L. 734.  >
À Charles Spon, le 10 septembre 1662

Monsieur, [a][1]

J’ai reçu la vôtre du 22e d’août, dont je vous remercie. J’attends la perfection du Cardan [2] avec toute patience. Je ne m’étonne pas si le sieur Cellier [3] fait une nouvelle édition de toutes les œuvres de Rivière. [1][4] Si ce livre était bon, il ne serait pas devenu commun : on vend en carême plus de harengs que de soles, et néanmoins les soles valent bien mieux que les harengs. [5][6] J’ai vu les Épîtres de Richterus, [7] il y a quelques bonnes choses, quelques-unes de médiocres, mais beaucoup de méchantes, et tout l’ouvrage est assez mal fagoté. [2]

Il est vrai que M. Vignon, [8] folâtre et empirique, [9] a fait un cours de chimie [10] chez lui où quelques-uns de nos jeunes médecins ont assisté, tant par curiosité que parce qu’ils ne payaient rien ; mais tout cela s’est évanoui comme un feu de paille. Pour des spécifiques, [11] il n’y a que des charlatans [12] qui se servent de ce terme. Je sais bien que Guénault [13] et son confident, le vénérable des Fougerais, [14] et Renaudot [15] portent de petites boîtes dans leur pochette où il y a de petits grains pour faire dormir [16] et quelque autre drogue qui ne vaut pas mieux. Tout cela n’empêche pas que les gens de bien ne s’acquittent de leur devoir. J’avoue pourtant que les mauvais exemples nuisent beaucoup et la fortune des méchants en éblouit toujours quelqu’un. Nous sommes encore 112 dans notre Faculté, il est impossible qu’il n’y en ait toujours quelqu’un de fourbe et d’ignorant.

Pour ce que vous me mandez d’Érasme, [17] je vous dirai qu’il ne fut jamais moine, c’est une médisance. Il fut seulement novice dans un collège de chanoines réguliers de Saint-Augustin où son tuteur l’avait fourré âgé de 14 ans seulement, croyant l’y faire demeurer pour avoir son bien ; mais le compagnon n’en voulut point tâter. Je sais bien que quelques-uns ont dit qu’il avait fait profession, la plupart des moines lui en veulent, mais ce n’est qu’en récriminant. Je le pardonne aux ignorants qui sont passionnés pour leur besace. Je m’étonne comment un savant homme tel qu’est le P. Théophile Raynaud [18] s’est emporté aux mêmes médisances. Il est vrai qu’Érasme était bâtard et fils de prêtre, comme on peut le voir aisément dans sa vie qu’il a écrite lui-même. Néanmoins, les moines n’ont pas été les premiers qui lui ont reproché le malheur de sa naissance : ç’a été Scaliger [19] le père dans son Ciceronianus[3] et ensuite toute la confrérie des capuchons. [20] Adieu, je suis, etc.

De Paris, ce 10e de septembre 1662.


1.

Lazari Riverii, Consilarii, Medici ac Professoris Regii : necnon Regiorum in Universitate Monspeliensi Medicinæ Professorum Decani, Opera medica universa : quibus continentur i. Institutionum Medicarum, libri quinque. ii. Praxeos Medicæ, libri sepdecim. iii. Observationum Medicarum, Centuriæ quatuor. Quibus accedunt observationes variæ ab aliis communicatæ : itémque Observationes infrequentium morborum. Omnia ab ipsomet Auctore ultimo revisa, emaculata, locupletata : nunc vero singula peculiaribus suis Indicibus illustrata [Toutes les œuvres médicales de Lazare Rivière, conseiller, médecin et professeur du roi, ainsi que doyen des professeurs royaux en l’Université de Montpellier, qui contiennent : i. cinq livres d’Institutions médicales ; ii. dix-sept livres de Pratique médicale ; iii. quatre Centuries d’observations médicales. À quoi s’ajoutent des observations variées communiquées par d’autres auteurs, ainsi que les observations de maladies rares. Entièrement et dernièrement revues, corrigées et augmentées par l’auteur lui-même, chacune d’elles maintenant enrichie de ses propres index] (Lyon, Antoine Cellier, 1663, in‑fo).

L’épître dédicatoire d’Antoine Cellier est adressée Nobilissimo, Spectatissimoque Viro, D. Andreæ Falconeto, Doctori Medico Monspeliensi, Consiliario Medicoque Regio, necnon Collegio Medd. Lugdun. Aggregato [au très noble et très admirable M. André Falconet, docteur en médecine de Montpellier, conseiller et médecin du roi, ainsi qu’agrégé au Collège des médecins de Lyon]. Il s’y trouve quelques renseignements sur le père de Falconet :

Enimvero supremam olim lauream Apollinarem Monspelii, et quidem manibus ipsiusmet inclyti Riverii, consecutus es, cuius etiam deinceps arctissima necessitudine aliquandiu usus fuisti : cum ipse pluribus retro annis, Parentem tuum piæ memoriæ, Carolum Falconetum, Medicum quoque Monspeliensem, et quidem Eximium, studiorum socium, ac familiarem habuisset : cuius tui Parentis laudibus illud accredit minime vulgare, quod Sereniss. Reginæ Margaretæ Valesiæ per annos xii. fuerit Archiater : unde et apud Rodumnenses per reliquam ætatem privilegiis et vacationibus, tam præclaro muneri gesto debitis, frui non destitit, Universa Segusiane Nobilitati charissimus.

[Vous avez de fait obtenu jadis {a} le plus haut laurier apollinaire {b} de Montpellier, et ce des mains de l’illustre Rivière en personne ; {c} pendant assez longtemps et maintenant encore, vous avez joui de sa très fidèle amitié. C’est que, de nombreuses années en arrière, il avait lui-même eu pour compagnon d’étude et pour camarade votre père de pieuse mémoire, {d} Charles Falconet, lui aussi médecin de Montpellier, et de la meilleure extraction ; ce qui fait éloquemment foi des mérites de votre père, c’est qu’il fut pendant 12 années {e} le premier médecin de la sérénissime reine Marguerite de Valois. {f} Ensuite, à Roanne, pendant le restant de sa vie, très cher au cœur de toute la noblesse du Forez, il a sans cesse profité des privilèges et des exemptions qui lui étaient dus pour avoir rempli une si brillante charge]. {g}


  1. 1633.

  2. Médical.

  3. Lazare Rivière était alors déjà professeur de médecine de Montpellier.

  4. Mort en 1641.

  5. 1604-1615.

  6. Première épouse du roi Henri iv, répudiée en 1599.

  7. Le début de l’épître contient quelques passages en grec ; ce qui, avec la qualité générale de son latin, pousse à croire que le véritable auteur en a été Falconet lui-même, et non Cellier (suivant la coutume, courante chez les libraires, de faire écrire leur dédicace par le dédicataire).

V. note [8], lettre 749, pour les Opera omnia de Jérôme Cardan en cours d’impression à Lyon.

2.

Les Epistolæ selectiores [Lettres choisies] (Nuremberg, 1662) de Georg Richter (1592-1651), écrivain et jurisconsulte allemand, figurent dans notre Bibliographie car ce recueil contient la seule relique qu’on connaisse de la correspondance entre Caspar Hofmann et Guy Patin : la lettre que le premier a écrite au second au printemps 1646. Il est surprenant que Patin n’en ait pas tiré gloriole et n’ait pas non plus relevé les quelques échanges qu’on y lit entre Charles Spon et Hofmann.

Guy Patin a correspondu avec Johann Georg Richter, fils de Georg.

3.

V. notes [8], lettre 584, pour les attaques de Jules-César Scaliger contre Érasme à propos de Cicéron, et [7], lettre 308, pour la jeunesse ecclésiastique d’Érasme.

a.

Bulderen no cclxxix (tome ii, pages 321‑323) à Charles Spon; Reveillé-Parise no dci (tome iii, pages 404‑406) à Falconet. Le destinataire de cette lettre était Spon : Patin la commençait en accusant réception d’une lettre du 22 août, dont les annotations de Charles Spon prouvent qu’elle venait de lui. L’authenticité de cette lettre n’en est pas moins suspecte : plusieurs lignes en ont ici été supprimées, comme répétant presque mot pour mot ce qu’on lit dans la lettre à Charles Spon datée du 19 décembre 1662.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Charles Spon à Guy Patin, le 10 septembre 1662.
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(Consulté le 27.05.2020)

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