À Charles Spon, le 1er mai 1654
Note [57]

Esprit « se dit en ce sens de ces visions ou apparitions qu’on voit, ou qu’on croit voir sous diverses figures, et qu’on tient être des démons ou des âmes des défunts. Cette maison est inhabitable parce qu’il y revient des esprits » (Furetière).

La Seconde Apologie… est divisée en 155 sections, dont la 143e (pages 218‑219) est intitulée Prenez garde du sieur Patin :

« Vous {a} criez de 150 lieues au doyen {b} qu’il se prenne garde du sieur Patin. Il faut bien que le danger soit grand puisque l’avis vient de si loin. Mais vous, seigneur Patin, prenez garde comme Riolan vous traite. On ne se prend garde que des fous, des bêtes et des chariots, cependant vous n’êtes aucun de ces trois. D’ailleurs, vous n’êtes point si démon, encore qu’ils viennent vous trouver dans votre cabinet, auxquels par civilité vous quittez le siège cum silentio et tremore, {c} et marchant aussi léger qu’un chat en temps de pluie. Vous êtes trop homme pour être bête, et trop sage puisque vous êtes doyen. J’ajoute que le sieur Patin n’est pas homme pour envoyer tous les autres dans la ville de Sigée. {d} Il se trouvera quelqu’un qui le regardera en face et enclouera sa bombarde de langue. Un bedeau {e} a fait déjà voir qu’il est plus plaisanteur que grammairien et lui a appris qu’il doit premièrement bien apprendre avant que de reprendre, et que qui veut mordre doit être hors de prise s’il veut être sans reprise. {f} Me Patin même a fait savoir qu’il n’était qu’un chétif collector stribiliginum {g} et qu’il ne pouvait se délivrer des étoupes {h} de la grammaire, lesquelles lui étoupent {i} la porte de la science. Le doyen {b} ne se garde que des bêtes et des abêtis. Le sieur Patin non patietur hoc stabulum. {j} Le doyen y a déjà pris garde et le connaît, et sa portée. Il n’a connu en lui qu’une grenouille en sa grenouillère ; il sait que dum ludit mordet, dum serio agit, sordet. {k} Sa dent est une meule, sa langue un moulin à vent. Quant à son esprit, il est assez connu, quoique sa curiosité l’ait porté jusqu’à la nécromancie {l} pour se délivrer du doute de l’existence des démons ; laquelle cependant, il commence à croire quelque peu depuis que l’âme de son ami prédécédé le vint trouver à la minuit en robe longue, suivant la convention faite entre eux que le prédécédé viendrait donner le bonsoir au survivant. {m} Mais il serait plus sûr pour lui de consulter les Arabes que les démons. Il est toutefois assez industrieux pour les surprendre, comme le Silène de Bacchus ; {n} mais où ? dans les étoupes de la grammaire, desquelles il est aussi farci comme une araignée de sa filasse.

Mais vous, vénérable Riolan, prenez-vous garde de ce grand Canamusali car s’il fait quelque gaillardise à gauche, vous en répondrez comme son Achates. {o} Il a assez d’esprit, mais il l’a bien aussi burlesque. Il n’est pas là qu’il ne médite magnam quandam amphoram {p} et il faut croire qu’au premier coup de pied de potier, il commencera à chanter ces vers inimitables, Torva Mimalloneis implerunt cornua bombis. {q} Et ensuite, Cave, cave, namque in malos asperrimus parata tollo cornua. {r} Il est de la nature du mulet, il garde quelque coup de pied ou de dent à son maître. Au reste, vous n’aurez jamais mieux fait que de le faire doyen, il avait assez vieilli déjà sous la forme de Patin. Vous l’avez fait monter à la grandeur d’un brodequin, il peut vivre avec espérance de s’élever quelque jour à la hauteur d’une botte, en dépit de tous les esprits nocturnes qui le voudront importuner. Pour moi, finissant cette section, quand j’ai vu que vous criiez au doyen de se prendre garde de si loin, je pensais qu’il y eût quelque grosse bête à corne qui courût à lui ; mais je n’ai rien vu, le dirai-je ?, qu’un singe. Je le crois toutefois si honnête homme que nonobstant tant de chamaillis d’école, il ne refuserait point de toucher la main au doyen en la présence et compagnie de Monsieur de Frontignan, grand compositeur de querelles. » {s}


  1. Jean ii Riolan, dans ses Curieuses recherches… v. note [13], lettre 177.

  2. Siméon Courtaud, doyen de l’Université de médecine de Montpellier.

  3. « en silence et avec effroi ».

  4. Ville de Troade, où s’élevaient les tombeaux d’Achille et de Patrocle.

  5. V. supra note [56], notule a.

  6. Allusion au Navicula Solis.

  7. « collectionneur de solécismes ».

  8. Étoupes : les parties les plus grossières.

  9. Étouper : boucher.

  10. « ne supportera pas cette écurie » (probable allusion à la dernière phrase du Naviculus Soli, où il est question, sans le nommer, de faire sortir des écuries d’Augias, à coups de fourche, Théophraste Renaudot, qualifié d’“ exilé, ignare, fourbe, et bâtard ”).

  11. « tant qu’on joue, il mord, mais quand on en vient aux choses sérieuses, il devient méprisable ».

  12. V. note [19] du Naudæana 3.

  13. Ce prédécédé était Théophraste Renaudot, mort le 25 octobre 1653.

  14. V. note [10], lettre 164.

  15. Canamusali ou Alcana Mosali : médecin arménien de Bagdad au xiiie s. qui a laissé un important traité sur les maladies des yeux. Riolan était affligé d’ophtalmie et Patin le soignait (était comme son Canamusali) : quelque « gaillardise à gauche » (fantaisie de travers) de son intime ami (Achates, compagnon le plus fidèle d’Énée, v. note [24], lettre latine 88), et le malade pouvait perdre la vue.

  16. « quelque grande amphore ».

  17. Premier de quatre vers attribués à Néron, mous, bancals et impossibles à bien entendre, dont Perse (Satire i, vers 99) voulait se moquer. Parmi diverses traductions disponibles, on en a modifié une (de l’abbé de Marolles) qui semble adaptée au contexte (brocardant l’amour allégué de Patin pour le vin) : « Ils emplirent les cornes tordues du bourdonnement des bacchantes ».

  18. « Prends garde, prends garde, car je suis très rude et prêt à frapper les méchants de ma corne » (Horace, Épodes, vi, Contre un poète médisant, vers 11‑12).

  19. Je n’ai pas identifié ce M.  de Frontignan, grand arbitre de querelles.

Cette section de la Seconde Apologie… répondait directement à quelques fanfaronnades des Curieuses recherches sur les Écoles en médecine de Paris et de Montpellier… de Jean ii Riolan :

« Le Gazetier Renaudot mit l’an 1642 un de nos compagnons en procès pour bien moindre chose, prétendant d’avoir été appelé Nebulo et Blatero, termes prétendus par lui injurieux, et pour lesquels il demandait réparation de lèse-Gazette ; mais faute d’avoir bien su ajuster ce Patin à son pied, il perdit son procès tout au long, en belle et bonne compagnie, le jeudi 14e d’août 1642, aux Requêtes de l’Hôtel » {a} (page 124).


  1. V. note [12], lettre 44.

« Pourquoi en voulez-vous si furieusement à Monsieur Patin, qui est aujourd’hui notre doyen et très savant docteur de l’École de Paris ? Prenez garde à vous, Maître Courtaud, ce brave docteur a fait tête et a puissamment rembarré un vieux docteur de Montpellier {a} en plein auditoire lorsque, plaidant lui-même sa cause, sans employer d’avocat, il le menaça et le terrassa de ce beau passage de saint Jérôme, Epistola centesima, en ces termes : Disposui fœtentem secare nasum, timeat qui strumosus est. {b} Momus, au rapport de Pline le Grand, ne trouvait rien à redire au portrait de Vénus, sinon qu’elle avait des patins qui faisaient trop de bruit : quod sandalias crepitantes haberet. {c} Pareillement, entre les médecins de Paris, qui vous ont courageusement résisté en défendant notre École, vous taxez particulièrement le sieur Patin pour ce qu’il est fort généreux, et qu’il a défendu très courageusement les droits et les prérogatives de notre Faculté au procès que nous avons eu par ci-devant avec le Gazetier Renaudot, et contre les prétentions de vos médecins de Montpellier, qui étaient intervenus au procès » (pages 275‑276).


  1. Théophraste Renaudot.

  2. « J’ai donné ordre de couper un nez puant, que celui qui est scrofuleux vive dans la crainte » (v. note [3], lettre 90).

  3. Cette citation n’est pas dans Pline l’Ancien ; mais on trouve l’anecdote dans l’adage d’Érasme, Momo satisfacere, et similia [Donner satisfaction à Momus, et autres dictons] (no 447) :

    Philostratus in epistola quadam ad uxorem, de Momo scribit in hanc ferme sententiam : Hunc in Venere nihil alioqui, quod reprehenderet, invenisse, nisi quod sandalium illius calumniabatur, ut striduluum, nimisque loquax, ac strepitu molestum. Quod si Venus citra sandalium incessisset, ita ut emersit a mari, tota nuda, nullam omnino ansam capendi Momus invenisset.

    [Dans une lettre à son épouse, Philostrate (v. note [41], lettre 99) parle de Momus (dieu de la raillerie, du sarcasme et de la folie,v. note [37], lettre 301) à peu près en ces termes : il n’avait rien trouvé d’autre à blâmer en Vénus que la chicaner sur sa sandale, la trouvant crissante et trop babillarde, désagréable par son grincement. Si Vénus avait marché sans sandales, telle qu’elle était sortie toute nue de la mer, Momus n’aurait absolument rien eu à en redire].


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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 1er mai 1654. Note 57

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(Consulté le 20.10.2021)

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