanmoins n’y peut aller autrement, de peur d’y être assommé par les bateliers. Les princes ont envoyé faire défense à ceux de Sens [40] qu’ils aient à ne point recevoir le Mazarin ; que s’ils font autrement, ils peuvent s’assurer qu’aussitôt ils auront 10 000 hommes alentour de leur ville. Je ne doute point qu’ils ne donnent pareil ordre à d’autres villes, et même les plus fins ne savent point de quel côté tournera la reine.

J’ai écrit à MM. Garnier [41] et Falconet [42] depuis cinq jours, et voilà que je viens de recevoir une lettre dudit M. Falconet, mais il y a 14 jours qu’elle est écrite. Je vous supplie de lui faire mes très humbles recommandations et de lui faire part des nouvelles que je vous mande en la présente, d’autant qu’il ne me reste aucun temps pour lui pouvoir écrire. Nous savons bien ici la prise du Pont-Saint-Esprit. [13][43] Tout le fait des grands n’est plus aujourd’hui que trahison et n’a peut-être jamais été autrement, vu que les cours des princes ont toujours été très corrompues. On nous apprend ici que l’archevêché de Toulouse [44] a été conféré, et prece et pretio[14] à M. de Marca, [45][46] évêque de Conserans, [15][47][48] moyennant 50 000 écus qu’il a donnés au Mazarin. Voilà une grande fortune pour cet homme ambitieux : il était de bas lieu ; après avoir étudié, il devint ministre apud reformatos[16] du parti desquels il était ; s’étant changé, il devint jésuite, puis se maria, devint conseiller au parlement de Pau, par après président ; [49][50] puis est venu à Paris par la faveur de M. le chancelier Séguier ; [51] il fut fait conseiller d’État des ordinaires, ensuite intendant de justice en Catalogne, [52] puis évêque de Conserans, après avoir longtemps attendu ses bulles, [53] qu’il ne pouvait avoir de Rome pour la querelle qu’il avait eue avec les jésuites depuis qu’il les avait quittés, et qu’enfin il n’a pu avoir qu’en se raccommodant avec eux ; et enfin, le voilà archevêque de Toulouse. Quand il aura payé ses dettes, si un bonnet rouge se présentait à vendre, c’est chose certaine qu’il l’achèterait aussi. Et voilà des fortunes qu’on fait en notre Église romaine, Romanos, rerum dominos gentemque togatam[17][54] Vous autres, Messieurs les réformés, vous n’avez point ce crédit parmi vous, non plus que de purgatoire, [55] qui est un feu qui ne s’éteint jamais et un fonds pour les moines qui ne se tarit jamais. Je ne saurais mieux comparer M. de Marca qu’à défunt M. Le Jay qui, de très peu de chose, était devenu premier président du Parlement de Paris ; [56] ou à celui qui est aujourd’hui premier médecin du roi, après avoir autrefois été valet de Béguin le chimiste, lui avoir fait bouillir son pot et soufflé ses charbons, qui n’a ni femme, ni enfants et qui est le plus avaricieux homme qui soit sur terre. [18][57][58]

Ce 4e de juin. Les mazarins disent ici une nouvelle avec joie, qui ne se trouvera peut-être pas vraie, savoir que ceux d’Étampes sont tellement pressés qu’il faut qu’ils se rendent bientôt, et que les troupes du duc de Lorraine n’auront pas assez tôt passé les deux rivières pour y arriver et leur apporter du secours. [19]

Le Mazarin pourtant, se sentant pressé, a envoyé en Angleterre demander du secours à Cromwell, [59] lui offrant toutes les reconnaissances qu’il peut recevoir de la France ; mais ce bourreau anglais se trouve doublement embarrassé : 1. à cause qu’en Angleterre même on lui veut ôter une partie de son crédit, 2. d’autant que les Hollandais sont en guerre avec les Anglais. [20][60]

Le roi est à Melun où il est allé de Corbeil par bateau, n’y ayant point de chevaux à la cour en tant qu’on les a tous menés vers Étampes pour y traîner du canon, tant la reine a de passion que cette ville soit prise. Ils sont sortis de Corbeil pour les ordures, la puanteur et autres incommodités qui y étaient ; avant qu’ils aient passé 15 jours à Melun, ils y éprouveront pareille souffrance.

On a fait à la reine de grandes remontrances sur les désordres publics qu’elle causait par son obstination de retenir le Mazarin. Elle a répondu que la faute ne vient point d’elle, mais des princes et des peuples qui ne veulent point obéir ; que, quelque malheur que cause la guerre, brûlements, volements, du sang épandu et de celui qui s’épandra, que c’est la désobéissance des sujets et le mépris de l’autorité royale ; que si les princes, les parlements et les peuples étaient contre elle, qu’en récompense elle avait les évêques, qui l’avaient assurée qu’il n’y avait en tout son fait pas un seul péché véniel. Il est vrai qu’il y a plusieurs évêques en la cour qui, in perturbato rerum nostrarum statu[21] cherchent à faire rougir leur bonnet comme les pêcheurs cherchent à emplir leur [filet en eau] trouble ; et entre autres, il y a un petit fripon de cordelier[61] nommé P. Fau[re], [62] qui attrapa un évêché il y a deux ans, histrionicis concionibus [suis], aussi bien que cet autre dont a parlé Scaliger [63] en ses Épîtres[22] Ce bélître [de moine] encorné et mitré fait le poupin près de la reine, et est le plus brave de la cour. Il y a change d’habits tous les huit jours, et fait les doux yeux à la reine et aux dames de la cour. On l’y appelle le moine poupin, il y dit publiquement que la reine ne doit point se relâcher et que c’est aux sujets à obéir […]. [23]

Le duc de Lorraine fait ici sa cour et force visites : il a été voir M. de Chevreuse, [64] M. de Châteauneuf, [65] M. le cardinal de Retz [66] et autres. [À l’]heure que je vous écris, ses troupes passent la Marne à Lagny, [67] et demain passeront la Seine pour delà s’en aller à Étampes où nos gens sont pressés ; mais on dit que le secours n’y peut être que samedi prochain. [24] Ceux qui sont dedans s’y défendent fort bien ; ils manquaient de poudre, mais ils en ont reçu par un endroit qui n’est point assiégé. L’armée des mazarins a diminué de près de 2 000 hommes depuis le commencement du siège. Les députés du Parlement n’ont point encore eu l’audience qu’on leur a tant de fois promise ; ils sont pourtant à Melun, mais on les remet de jour à autre en attendant quelque chose de nouveau du siège d’Étampes pour prendre leurs conclusions selon l’événement et in arena[25]

Je traite un conseiller de la Cour qui est fort antimazarin. Il est en état de convalescence, il m’a dit aujourd’hui que M. de Bouillon-Sedan, [68] frère du maréchal de Turenne, et le premier président, aujourd’hui garde des sceaux[69] sont cause de tous nos malheurs ; que ce sont eux qui portent, avec le vieux Senneterre, [70] père du maréchal de La Ferté, [71] la reine à toutes les extrémités qui se font aujourd’hui ; et que si elle peut, elle lairra plutôt tout perdre que de renvoyer son cher marmouset à tête rouge. Nos gens sont pressés dans Étampes, c’est pourquoi le duc de Lorraine s’en va partir d’ici demain matin, qui sera le 5e de juin, pour se mettre à la tête de ses troupes et les faire avancer au secours de cette ville. Le coadjuteur est fort contre le Mazarin et un des chefs du Conseil du duc d’Orléans, [26] < ce > dont le prince de Condé a bien du dépit ; même, il en ferait bande à part s’il pouvait, mais il est trop engagé dans le parti. Quelques-uns néanmoins croient qu’il a quelque secrète intelligence avec le Mazarin ; ce qui est véritablement très difficile, mais je ne le tiens pas impossible quand je considère l’improbité de tous ces princes, le meilleur desquels ne vaut guère d’argent ; mais qu’il soit vrai ou non, il faut se résoudre à tout ce qui arrivera car le secret de l’affaire et du cabinet est arcanum Principis, quod frustra rimabere[27] On dit aussi que l’Archiduc Léopold est devers Soissons [72][73] avec 4 000 chevaux, qui s’en va encore entrer en France afin d’augmenter nos malheurs. [28] Et à tout cela, quel remède ? il n’y en a qu’un, savoir de chasser le favori sicilien, mais la reine n’en veut rien faire, elle dit qu’elle en a besoin, in proprios usus et propria commoda ; [29] et d’ailleurs, je ne sais si nous serons assez forts pour la contraindre et l’y obliger. En attendant tout cela, on fait ici force prières, force processions publiques pour les deux jours du Saint-Sacrement ; [74][75] et de plus, on s’en va descendre la châsse de sainte Geneviève, patronne de Paris, pour être portée en procession publique, à laquelle assisteront toutes les paroisses et toutes les grandes compagnies ; [30][76] si bien que nous voilà en pleine papimanie, aussi bien que tous les malheurs imaginables nous tiennent et nous menacent, tels que sont la guerre, la famine (il y a ici un nombre de pauvres effroyable), et peut-être la peste [77] l’automne prochain. On achève ici l’édition d’un Journal contenant tout ce qui s’est fait et passé depuis un an aux assemblées du Parlement, [31] mais le plus fin n‘y est pas, on n’y met que ce que l’on veut bien que tout le monde sache. On imprime à Venise le livre De la fréquente Communion de M. Arnauld, docteur de Sorbonne : [32][78][79] voilà pour faire rire du bout des dents les carabins du père Ignace le boiteux. [33][80] M. le comte d’Aubijoux, [81] lieutenant de roi en Languedoc, a arrêté prisonnier M. Foullé, [82] maître des requêtes, intendant de justice dans cette province, et a envoyé à M. le duc d’Orléans lui demander ce qu’il voulait qu’il en fît ; on lui a fait pour réponse qu’il remît son prisonnier entre les mains du parlement de Toulouse. [34][83]

M. le président de Nesmond, [84] qui est le chef de la députation du Parlement et qui est pour le présent à Melun, a mandé à M. le président de Bailleul, [85] qui est ici l’ancien président, [35] qu’il attendait audience et réponse du roi de jour à autre, mais quelque mine qu’on leur fît, qu’il en espérait bonne issue. Ceux d’Étampes se défendent toujours très vaillamment.

Ce 5e de juin. Au reste, M. Ravaud m’a fait l’honneur de m’écrire et de me mander leur dessein sur la nouvelle impression du Sennertus[36] dont il m’a envoyé une feuille ; je trouve leur dessein fort beau et raisonnable. Voilà que je leur fais réponse, que je vous prie de leur faire tenir. Ils me prient de trouver bon qu’ils continuent de me dédier encore cette nouvelle édition. C’est un grand honneur qu’ils me veulent faire, dont je leur suis très obligé, et à vous aussi. C’est une grâce que je ne refuserai point et quand ils en seront plus près de la fin de l’édition, nous accorderons de quelque chose de l’épître, et surtout de changer quelque chose au titre. Je suis […], Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Guy Patin.

Ce soir, mercredi 5e de juin, nos députés sont arrivés de Melun sans aucun fruit de leur commission. On ne leur a donné que du galimatias pour réponse : c’est qu’ils ne savent que dire à la cour ; si Étampes eût été pris, la reine et le garde des sceaux auraient bien parlé plus haut. Les officiers du roi et de la reine parlent […] bien fort et bien hautement contre le Mazarin, mais il ne se trouve personne qui […]. Ceux de Dijon [86] […] Mazarin, en suite de celui de Rouen, [87] afin que le roi n’aille point avec des troupes […].

Monsieur,

Depuis ma grande lettre écrite, datée du 5e de juin, je vous dirai que ceux d’Étampes continuent de se bien battre et de se bien défendre. Tous les mazarins qui sont devant y sont fort empêchés, on leur en tue rudement. Et de plus, ils y meurent de soif : ils buvaient de la rivière d’Étampes qui coule de la ville ; [37][88] ceux du dedans leur ont ôté l’usage de cette eau, l’ayant gâtée et corrompue par les corps morts des hommes et des chevaux qu’ils ont jetés dedans ; si bien que l’eau est plus chère et plus rare dans l’armée des assiégeants que le vin ; de sorte que, s’ils ne prennent la ville dans peu de jours, il faudra qu’ils lèvent le siège, faute d’eau pour abreuver leurs chevaux et pour boire eux-mêmes.

Ce 6e de juin. Les troupes du duc de Lorraine ont passé la Marne à Lagny ; elles passent la Seine aujourd’hui et demain sur le pont de bateaux qui est fait sur la rivière entre Charenton et Villeneuve-Saint-Georges, [89] au lieu nommé le Port-à-l’Anglais. [38][90] Ceux d’Étampes ont besoin d’être secourus et les mazarins ont besoin de prendre la ville ou de lever le siège ; si bien que dans trois ou quatre jours la crise  du mal viendra par là. [39][91] En attendant, les princes délibèrent et inter illas moras, metuendum ne Saguntus capiatur[40][92] La reine aussi demande que Messieurs du Parlement députent d’entre eux pour faire une conférence, mais ce n’est que pour tirer temps et gagner du délai tandis qu’elle fera venir d’autres troupes d’ailleurs ; et elle a raison de s’adresser à ces Messieurs du Palais puisqu’elle veut tirer de long car c’est bien leur métier d’en faire autant. Néanmoins, voilà un de mes amis qui vient de sortir de céans, qui me console fort : il dit que c’est chose certaine que les mazarins ne prendront point Étampes, que le siège n’y est qu’à demi, que ceux qui sont dedans sont trop vaillants et que le duc de Lorraine est parti d’ici ce matin pour y mener le secours qui leur fera lever le siège, ou il y aura autrement une grande bataille. Puisse bien y être assommé le dernier des mazarins.

Voici le temps de nos licences, [93] auxquelles unoquoque biennio[41] on fait des jetons pour donner à nos docteurs. La coutume était d’y mettre les armes du doyen d’un côté, et de l’autre, celles de la Faculté. [42][94][95] J’ai retenu les dernières, mais au lieu d’y mettre celles de mon grand-père [96] qui sont un gantelet avec deux étoiles, [43] j’y ai fait mettre les miennes, savoir ma tête, avec laquelle je me défends. [97] Le graveur n’y a pas fort bien rencontré pour la ressemblance, principalement à l’œil, mais il n’y a remède. [44] Je vous en envoie un échantillon que je vous prie de garder à cause de moi, [45][98] c’est un des six que l’on m’a aujourd’hui apportés, que l’on n’a encore faits que pour l’essai. J’en ferai tirer nombre par ci-après, mais le marché n’en est pas encore fait. Vous m’obligerez de ne le montrer à personne qu’à mademoiselle votre femme qui m’aime si fort, à ce que dit M. Du Prat, [99][100] que j’en suis tout glorieux. Quand vous verrez MM. Gras, Falconet et Garnier, je vous prie de leur faire mes très humbles recommandations. Je pourrai leur en envoyer quelque jour quand la paix sera faite.

Puisque vous avez le manuscrit de feu M. Hofmann, notre bon ami, permettez que je vous demande une faveur : n’y a-t-il pas moyen que dans l’édition que M. Rigaud s’en va faire, les noms des auteurs et des lieux cités d’iceux soient marqués et distingués d’italique, comme cela est observé dans le Sennertus de M. Ravaud ? [36] Il me semble que cela serait bien plus beau et plus commode pour le lecteur. Ne pourrait-on pas trouver quelqu’un qui pût commodément marquer cela à la copie ?

M. Foullé a été arrêté prisonnier en Languedoc comme intendant des finances qui avait été envoyé là pour faire arrêter les revenus du duc d’Orléans, qui tous lui ont autrefois été assignés sur cette province grande et riche, alors qu’on l’a pourvu du gouvernement. Ce M. Foullé est un grand brigand, ingénieux et méchant homme. [34]

Ce 7e de juin à midi. Enfin, les troupes du duc de Lorraine ont passé la Seine sur un pont de bateaux, les voilà en bon chemin. Cette armée est de 9 000 combattants ; le prince de Condé mène l’avant-garde, le duc de Lorraine, la bataille. [46] Ceux d’Étampes sont si résolus, et si bien remparés [47] et barricadés qu’ils ne craignent rien, ni Turenne, ni Mazarin. Il leur est venu depuis quatre jours 160 bœufs du côté d’Orléans, [101] de la poudre et du vin. On ne dit plus dorénavant qu’ils se rendent ni qu’ils soient en état d’être pris. Tous les braves de Paris sont allés voir passer cette armée avec M. le duc d’Orléans, Mademoiselle sa fille [102] et autres.

Le Parlement a aujourd’hui ordonné que demain, samedi 8e de juin, [48] les députés qui sont de retour seraient ouïs en leurs réponses, les princes invités d’y venir. Entre autres conditions, la reine qui les a reçus à ce coup fort doucement et amiablement, leur a dit qu’elle désirait une conférence, que les princes et les parlements y nommassent des députés qui eussent charge de traiter : voilà l’article sur lequel il y a le plus à délibérer, vu qu’après avoir tant de fois trompé à la cour, ils ne méritent point que l’on se fie à eux davantage si premièrement, le Mazarin n’est hors du royaume.

Je vous donne le bonsoir et vous prie de croire que je serai toute ma vie, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Guy Patin.

De Paris, ce vendredi 7e de juin, à huit heures du soir, 1652.

L’armée du duc de Lorraine se campe entre Corbeil et Étampes pour empêcher les convois qui vont de Corbeil à l’armée des mazarins. Dès que les convois leur manqueront, il faut que l’armée se dissipe ou qu’ils lèvent le siège ; joint qu’ils ne prendront point Étampes et que leur armée est fort diminuée, tant de nécessité que du nombre des malades qui y sont. [49] Le roi n’est plus en assurance à Melun, on ne sait quel chemin il prendra. Le grand doute est sur la Bourgogne, mais M. d’Épernon [103] n’est point le plus fort à Dijon.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, les 5 et 7 juin 1652

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(Consulté le 23.08.2019)