L. 369.  >
À Charles Spon,
le 8 septembre 1654

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Monsieur, [a]

Le roi [1] arriva à Paris le jour que je vous envoyai ma dernière, qui fut le vendredi 4e de septembre ; et le lendemain matin mourut ici M. de Broussel, [2] conseiller de la Grand’Chambre pour qui en partie on fit les barricades [3] l’an 1648, le 26e d’août. Ce même jour, 5e de septembre, fut chanté le Te Deum [4] à Notre-Dame [5] pour la levée du siège d’Arras, [6] en présence du roi, de la reine, [7] du Mazarin [8] et de toute la cour, comme aussi de Messieurs du Parlement, de la Chambre des comptes, de la Cour des aides [9] et de l’Hôtel de Ville, et d’un nombre infini de peuple. Moi-même j’en vis une partie car voulant passer sur le Pont-Neuf, [10] il m’y fallut arrêter tant l’obstruction des chemins y était grande. On parle ici d’un autre voyage du roi, ou devers la frontière, ou en Bretagne, ou à Fontainebleau ; [11] quoi qu’il en soit, le roi ne demeurera guère ici tandis qu’il fait encore beau. [1] M. le maréchal de La Meilleraye [12] retient prisonnier dans le château de Nantes [13] notre collègue M. Vacherot [14] qui a aidé à M. le cardinal de Retz [15] à se sauver. [2] Le roi a envoyé en quelques villes du royaume des chanoines de Notre-Dame [16] et des grands vicaires se promener et y prendre l’air, comme si la peste [17] était à Paris ; on y a mis aussi deux docteurs de Sorbonne, [18] curés de Saint-Jean, [19][20] et de Saint-Médéric, [21][22] qui, pour être de fort habiles gens, sont il y a longtemps marqués de rouge sur le papier journal de ces bons pères [23] quos Iosephus Scaliger nuncupabat bonos Sociennos, ex pistrino Loyolæ[3][24] Ne sont-ce pas de bonnes gens, et bien innocents, que ces compagnons de la Société ? À la fin, s’ils continuent, Dieu leur en devra de reste. [4]

Ce 7e de septembre. Aujourd’hui le bonhomme M. de Broussel a été enterré dans Saint-Landry, [25] sa paroisse, magna comitante catena multorum optimorum[5] et au regret très sensible de plusieurs gens de bien. Il était âgé de 83 ans. Son fils, [26] qui est un des plus savants de Paris, est conseiller de la Cour ; il était reçu en survivance, il prit sa place dans la première des Enquêtes dès samedi dernier. [6] J’y ai rencontré M. Ogier [27] le prieur qui m’a fait l’honneur de venir dîner céans, lequel m’a dit qu’on fera de beaux épitaphes sur la mort et à la mémoire de ce bon homme. Il n’a pas manqué d’être dit que c’était ultimus Gallorum, comme dans Tacite, [28] Cassius [29] est appelé ultimus Romanorum[7] par Cremutius Cordus, [30] qui, eo nomine[8] en fut mauvais marchand par la tyrannie de Tibère. [31]

On dit que le maréchal de Turenne est d’avis de ne point faire de siège si on ne lui donne de l’argent, qui est un métier que le Mazarin n’entend point. On dit pourtant que le roi s’en va faire un grand voyage avec le Mazarin, qu’ils iront jusqu’à Metz, [32] mais que la reine et M. le duc d’Anjou [33] demeureront ici. Il court ici un bruit que l’empereur [34] est mort, et le vieux duc de Saxe [35] aussi ; et que le jeune duc de Saxe [36] se veut faire catholique romain afin de parvenir à l’Empire. [9][37] Gare que cette aigle qui a tant mangé d’autres oiseaux ne vienne enfin à proie à plusieurs autres. [38]

Ut cavit mundus fieretne præda Philippo,
Sic caveat mundo ne fiat præda Philippus
[10]

J’ai depuis huit jours reçu une lettre de M. Barbier [39] touchant son affaire qui ne vaut rien. J’espère qu’il vous rendra celle-ci. Je lui fais une réponse à la sienne, que je voudrais bien qu’il vous l’eût fait voir afin que pussiez lui donner quelque bon conseil sur une affaire si délabrée ; elle n’a jamais guère valu, elle a été négligée et enfin, elle a empiré tout à fait ; je n’y sais aucun remède.

On dit que notre armée s’en va être divisée afin d’assiéger deux places, dont l’une sera Clermont [40] et l’autre La Capelle ; [11][41] que le roi partira lundi prochain d’ici pour aller à Compiègne [42] et delà vers la frontière, où sa présence sera requise. On dit même qu’il ira jusqu’à Metz ; il y a apparence que comme le Mazarin en a l’évêché, qu’il en veut avoir aussi le gouvernement, il aura enfin tout car il est le Dieu de la terre, Omnia quæcumque voluit fecit[12][43]

J’ai aujourd’hui vu et entretenu un enseigne du régiment de Piémont, lequel m’a dit que les Espagnols avaient perdu devant Arras 54 pièces de canon, environ 1 200 hommes de tués, autant de prisonniers ; [13] mais que leur armée est toute dissipée et que tout ce qu’ils ont de reste n’est point de 7 000 hommes. Je le crois d’autant plus fort qu’il en arrive fraîchement et qu’il était présent à la bataille, où il fut blessé. Je me recommande bien fort à vos bonnes grâces, à Mlle Spon [44] (laquelle ne m’aimerait guère si elle me connaissait bien, car je suis bien méchant), à M. Gras, notre bon ami, à MM. Garnier et Falconet, MM. Huguetan et Ravaud, pour être toute ma vie, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Guy Patin.

De Paris, ce mardi 8e de septembre 1654.

Nous sommes demain assemblés en notre Faculté pour notre pauvre collègue M. Vacherot qui est prisonnier à Rennes [45] pour avoir aidé à sauver son maître, et que M. le maréchal de La Meilleraye poursuit criminellement ; on a déjà pendu deux de ses gardes. [14] Fi des grands et de leur service s’il faut mourir dans les retranchements d’une ville assiégée ou être en danger d’être pendu pour aider à sauver son maître. [15]


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 8 septembre 1654

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(Consulté le 06.12.2019)