L. 86.  >
À Charles Spon,
le 19 juin 1643

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Monsieur, [a][1]

Après vous avoir très humblement remercié de votre belle lettre datée du 2d de ce mois, je commencerai à vous faire réponse par l’action de grâces que je vous dois pour votre Phrygius [2] que j’attendrai en toute dévotion et patience. [1] J’ai fait ici imprimer depuis peu un livre français intitulé Considérations sur la Sagesse de Charron : [3] l’auteur en est inconnu, aut saltem non vult nominari ; [2] un temps viendra qu’il parlera. [4] C’est un in‑8o de 30 feuilles. J’en ai mis un dans votre paquet, je vous prie de l’avoir pour agréable ; lequel paquet je vous prie de me mander à qui vous désirez que je le délivre, étant accompli de tout ce que j’y veux mettre pour le présent. Le roi défunt [5] mourut à Saint-Germain [6] le jeudi, jour de l’Ascension, à deux heures trois quarts après midi. [7] Il fut ouvert le lendemain sur les dix heures du matin. On lui trouva le foie tout desséché, comme aussi était toute l’habitude du corps, un abcès crevé dans le mésentère [8][9] de la largeur d’un fond de chapeau, avec quantité de pus épandu dans le cæcum, côlon et rectum, qui en étaient tout gangrenés ; le pus en était un peu verdâtre et fort puant. Il avait vidé quelques vers [10] durant sa maladie, on en trouva encore un grand dans son ventricule, [3][11] avec cinq petits qui s’y étaient engendrés depuis peu, pour le lait [12] avec horrible quantité de sucre [13] qu’il a pris durant sa maladie, reclamantibus licet ac repugnantibus medicis[4] auxquels il n’a presque point cru en toute cette dernière maladie. Il avait aussi les deux poumons adhérents aux côtes et un abcès dans le gauche, avec beaucoup de sérosités dans le creux de la poitrine. [5][14] Voilà tout ce qui s’en est dit et dont tout habile homme peut mourir. M. Bouvard [15] n’est plus rien, il a de réserve une bonne pension et est retiré chez lui avec 70 ans qu’il a sur la tête. M. Cousinot, [16] son gendre, est premier médecin du roi et a suivi la fortune de son maître, M. le Dauphin. [17] J’ai grand désir de voir les Institutions du C. Hofmannus, [18] tâchez de les faire mettre sur la presse bientôt après que vous les aurez reçues. Pour le Palmarius de pomaceo[19] je ne l’oublierai point quand il se trouvera, il n’est pas mauvais. [6] Le Canonhierus de admirabilibus vini virtutibus [20] est un chétif ouvrage, aussi bien que tout ce qu’il a fait sur les Aphorismes d’Hippocrate [21] en deux volumes in‑4o fort gros. [7] Il semble que ces méchants et misérables écrivains ne brouillent du papier que pour fournir les beurrières et comme dit Martial, [22] Ne toga cordylis et pænula desit olivis[8] J’ai céans Loselius de podagra[23][24] in‑12o[9] Fabr. ab Aquapendente libellus de integumentis animalium [25] n’est pas nouveau, je l’ai vu in‑4o, impression d’Italie. [10] Tous les autres livres que vous m’indiquez me sont inconnus. Nous avons ici pour livres nouveaux celui de M. de Saumaise [26] in‑8o, fraîchement venu de Hollande, sub hoc lemmate : Funus linguæ Hellenisticæ, sive Confutatio exercitationis de Hellenistis et lingua Hellenistica, etc[11] Tout le livre est de 25 feuilles in‑8o contre Dan. Heinsius ; [27] duquel néanmoins on n’a pas vu l’Exercitation de deçà, ni M. Moreau [28] même, à qui j’ai présenté vos baisemains. Un chanoine de Limoges, [29] nommé M. de Cordes, [30] qui avait une fort grande bibliothèque [31] et qui se connaissait fort bien en livres, est ici mort depuis six mois. Il a ordonné par testament que sa bibliothèque fût vendue tout à un. Quelques marchands se sont présentés, et entre autres le cardinal Mazarin [32][33] qui en offre 19 000 livres. On en imprime le catalogue, in quo sunt pauci libri medici[12] M. Rigault, [34] bibliothécaire du roi, a mis au jour l’Octavius de Minucius Felix [35] in‑4ocum notis[13] Un président de Toulouse, [36] nommé M. de Gramond, [37] est ici qui a fait apporter un corps d’histoire de France en latin in‑foab excessu Henrici iv[14] imprimé à Toulouse, qui ne va que depuis l’an 1610 jusqu’en l’an 1628 ; mais on n’en fait point ici d’état et n’a aucun débit. Il a dit au commencement en parlant de l’Histoire de feu M. de Thou, [38] et en s’y comparant en quelque façon, Thuanus plura, ego maiora ; [15] mais le bon seigneur n’a que faire de craindre le coup, il ne viendra pas jusqu’à lui, il n’approche en rien de M. de Thou. Son latin n’est guère bon, il flatte fort les jésuites, il n’y a pas un éloge qui vaille, il y a peu de particularités, et n’est guère autre chose que le Mercure français [39] assez mal tourné. Cum primum animum ad scribendum appulit, id sibi negotii credidit solum dari, Richelio ut placerent, quas fecisset fabulas ; [16][40] car il a loué ce tyran [41] mort partout où il a pu ; mais il n’est plus temps, la mort les a trompés tous deux : l’un est passé, l’autre est venu trop tard.

Ce 9e de juin[17][42] Mme de Brassac [43] eut son congé de la reine [44] il y a environ dix jours, et Mme de Lansac [45] eut le sien il n’y en a que trois. [18] On a ôté le gouvernement de la Bastille [46] à M. du Tremblay, [19][47] frère du P. Joseph, [48] capucin[49] et a été donné à M. de Saint-Ange, [50] maître d’hôtel de la reine. [20] On a ôté la charge de surintendant des finances à M. Bouthillier, [51] et a été donnée à MM. de Bailleul [52] et d’Avaux. [53] Ce premier était chancelier de la reine, président au mortier ; ce second est frère du président de Mesmes, [54] il a été par ci-devant ambassadeur à Venise, en Pologne et Suède, et puis à Hambourg ; [21][55] et qui est même un des députés que la reine envoie pour traiter de la paix générale. [56] C’est un excellent homme, plein d’honneur et de mérite. Tout le monde croyait ici que la reine donnerait les sceaux à M. le président de Bailleul qu’elle aime fort, il y a longtemps ; mais il y a apparence qu’il n’est pas réservé pour cela puisqu’elle l’a fait être surintendant ; à cause de quoi on croit ici que le chancelier[57] qui branle bien fort, [22] sera un de ces premiers jours désappointé et que les sceaux seront rendus à M. de Châteauneuf [58] qu’elle a tiré de prison d’Angoulême [59] où il était il y a dix ans passés. C’est un homme d’exécution qui n’épargnera pas toute la séquelle et la troupe cardinalesque, à laquelle les gens de bien espèrent que l’on fera bientôt rendre gorge de tant d’or et d’argent qu’ils ont pillé et volé per fas et nefas [23] sous la tyrannie de ce bourreau, dont les poètes de ce temps faisaient rimer le nom à demi-dieu. [24] Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’il est de ces flatteurs, poétastres et rimailleurs, [25] qui par leurs flatteries gâtent et corrompent les esprits de nos princes et de ceux qui nous gouvernent. Vous en verrez une très belle remarque dans l’Histoire de M. le président de Thou, sur la fin de Henri ii[60][61] en ces mots : Nec inter postrema corrupti sæculi testimonia recensebantur poetæ Galli, quorum proventu regnum Henrici abundavit, qui ingenio suo abusi per fœdas adulationes ambitiosæ fœminæ blandiebantur, iuventute interim corrupta, etc[26] On dit que tous les princes sont en état de traiter de la paix universelle, hormis l’Espagnol qui n’y veut pas admettre les ambassadeurs du roi de Portugal ; [62] de qua contentione Deus ipse viderit[27][63] Nous avons une reine régente très libérale et qui ne refuse rien. On dit ici que depuis un mois elle a donné la valeur de six millions ; je souhaite qu’il lui en prenne mieux qu’à la feu reine mère, [64] laquelle, au commencement de sa régence, donna prodigieusement à tous les grands, la plupart desquels l’abandonnèrent quand elle n’eut plus rien à leur fourrer. Elle a affaire à d’étranges gens qui sont des courtisans : utinam bene illi cedat, et omnia eius consilia sint fortunatissima, et ex voto bonorum[28]

Ce 16e de juin. La reine, en continuant son dessein, a pratiqué un proverbe grec qui enseigne qu’il faut tuer les louveteaux après qu’on a tué les loups, Stultus qui, occiso patre, sinit vivere liberos[29][65][66] Elle a ôté la charge de surintendant des finances à M. Bouthillier, [67] il y a plusieurs jours ; et depuis deux jours, elle a ôté la charge de secrétaire d’État à M. de Chavigny, [68] son fils. [30] On a aussi mandé au sieur de La Meilleraye, [69] grand-maître de l’Artillerie, qu’il ait à venir en la cour, je pense que c’est pour lui ôter le gouvernement de Bretagne. [31][70] Il a outre cela de belles charges et encore bien de l’argent caché, selon la doctrine de son cher prototype, [32] qui ne faisait la guerre et ne brouillait tout que pour avoir de l’argent. Mais à propos de ce docteur à bonnet rouge, je veux vous faire part des vers latins qui me furent hier donnés sur sa mort :

Qui Patribus populoque, et carnem rosit et ossa,
Quam merito carnem rosus et ossa perit !
 [33]

Je pense aussi que vous vous souvenez bien comme il revint de Tarascon [71] à Paris dans une machine avec laquelle, comme par le moyen d’un pont, il se faisait entrer dans les maisons. Et comme on disait aussi que son dessein était de devenir pape, [34] ou au moins patriarche en France, voici d’assez bons vers sur sa machine et sur son pontificat :

Cum fortibus spretis media in tabulata domorum
Richelio placuit scandere ponte novo :
Aut hæc in nostros fabricata est machina muros,
Aut aliquid, dixit Gallia, triste latet.
Ast ego, venit ad hoc post tot molimina, dixi,
Quo sese posset dicere Pontificem
[35]

Le garde des sceaux de Châteauneuf est à une lieue d’ici en sa belle maison de Montrouge, [72] où on croit qu’il n’attend que l’heure d’être rappelé pour reprendre les sceaux. [36] Le chancelier d’aujourd’hui est toujours en branle et ne crois pas qu’il dure longtemps, combien que l’on dise qu’il ait reçu quelques bonnes paroles de la reine qui semblent le confirmer. M. d’Elbeuf [73] est ici de retour, et Mme de Chevreuse [74][75] aussi. [37] Excusez ma prolixité, c’est qu’il ne m’ennuie pas de parler avec vous, adeo suave est tanto amico colloqui[38] Je vous baise les mains très humblement et suis, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

Patin.

De Paris, ce 19e de juin 1643.

M. d’Avaux, nouveau surintendant, dit hier au matin qu’il partirait le mois prochain pour s’en aller en Allemagne où il espérait d’y rendre un grand service à la France, savoir d’y faire la paix, et qu’il la tenait presque assurée.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 19 juin 1643

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(Consulté le 17.10.2019)