Annexe : Thomas Diafoirus et sa thèse
Note [27]

À peine un mois après la mort de Patin (30 mars 1672), Philippe ii Hardouin de Saint-Jacques (mort en 1677) a encore présidé à Paris la thèse cardinale de François Bazin, natif de Coutances, Estne sanguinis motus circularis impossibilis ? [Le mouvement circulaire du sang n’est-il pas impossible ?], qui concluait par l’affirmative : Ergo motus sanguinis circularis est impossibilis.

Les arguments en étaient fort semblables à ceux de la thèse de Jean Cordelle et Guy Patin : la circulation du sang est contraire à l’anatomie, à la physiologie et à la vie elle-même, car elle sèmerait la destruction dans le corps et priverait le médecin de ses plus puissants remèdes. Le deuxième article dépeint sans détour cette Apocalypse :

Ne quidem pseudocyclosis sanguini convenire potest, qua ab uno loco, puta corde, recedens sanguis per arterias in venas protrusus per easdem in idem punctum nimirum cor, redire jocose fabulatus est harveius toto divisus orbe Britannus. Eum fictitium sanguinis motum circulationis nomine donant ejus opifices, acyrologia utentes, cum iste motus imaginarius obliquus, tortuosus, et flexuosis ambagibus implexus sit, vero circulari motui e diametro oppositus. Ab illa adulterina cyclophoria, multiplicia damna exurgunt. Cor viscus omnium nobilissimum, servili muneri mancipatum, vitiosos omnes humores transmitteret ; Syphilidis materiam, Lepræ, Elephantiasis, scabei, impetiginis, rabiei, Scorbuti, affectuum Hypochondriacorum, abscessuum, febrium omnium, etiam interpolatarum, non sine maxima læsione, quæ plærumque lethalis existeret, cum a quavis maligna aura ad cor appellente lipothymia excitetur. Quomodo pulmones teneri et molles immunes erunt a labe et virulenta istorum humorum qualitate ? Quonam pacto hepar sanguinem laudabilem generaret venenatis humoribus infectum ? Spiritus vitales inquinarentur, animales vitiarentur, omnes functiones interturbarentur, naturales, vitales, animales. Solem de mundo plane tollere videntur, cor de microcosmo sisyphidæ : cum illud non solum ollæ coquinariæ, sed cloacæ atque sentinæ æquiparant, quod sapienter Medici contra e cloaca arcem faciunt. Posita illa sanguinis in gyrum flexione, nulla febris erit intermittens, exulabit arteriotomia si idem sanguis in venis et arteriis contineatur. Inutilis erit phlebotomia, nec amplius plethoræ erit remedio, quam expungunt circaneæ avis æmuli, temperando sanguini, revellendo, derivando prorsus esset ineficax : perinde erit quæ vena secetur in pleuritide, et alia qualibet inflammatione, cum sanguis universus perenni motu ad cor refluat, quia circulari motui nullus adversatur : nulla habebitur ratio lateralis affecti, nulla rectitudinis fibrarum. Refrigerationi sanguinis neutiquam inserviet, cum denuo per rotatilem illum motum in corde calefieri debeat, et minori reddita per venæ sectionem sanguinis quantitate pluries versoriam capiet, ut a putredine sanguis vindicetur repetitis circumvolutionibus, putridis proinde febribus in venæ sectione nihil amplius erit præsidii, nec crudis existentibus humoribus, quia versorio illo motu recoquentur. Purgatio admisso isto errore phanatico vix ac ne vix quidem morbis expugnandis accommodari poterit : quoniam rapidus sanguinis motus coctionem impediet, quæ quietem efflagitat, secretionem et excretionem humoris peccantis interpellabit, et catharticum circulum illum absolvens effœtum redderetur, aut taracticum. Evanida erunt alloiotica, et reliqua medicamenta. Aquæ metallicæ vires suas deponent rotatilem illum cursum absolventes. Serum in isto aheno amplius calefactum acrius reddetur, majori cum ferocia articulos impetiturum, unde graviores erunt arthritides, et atrociores rheumatismi. Sola εμετηρια citatioris istius in gyrum flexionis impetum effugerent. Sicque Medici inermes reddentur, totum in sanandis ægritudinibus naturæ negotium committentes. Quæ istius rotationis beneficio omnium erit morborum medicatrix, Medicus autem spectator erit otiosus armis suis spoliatus, solis veneficis protervus iste orbiculatus sanguinis flexus favebit, qui nunquam exhibito toxico suo fine frustrabuntur.

[Un mouvement pseudo-giratoire ne peut convenir au sang. Contre le monde entier, le Britannique Harvey en a discouru, prétendant par plaisanterie que, parti d’un unique lieu, supposé être le cœur, le sang se répand par les artères dans les veines, pour retourner au même point, à savoir le cœur, en étant propulsé à travers ces mêmes veines. Ceux qui l’ont inventé donnent le nom de circulation à ce mouvement fictif du sang ; la dénomination est impropre puisque ce mouvement fictif est oblique, tortueux et sinueux, entortillé dans des détours et à vrai dire, diamétralement opposé à un déplacement circulaire. Cette giration frelatée engendre maints dommages. Le cœur, qui est le plus noble de tous les viscères, serait rabaissé à la fonction servile de propager toutes les humeurs viciées : matières de la syphilis, de la lèpre, de l’éléphantiasis, de la gale, de l’impétigo, de la rage, du scorbut, des affections hypocondriaques, {a} des abcès, de toutes les fièvres, même intermittentes, non sans un très grand dommage qui, la plupart du temps, se montrera mortel puisque n’importe quelle vapeur maligne provoquera l’évanouissement en atteignant le cœur. Comment les poumons, qui sont délicats et mous, seront-ils à l’abri de la destruction et de la qualité virulente de ces humeurs ? Comment le foie produira-t-il un sang louable quand il sera imprégné d’humeurs empoisonnées ? Les esprits vitaux et animaux se trouveraient corrompus et gâtés, toutes les fonctions perturbées, qu’elles soient naturelles, vitales, animales. Soustraire le cœur du microcosme d’Ulysse, c’est tout à fait comme soustraire le soleil au monde : {b} le cœur devient l’égal non seulement d’une marmite de cuisine, mais aussi d’un cloaque et d’un égout ; quand contre lui, des médecins raisonnables font une citadelle d’un cloaque. {c} Une fois admise cette flexion circulaire du sang, nulle fièvre ne sera intermittente, l’artériotomie sera bannie si veines et artères contiennent le même sang. {d} La phlébotomie sera rendue inutile et il n’y aura plus de remède à la pléthore ; comme abolie par les tournoiements d’un oiseau de mauvais augure, elle deviendrait absolument impuissante à équilibrer, à soustraire, à détourner le sang. Il en ira de même pour décider quelle veine saigner dans la pleurésie, comme dans n’importe quelle inflammation, quand tout le sang refluerait vers le cœur, car rien ne s’opposerait à son mouvement circulaire : {e} plus aucun compte à tenir du côté affecté, ni de la rectitude des fibres. {f} Il n’y aurait aucune utilité à rafraîchir le sang puisque ce mouvement circulaire devrait le réchauffer sans cesse dans le cœur et ferait plusieurs fois virer de bord à la fort petite quantité sang que la phlébotomie a extraite ; puisque ses circonvolutions répétées délivreraient le sang de la putréfaction, la phlébotomie perdrait son utilité dans les fièvres putrides, et il n’existerait plus d’humeurs crues car ce louvoiement continu les recuirait. Si on admet tant soit peu cette délirante erreur, il est clair que la purgation ne pourra plus servir à chasser les maladies : le mouvement rapide du sang empêchera la coction, qui requiert du calme ; il empêchera la sécrétion et l’excrétion de l’humeur peccante ; l’admettre, c’est rendre le cathartique impuissant, ou taractique. {g} Les altérants, {h} comme le reste des médicaments, seront rendus inefficaces. Laissant libre cours à ce cheminement tournoyant, les eaux minérales perdront leurs pouvoirs. Rendu plus échauffé et plus âcre dans ce chaudron, le sérum attaquera les membres avec très grande férocité : {i} les gouttes seront plus graves et les rhumatismes plus atroces. Seuls les émétiques échapperont au mouvement qu’imprime cette flexion giratoire très rapide. {j} Ainsi les médecins se trouveront-ils démunis, eux qui se consacrent entièrement au souci de soigner les indispositions de la nature. Par la faveur de cette rotation, c’est elle qui remédiera à toutes les maladies ; mais le médecin, dépouillé de ses armes, en deviendra le spectateur oisif. Cet impétueux mouvement circulaire du sang ne favorisera que les empoisonneurs, qui jamais ne trouveront de limite à prescrire leurs poisons].


  1. Les aliénations mentales (v. note [4], lettre 514).

  2. Solem enim e mundo tollere videntur, qui amicitiam e vita tollunt [Ceux qui soutraient l’amitié à la vie semblent en effet soustraire le soleil au monde] (Cicéron, De l’amitié, chapitre xiii). Microcosme, ou petit monde, « ne se dit que de l’homme, qu’on appelle ainsi par excellence, comme étant un abrégé des merveilles du monde » (Furetière) ; l’allusion à celui d’Ulysse, fils de Sisyphe (Sisyphides), est obscure.

  3. Arcem ex cloaca facere est un adage latin qui sert à décrire « ceux qui portent aux nues une affaire ou un individu sans valeur » (Érasme, no 3494)  ; Cicéron l’a employé au début du chapitre  xl de son Plaidoyer pour Plancius : Nunc venio ad illud extremum in quo dixisti, dum Plancii in me meritum verbis extollerem, me arcem facere e cloaca [J’en viens maintenant à votre dernier reproche : élever si haut, dites-vous, le service que m’a rendu Plancius, c’est faire une citadelle d’un cloaque]. Le dicton servait ici à ridiculiser les médecins qui érigeaient en nouveau dogme la circulation d’Harvey.

  4. V. infra note [10].

  5. De fait, la circulation du sang mettait fin aux interminables discussions, aussi âpres que vaines, sur la meilleure veine à saigner suivant le lieu de maladie (v., par exemple, Le point d’honneur médical d’Hugues de Salins).

  6. La « rectitude des fibres » était une autre lubie médicale que la circulation du sang réduisait à néant. Abraham Zacutus Lusitanus (v. note [7], lettre 68) a consacré le Præceptum xxxvii de son Introitus Medici a praxin [Initiation du médecin à la pratique] à l’examen du principe avicennien de rectitude : Medicus a rectitudine non recedat, etsi non appareat iuvamentum [Que le médecin ne s’écarte pas de la rectitude, quoiqu’elle n’apparaisse pas secourable] (Zacuti Lusitani… Operum tomus secundus… [Second tome des Œuvres… de Zacutus Lusitanus…], Lyon, Jean-Antoine Huguetan et Guillaume Barbier, 1667, in‑6o), avec entre autres, cette brumeuse justification (page 24) :

    Cur vero tantum possit rectitudo, et vacuationes factæ secundum rectum, citius et utilius evacuent à parte affecta, dubium arduum est : pro cuius solutione varii varie respondent, et in primis qui acutius ratiocinantur, hanc rectitudinem in filamentis oblongis, et rectis esse constituendam peruasere sibi, quia ea pars in qua vena secatur, quando filamenta recta, et oblonga extendit usque ad partem affectam, ita ut utrique sint communia, dicitur servare rectitudinem, quia habet communionem, et consensum fibrarum rectarum.

    [Il est difficile de douter que la rectitude soit dotée d’un très grand pouvoir, et que les évacuation pratiquées en droite ligne vident plus rapidement et plus efficacement la partie affectée. Pour s’en acquitter, divers auteurs répondent diversement ; et en premier, ceux qui pensent plus précisément qu’il faut se persuader que cette rectitude est organisée en filaments longs et en filaments droits ; parce que quand les filaments y sont à la fois longs et droits, la partie où l’on saigne la veine s’étend jusqu’à la partie affectée ; quand il y a convergence des deux sortes de filaments, on dit qu’on observe la rectitude, car il y a communauté et accord des fibres droites].

  7. Jeu de mots grecs entre cathartique (purgatif, propre à nettoyer) et le néologisme taractique (taraktikos, propre à perturber).

  8. V. note [23], lettre 156.

  9. Sérum est à comprendre ici dans le sens moderne de partie liquide du sang et de la lymphe, que lui a donné Trévoux (1743-1752) :

    « Liqueur aqueuse, claire, transparente, un peu salée, qui s’épaissit sur le feu et qui fait une partie considérable de la masse du sang. Le sérum n’est point différent de la lymphe : il est porté par les artères dans toutes les parties du corps, d’où il revient en partie par les veines, et en partie par les vaisseaux lymphatiques. Le sérum qui est dans les artères et dans les veines, est mêlé avec le sang ; mais celui qui est dans les vaisseaux lymphatiques en est séparé. L’usage du sérum est de nourrir les parties du corps, et de rendre le chyle et le sang plus fluides. L’urine et la sueur ne sont que le sérum qui, en circulant, a perdu ses parties nourricières, et qui s’est empreint de sels usés et d’autres parties excrémenteuses, avec lesquelles il s’est séparé dans les glandes des reins et dans celles de la peau. L’abondance et le vice du sérum sont cause de plusieurs maladies. »

  10. Croyance naïve dans le fait que les mouvements du sang n’affectaient pas l’effet des médicaments qu’on administrait par la bouche (comme le vin émétique d’antimoine), car on croyait leur action purement locale, directement sur l’estomac.


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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Annexe : Thomas Diafoirus et sa thèse. Note 27

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(Consulté le 25.11.2020)

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