L. 530.  >
À Charles Spon,
le 16 juillet 1658

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< Monsieur, > [a][1]

Le fils de feu M. Saumaise, [2] âgé d’environ 24 ans, [3] m’est aujourd’hui venu voir céans. Il a un procès au Conseil privé [4] qui leur est, dit-il, de grande importance ; et dès qu’il sera vidé, il dit qu’il fera imprimer quelques traités de feu Monsieur son père et entre autres, un troisième tome sur Pline [5] et Solin, [6] et un autre de vitæ termino[1] et le second tome de ce qu’il a fait sur Arrien [7] et Épictète [8][2] J’ai pris grand plaisir de regarder ce jeune homme, il ressemble à feu Monsieur son père de visage et de parole, hormis qu’il est blond, le père était noir et n’a commencé à grisonner qu’à 50 ans. Il est gentil et éveillé, sage et honnête. Il m’a dit qu’il a un petit frère [9] qui étudie à Saumur [10] sous M. Le Fèvre [11] qui est un des régents de ce Collège, fort savant homme qui a fait quelque chose sur Lucien [12] et qui travaille sur Pindare, [13] c’est-à-dire qui est græce doctissimus[3][14] C’est ce Faber qui a fait un petit discours latin par lequel il veut prouver que le passage de Christo[4] qui est aujourd’hui dans Fl. Josèphe [15] au 18e livre des Antiquités judaïques, y a été ajouté par quelqu’un des premiers chrétiens, timidæ pietatis ; [5] ce que je crois être très vrai et dont je suis fort persuadé il y a plus de 30 ans, vu que si Josèphe l’eût ainsi cru, et ista scripssisset ex animo[6] il eût fallu, en suite de cette vérité, qu’il se fût fait chrétien, quod numquam fecit ; [7] mais il y a bien encore pis, c’est que Origenes contra Celsum[16] en trois endroits, se plaint de ce que Josèphe le Juif avait dit et écrit quelque chose contra Christum quod hodie non apparet in eius scriptis, imo contrarium legitur, etc. [8]

Le roi [17] est tombé malade à Mardyck, [18] d’où il a été mené à Calais. [9][19] On commence ici les prières publiques pour sa convalescence. Le Saint-Sacrement est exposé sur les autels et les prières de quarante heures se disent dans les églises. [20] Je prie Dieu qu’il guérisse car j’aurais appréhension de grands désordres à la cour, et même dans tout le royaume, si quid humanitus ei contingeret[10] Néanmoins, on n’en fait point ici la petite bouche, on dit ici publiquement que periclitatur ratione morbi et ratione medicorum[11] qui sont Vallot, [21] Guénault [22] et D’Aquin. [23] Je ne sais pas si ce dernier voit le roi, mais il est allé avec Guénault sans y avoir été mandé, sous ombre qu’il est médecin par quartier ; et auparavant, il était garçon apothicaire de la feu reine mère. [24] Ne voilà pas un puissant roi de France en bonnes mains ? Ne diriez-vous pas que les charlatans ne sont soufferts et tolérés que pour maltraiter les princes ? Vide et ride impudentiam sæculi ! [12] En attendant, pourtant, je souhaite que bientôt il nous vienne quelque bonne nouvelle de sa convalescence. On prie Dieu ici partout pour sa santé dans les paroisses, etc. M. le chancelier [25] a envoyé à chaque monastère une aumône de 100 livres afin qu’ils prient Dieu aussi bien que les autres. Verum quid sunt illæ preces profuturæ, si decreta Dei sunt immutabilia ? Quomodo verum erit illud sibyllinum : [26]

Desine fata Deum flecti sperare precando[13]

Les deux assassins domestiques qui avaient entrepris de tuer le cardinal de Retz [27] sont tous deux prisonniers à Cologne. [28] Interrogés pourquoi et par qui ils ont été sollicités d’entreprendre ce massacre, ils ont nommé un de nos conseillers de la Cour, nommé Croissy-Fouquet [29] qui est de présent en Italie, lequel a été l’intime du cardinal de Retz et jusqu’à présent cru pour tel. [14] Cette déposition fait soupçonner qu’il n’ait été gagné par les ennemis dudit cardinal de Retz, et ce qui sera par ci-après comme très vrai si ces deux prisonniers continuent et persistent en cette confession jusqu’à la mort, laquelle semble leur être due en tant que domestiques qui ont voulu tuer leur maître.

Le roi dit qu’il a grande envie de revenir à Compiègne [30] et au Bois de Vincennes, [31] et a témoigné beaucoup de réjouissance quand on lui a dit que l’on avait fait à Paris de grandes prières publiques pour sa convalescence. La reine [32] ne bouge d’auprès de lui, jour et nuit ; sur quoi l’on a peur qu’elle ne devienne fort malade par ci-après. Le duc d’Anjou [33] ne voit point le roi, de peur que cette maladie ne le touche, ou à cause du pourpre [34] qu’a eu le roi, [15] que les courtisans disent être contagieux. D’ailleurs on dit au roi que son frère est malade de la petite vérole, [35] et que c’est ce qui l’empêche de le voir et le venir visiter. [16]

Le marquis de Richelieu [36] (c’est le second fils du feu cardinal de Richelieu, [17][37] et qui a l’honneur d’être le gendre de Mme de Beauvais, [38] première femme de chambre de la reine, et dont le père était crocheteur et emballeur des marchands de toile de la Halle), [39] qui a fait des prouesses en cette dernière campagne et qui a de grandes aversions contre les Espagnols, per ius affinitatis et de sanguine quo pollet[18] a la peste, fièvre continue [40] avec charbons et bubons. [41][42] Si la peste eût étouffé toute sa race il y a 40 ans, la France ni l’Europe même n’y aurait bien perdu.

Ce matin, Messieurs de Sorbonne [43] ont été assemblés pour publier la censure de laquelle ils étaient demeurés d’accord contre la théologie morale de quelques nouveaux casuistes de pistrino Loyolæ ; [19][44] et comme ils étaient après, il est arrivé en Sorbonne un des aumôniers de la chancellerie qui est venu prier ces Messieurs, les rabins du christianisme assemblés, de différer la publication de la censure jusqu’au retour du roi, qui sera dans huit jours (je crois qu’il en faudra davantage, mais sauf alors à continuer le terme). Reverendi patres Sorbonici annuerunt tali supplicationi[20] et ont député quatre de leurs docteurs vers M. le chancelier. Voilà ce que je sais de plus certain. Je souhaite une parfaite santé au roi, vos bonnes grâces et celles de Mlle Spon, à la charge que je serai toute ma vie, Monsieur, totus tuus[21]

De Paris, ce 16e de juillet 1658.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 16 juillet 1658

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(Consulté le 23.09.2019)