L. 625.  >
À André Falconet,
le 27 juillet 1660

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Monsieur, [a][1]

Le roi [2] et la reine [3] sont arrivés au Bois de Vincennes. [1][4] Le cardinal Mazarin [5] y est malade d’une douleur néphrétique, [6] il a déjà été saigné [7] cinq fois. Vallot [8] y est bien empêché car il tient la queue de la poêle, [2] il a eu grandes prises avec M. Esprit [9] en présence de la reine et de Guénault [10] qui s’en moquait. Le cardinal a été purgé[11] mais on ne dit rien de sa convalescence. Vallot n’est pas bien en cour, s’il perd une fois son patron il est mal en ses affaires et sera renvoyé comme un ignorant. Les degrés du Louvre sont fort glissants, il faut avoir le pied bien ferme pour s’y tenir longtemps. Pour nos médecins qui déclament contre la saignée [12] et la purgation, je tiens pour certain qu’ils n’iront pas loin avec de si méchants souliers. J’ai souvent dit à mes écoliers qu’ils ne doivent point avoir peur de telles gens : les charlatans [13] ne font point de miracles, si ce n’est en la présence des ignorants. Guénault, qui se rendrait volontiers chef de quelque nouvelle secte pourvu qu’il y eût à gagner, a dit quelquefois chez des malades qu’il n’y avait en tout notre métier que trois bons remèdes : la saignée, les petits grains, ce sont des pilules pour faire dormir qu’il porte en sa pochette, [3][14][15] et le vin émétique ; [16] mais son vin émétique n’a pas le mot pour rire, [4] on y a été si souvent attrapé qu’il est ici en horreur dans l’esprit de la plupart ; plusieurs le haïssaient déjà, mais la mort du duc d’Orléans [17][18] l’a mis en détestation par tant d’officiers qui en ont été ruinés. Pour la saignée, on ne s’en peut pas passer à cause des débauches et de la bonne chère où l’on s’abandonne dans les grandes villes comme Paris et Lyon.

On dit que le cardinal Mazarin se porte un peu mieux. S’il guérit, n’est-ce point une marque certaine que Dieu l’aime ? J’ai autrefois ouï dire au sermon, à un certain P. Binet, [5][19] que la porte du paradis était dorée et que les riches ne devaient point désespérer de leur salut. Je le crois ainsi : parce qu’ils ont de l’argent, tout leur est promis ou permis ; du moins, bien des gens que vous connaissez se servent de ce leurre pour tirer finement de l’argent de ceux qui les croient et ne sont point chiches de promettre le paradis dont ils n’ont pas la clef. [6][20] Je vous rends grâces de ce que vous m’avez mandé touchant le séné. [21] En attendant que vous m’en marquiez davantage, je vous dirai ce que nous en savons ici. Les Marseillais nous en envoient de deux sortes : l’un vient d’Alexandrie [22] qu’ils appellent séné de La Palte, n’est-ce point un nom corrompu de Ripalta, qui est une île près d’Alexandrie où pourrait croître ce bon séné (mais nos marchands disent que La Palta ne veut dire autre chose que la maltôte ou le parti qui est sur le séné qu’on nous envoie d’Alexandrie), qui est petit et pointu comme le fer d’une pique et qui est excellentissime quand il est vert ? l’autre est nommé séné de Seide, qui est l’ancienne ville de Sidon dont il est parlé dans la Bible. [7][23] Celui-ci est grossier, impur, à feuilles plates et plus grandes, c’est un séné bâtard et une espèce de colutea ; [8][24] il n’est pas si bon de la moitié que l’autre, quoique la teinture en soit plus belle. Quelqu’un m’a dit aussi qu’il y en a une autre espèce de séné en Perse et aux Indes, [25] mais je n’en sais rien de certain. L’an 1634, j’en vis ici de beau, grand, à feuilles plates, que l’on vendit pour sa beauté 100 sols la livre, tandis qu’on donnait le petit d’Alexandrie pour 32 sols ; nous l’éprouvâmes et trouvâmes qu’il purgeait véritablement, mais moins que l’autre petit. Nos apothicaires [26] sont ici fort secs et ne font presque rien. Ces bonnes gens sont à rouer, ils voudraient bien que les chirurgiens [27] fussent aussi abattus afin d’avoir des compagnons de leur misère ; ils haïssent fort ces estafiers de Saint-Côme [28] parce qu’ils font les pharmaciens et leur ôtent la pratique ; ils ne savent à quel saint se vouer. Y en aurait-il quelqu’un en paradis qui voulût aider à des gens qui font chaque jour tant de fourberies aux pauvres malades ?

J’ai ouï ici parler d’une nouvelle histoire de Dauphiné [29][30] en deux volumes in‑fo et d’une nouvelle histoire de Lyon in‑4o faite par un jésuite. [9] Prenez, s’il vous plaît, la peine à votre loisir d’en parler à M. Barbier et d’en savoir des nouvelles, et même de me les acheter en blanc ; je pense qu’il vaut mieux faire ainsi que de s’attendre à nos libraires qui n’en reçoivent que tard et qui ne les veulent vendre que beaucoup trop cher à cause de la nouveauté. Quand vous les aurez chez vous, il ne les faut pas envoyer par M. Troisdames, [31] ils sont trop gros ; il vaut mieux en faire un paquet et le délivrer à M. Spon, notre bon ami, qui prendra soin de me les faire tenir dans quelque balle de M. Devenet ou de M. Huguetan. On pourrait y ajouter pareillement le S. Georgius Cappadox du P. Théophile Raynaud [32] si alors il est achevé. [10] Il est arrivé à Paris tant de monde de tous côtés, et même des provinces étrangères, pour voir l’entrée du roi que les rues ne sont pas assez larges pour tout contenir ; on n’y peut passer, outre que l’on bâtit en plusieurs endroits. M. Troisdames, lieutenant de la colonelle de M. de Lamoignon, [33] comme il est notre bon ami, m’a prié de lui donner une devise pour faire mettre sur un drapeau neuf qu’ils font faire, et a désiré que ce fût sur la paix [34] et sur le mariage du roi. Voilà ce que mon fils Carolus [35] lui a fourni sur ce sujet : Coeunt iam fœdere certo pax et amor[11] Êtes-vous d’avis des approbateurs ? Il n’y a mot qui ne revienne bien au sens de la saison présente et de l’état présent de nos affaires : le mariage du roi éteint une guerre grande et longue, qui dure il y a 25 ans ; la paix semble bien assurée par la bonne intelligence qui est entre les deux royaumes, aussi bien qu’entre les deux rois, comme aussi entre le roi et la reine. Son Éminence se porte mieux, mais on dit que ses jambes s’exténuent fort, unde metuenda videtur species cuiusdam hydropis[12][36]

L’imprimé que je vous ai envoyé touchant le fait de la dame Constantin [37][38][39] a été brûlé par la main du bourreau à la Croix du Trahoir, [40][41] par ordonnance du lieutenant civil ; [13][42] mais il y en a grand bruit au Châtelet [43] contre lui, qui l’a fait sans ordre, sans aucun consentement, sans en avoir parlé à personne et sans sentence ; même ceux qui s’y sont déclarés contre lui sont amis des révérends pères ; on dit que l’affaire en ira jusqu’au Parlement. Les magistrats ont bien de la lâcheté et de la bassesse de souffrir que ces pères passefins aient tant de crédit pour les opinions extravagantes et dangereuses qui sont dans leurs livres et leurs apologies : voilà ce qu’a produit la paulette. [44][45]

Le roi a député un évêque et deux abbés pour se transporter aux prisons du Châtelet [46] < et > de la Conciergerie [47] pour voir à combien se monterait la somme due par les prisonniers que le roi veut mettre en liberté. Elle va bien à 100 000 écus, on tâche de diminuer la somme afin de les délivrer à l’entrée du roi. On dit que si Son Éminence était en état, on l’enverrait aux eaux de Bourbon. [48] Elles ne lui valent rien, elles sont trop chaudes, joint que l’on dit qu’il a pissé du sang, ce qui serait un signe trop certain calculi in vesica delitescencis[14] Il se plaint fort de Vallot [49] qui lui a promis de lui adoucir ses douleurs et qui n’en fait rien. Le pauvre archiater est en danger d’être chassé de la Cour si quid humanitus contingat in viro purpurato[15] car il n’y a que celui-là qui le maintienne, tous les autres sont contre lui, et même le roi et la reine.

La sage-femme est toujours prisonnière. On dit que ce ne sera que pour la semaine prochaine et M. le procureur général [50] en appelle contre elle de sa sentence a minima[16] qu’il veut donner de rudes conclusions contre elle, qu’elle devrait être brûlée toute vive si elle ne nomme tous ses complices ; mais puisque vous avez trouvé si beau le passage de Tertullien [51] contre elle, je vous en veux indiquer un autre du même auteur, au livre de Anima, cap. 25. edit. Rigaltii anni 1641. pag. 328 : Atquin et in ipso adhuc utero infans trucidatur necessaria crudelitate, cum in exitu obliquatus denegat partum, matricida, ni moriturus. Itaque et inter arma Medicorum et cum organo, ex quo prius patescere secreta coguntur tortili temperamento, cum anulocultro, quo intus membra cæduntur anxio arbitrio, cum hebete unco, quo totum pecus extrahitur violento puerperio. Est etiam æneum spiculum, quo iugulatio ipsa dirigitur cæco latrocinio : εμβρυοσφακτην apellant de infanticidii officio, utique viventis infantis peremptorium, etc. optima, ac Tertulliano digna. [17] Je suis bien aise que vous soyez satisfait de M. Marquis, [52] je le connais, je l’ai vu en cette ville, c’est un esprit chaud et bilieux [53] qui a bien étudié ; outre cela, il est gentil et éveillé. Paiera-t-il les cent écus ? [18] Que sont devenus vos deux autres, Lucques [54] et Bouge ? [55] Notre licencié [56] qui est si savant s’appelle Dodart, [57] il est fils d’un bourgeois de Paris fort honnête homme. C’est un grand garçon fort sage, fort modeste, qui sait Hippocrate, Galien, Aristote, Cicéron, Sénèque et Fernel par cœur. C’est un garçon incomparable, qui n’a pas encore 26 ans, car la Faculté lui fit grâce au premier examen de quelques mois qui lui manquaient pour son âge, sur la bonne opinion qu’on avait de lui dès auparavant. [19] Noël Falconet [58] a reçu vos lettres. Il a délivré à M. Morange [59] la sienne, mais M. l’archevêque [60] n’est pas à Paris, il est au Bois de Vincennes ; [61] s’il ne vient bientôt ici, il l’ira chercher là. Quand il sera de retour, nous prendrons temps de l’aller saluer par l’entremise de M. Morange. Je vous prie d’assurer Mlle Falconet de mes très humbles services, je ferai tout ce qui me sera possible pour celui qu’elle aime tant, qui serait bien aimable s’il voulait, [20] mais j’espère qu’il le sera quelque jour. Un homme de qualité m’a aujourd’hui demandé Les eaux de Bourbon sont-elles bonnes à Son Éminence ? Je lui ai répondu sur-le-champ, Comme le vin émétique au feu duc d’Orléans. Y aurait-il apparence que cette pensée entrât dans le cœur des médecins de la cour, que les eaux de Bourbon < ne > fussent < pa  > bonnes à tant de maladies et de symptômes qui ne proviennent que de chaleur, ex tanto fervore, et siccitate viscerum, cum iugibus vigiliis, qua pravam diathesim impresserunt singulis partibus alvinæ regionis ? [21][62] Je viens d’apprendre qu’il est bien malade et encore pis qu’hier, tant pour sa gravelle [63] que pour ses hémorroïdes [64] et son exténuation, tant des jambes que des cuisses, qua est via ad hydropem ; [22] sur quoi je brise. [65] Je vous baise très humblement les mains et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, ce 27e de juillet 1660.

Les Chambres ont été assemblées au Parlement hier et aujourd’hui pour y faire lire et enregistrer tous les articles de la paix ; cela a reculé le jugement de la dame Constantin.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À André Falconet, le 27 juillet 1660

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(Consulté le 23.09.2019)