L. 656.  >
À André Falconet,
le 10 décembre 1660

Codes couleur
Citer cette lettre
Imprimer cette lettre
Imprimer cette lettre avec ses notes

 

Monsieur, [a][1]

M. Moreau [2] est fils de feu M. René Moreau (c’était un grand personnage) [3] et a sa charge de professeur du roi. Il fera [sa leçon] à quatre heures et moi, [4] à cinq. Il dictera de morbis mulierum, de quibus tam multi scripserunt : [1] Mercuriali, [5] Mercatus, [6] Rodericus à Castro, [7] Primerose [8] et le Varanda [9] de M. Gras, [10] et tant d’autres, cui non dictus Hylas ? [2][11] Toutes ces leçons des Écoles ne sont que des rhapsodies tirées des bons auteurs par des gens qui n’en savent pas tant qu’eux. Fabricius de Hilden [12] n’était qu’un chirurgien de Payerne, [13] bene animatus sed parum doctus[3] mais il est facile et bon pour quelques observations. Sa meilleure édition est in‑fo de Francfort, depuis l’édition de M. Huguetan [14] qui n’est pas si ample ni si bonne. Votre M. Guillemin [15] ne vivra plus longtemps, les archers de la mort le tiennent tandis qu’on lui fait son procès. Αποσιτια et sitis inexplicabilis, vel inextinguibilis : brevi venturus est in rationem Libitinæ[4][16]

Je viens de voir M. le premier président [17] qui m’a fait grand accueil. Il y avait longtemps que je ne l’avais vu. Il m’a fait promettre que dimanche prochain, j’irais souper avec lui, à quoi je ne manquerai pas, Dieu aidant. On parle fort ici de l’édit de réformation des rubans et des dentelles, que l’on dit qui sera publié lundi prochain, sur quoi les marchands crient bien fort ; [5] mais on m’a dit de bonne part que le roi [18] ne fera aucun autre édit pour impôt, [19] ni vexation quelconque, ni de nouveaux procureurs, ni aucune autre création d’officiers. On dit que M. le maréchal de Fabert [20] va être fait surintendant avec M. Fouquet ; [21] d’autres disent que celui-ci est haï, et qu’il sera disgracié et dépouillé. [6] Un conseiller de la Cour, nommé de Périgny, [22] fut hier reçu second président en la troisième des Enquêtes à la place de M. Guénégaud, [23] frère de MM. le trésorier de l’Épargne [24][25] et le secrétaire d’État ; [7][26][27] de quoi plusieurs de la Cour sont fâchés à cause qu’il est gendre d’un partisan nommé Margonne. [28] On dit qu’ils ont changé leur nom en cette famille, que son grand-père était un tailleur nommé Peaudeloup ; [8] et celui-ci a une belle charge dans le Parlement de 412 000 livres et porte le nom d’une ancienne famille de Paris qui est fort honorable, savoir de MM. de Périgny-Picart. [29] O magnum Fortunæ numen ! [9][30] Le cardinal Mazarin [31] est au lit de la goutte [32] et d’un mal de côté. Il se plaint fort de Vallot, [33] Esprit [34] et Guénault. [35] Il dit que les médecins n’ont que des paroles, point d’effet ; qu’il est bien misérable de ce qu’on lui a toujours promis d’apaiser ses douleurs et qu’il en a toujours qui le persécutent. Voilà un temps qui lui est fort contraire, savoir fort humide ; et après sa goutte, la néphrétique [36] viendra. On dit que l’on a semé dans son antichambre des billets, et chez la reine, [37] qui disent Qui nous délivrera de la paix Mazarine ? Messieurs du Clergé [38] ont ici tout nouvellement censuré la traduction du missel romain faite par M. < de > Voisin, [10][39] prêtre jadis conseiller au parlement de Bordeaux, qu’il avait dédiée au prince de Conti, [40] qui est dans une grande dévotion, jusque-là qu’il en déplaît au cardinal Mazarin, oncle de sa femme. [41] La reine mère [42] a dit au cercle [11] que la reine d’Angleterre [43] ne viendra point sitôt. Elle veut encore quelque temps demeurer en Angleterre pour y faire régler tous ses droits et prétentions par le Parlement. [44] Après, elle viendra à Paris pour y achever ses jours, sans avoir aucun dessein de retourner jamais en Angleterre. On a aujourd’hui reçu conseiller de la Cour M. Le Cocq, [45] jeune homme, par survivance, à la place de M. Magdelaine, [46] son grand-père. [12] On prépare ici un grand ballet [47] qui ne peut être prêt que pour Pâques. M. du Tronchay, [48] conseiller de la Grand’Chambre, a vendu sa charge 72 500 écus au fils de M. de Pontchartrain, président des comptes[13][49][50] Des deux grands vicaires du cardinal de Retz, [51] l’un voulait que l’on conférât ici les ordres de prêtrise la semaine prochaine, [52] l’autre n’en était pas d’avis. [53] Le cardinal de Retz paraît en avoir été averti, mais il leur a mandé qu’il < le > leur défendait expressément. Il y en a qui croient qu’il n’est point loin d’ici et au guet de ce qui peut arriver, si quid humanitus contingat illi homini, per quem stat quominus hic fruatur, et summa dignitate et integra libertate[14] On dit qu’il y a un fils d’un maître des comptes qui offre 73 000 écus d’une charge de conseiller à la Cour, mais qu’il n’en trouve point : voilà bien de l’argent pour de la fumée, et 400 livres de rente. J’ai ici un beau livre que j’ai depuis peu reçu de Francfort, Thomæ Reinesii, Casp. Hofmannii et Adami Ruperti Epistolæ ; [15][54][55][56] c’étaient trois savants hommes (le premier des trois est encore vivant) qui s’entre-écrivaient des lettres les uns aux autres avec beaucoup de bonté, d’humanité et de littérature. Les carabins du P. Ignace [57][58] ne font pas des livres de telle trempe. Je vous baise très humblement les mains et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, ce 10e de décembre 1660.


Écrire à l'éditeur
Licence Creative Commons "Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron" est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale 4.0 International.
Une réalisation
de la BIU Santé
×
     [1] [2]   Appel de note
    [a] [b]   Sources de la lettre
    [1] [2]   Entrée d'index
    Gouverneur   Entrée de glossaire

× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À André Falconet, le 10 décembre 1660

Adresse permanente : //www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=0656

(Consulté le 19.10.2019)