L. 164.  >
À Charles Spon,
le 8 janvier 1649

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Monsieur, [a][1]

Depuis ma dernière que je vous envoyai le mardi 10e de novembre, [1] veille de la Saint-Martin, il y a ici un livre nouveau de M. David Blondel, [2] ministre du Saint Évangile, intitulé Des Sibylles célébrées, tant par l’Antiquité païenne que par les Saints Pères, etc. [2][3] Il est là-dedans fort parlé de la vanité des oracles sibyllins, et de ce qu’en croient les moines [4] en eux-mêmes et en particulier, mais non pas ce qu’ils veulent qu’on en croie, ains plutôt que le monde soit toujours bête afin qu’ils puissent s’enrichir et continuer de profiter de la sottise et bêtise du peuple, qui est animal quod vult decipi[3] Misérable humanité, que tu es sujette à erreurs ! Calamiteux et faible animal, que tu t’es donné de peines à chercher, à songer et à inventer tant de bourdes et de fourberies pour t’occuper l’esprit et te l’entretenir en bagatelles ! Mais c’est assez de ces plaintes, puisqu’il n’y a point de remède[5]

Nous avons perdu tout fraîchement un de nos compagnons, homme résolu et bien intentionné, nommé M. Nic. Héliot, [4][6] âgé de 47 ans. Il est mort d’une hydropisie [7] de poumons après avoir langui deux mois. Il avait prié par son testament toute la Faculté que plusieurs docteurs assistassent à son enterrement, et dans le plus grand nombre que l’on pourrait. Pour cet effet, il avait ordonné que chaque docteur qui y viendrait en robe rouge eût deux quarts d’écus pour son assistance, et la moitié à ceux qui y viendraient en robe noire avec le bonnet carré. Il a été enterré en très grande cérémonie et grande pompe accompagné de 60 docteurs, dont il y en avait 40 en robes rouges et 20 en robes noires ; et néanmoins la Faculté a ordonné qu’on ne prendrait point son argent, et que ladite somme de 100 livres qu’il eût fallu pour accomplir sa dernière volonté serait laissée et remise à sa veuve. [5] Il est mort sans enfants, son frère est échevin de la Ville de Paris. [6][8][9][10] Il était d’une bonne famille fort riche, mais il aimait extrêmement les cérémonies et les pompes qui font du bruit. Dieu garde de mal ceux qui sont d’un sentiment tout contraire. Pour moi, je suis content et désire fort que l’on m’enterre à quatre heures du matin ou à neuf heures au soir et que tout ce manège, qui ne semble avoir été inventé que pour le gain des prêtres et des sonneurs ou pour le soulagement des vivants, fiat et pereat sine sonitu ; [7] mais je souhaite que cela n’arrive pas sitôt. [11][12]

Si post fata venit gloria, non propero[8]

Enfin, Dieu a exaucé mes vœux et m’a fait recevoir votre lettre datée du 27e de novembre avec celle de M. Garnier. [13] Je vous assure que la flotte d’Espagne n’arrive pas avec plus de souhaits à bon port qu’a fait votre lettre. Ne faites point de delà tant d’honneur à mon portrait que l’original en pâtisse de deçà, je me contenterai seulement d’être aimé de vous sans que vous me mettiez avec ces illustres qui me feraient rougir. [9][14] J’ai grand regret que vous n’ayez vu l’incomparable M. Gassendi, [15] c’est un digne personnage, est Silenus Alcibiadis[10][16][17] Vous eussiez vu un grand homme en petite taille. C’est un abrégé de vertu morale et de toutes les belles sciences, mais entre autres d’une grande humilité et bonté, et d’une connaissance très sublime dans les mathématiques. La harangue de M. Talon [18] a couru ici aussi bien qu’à Lyon ; mais on dit que ce grand homme l’a désavouée, constat tamen [11] qu’il en fit une fort belle devant le roi [19] à la reine sa mère, [20] que tous les auditeurs louèrent fort. M. Talon et M. < Le > Bignon, [21][22] avocats généraux au Parlement de Paris, sont deux hommes incomparables, supra omnem virtutem et supra omnes titulos positi[12]

M. Guénault le jeune [23] est mort comme je vous ai mandé ex propria narratione patrui[13] Il dit, [24] pour s’excuser de l’antimoine, [25] qu’aussi bien son neveu était-il mort et qu’il n’y attendait plus rien ; mais si cela était, pourquoi donc lui donner de l’antimoine ? Son neveu, un beau garçon, savant, délibéré et bon esprit, [14] qui eut le second lieu de sa licence. [26] M. Guénault l’aîné est celui qui s’est servi le plus d’antimoine et qui presque seul l’a mis en usage de deçà ; mais le médecin en a été souventefois bien blâmé et le remède est ici plus que décrié. M. Guénault le jeune avait de bons livres bien curieux. Ils n’ont pas été vendus ici, deux Messieurs de ses beaux-frères, médecins à Gien, [27] savoir MM. Odry [28] et Amiot, [29] sont ici venus qui ont tout fait emballer et empaqueter, puis l’ont envoyé à Gien où ils partageront à loisir. Cet emballage m’a fait pitié et m’a renouvelé la douleur que j’avais conçue de ce beau garçon. [30] Monsieur le premier médecin du roi, [15][31] qui n’avait de bonne réputation que ce qui lui en fallait pour soutenir la charge qu’il possède, par les raisons du temps présent, lesquelles ne seront jamais guère bonnes en un autre, a ici tout fraîchement reçu un grand esclandre en la mort du chancelier Garnier [32] qui était un vaillant homme, chevalier de Malte [33] et frère servant (il n’était que le fils d’un marchand de la rue Saint-Denis), [16][34] mais gouverneur de Toulon en Provence. [35] Il était ici fort bien apparenté : ses frères sont financiers, conseillers ou jésuites ; ses sœurs sont mariées à des conseillers ou à des capitaines. [17] Il n’avait que 35 ans, mais il s’en allait être le lieutenant général de l’armée navale destinée pour l’Italie. Toutes ces belles espérances ont été rasées par une dysenterie [36] pour la guérison de laquelle eiusmodi comes archiatron [18] < lui a donné > force opium [37] per granula [19] préparés de sa façon. Au diable soit le charlatan [38] et sa préparation ! Ce pauvre malade n’a jamais eu de pires nuits que celles qu’il avait pris de ce poison que l’on appelait en ce pays-là, en langage de cour, le vrai alexitère et antidote de la dysenterie[20][39] Ses secrets s’évaporent fort et son antimoine n’a plus de crédit que fort peu. Le même premier médecin est encore embrouillé et affligé bien plus fort d’un autre côté, c’est que la plupart de tout ce qu’il a jamais pu griveler [21] et ramasser du temps qu’il fit une si belle fortune à la cour chez la reine mère, [22][40] est entre les mains des partisans et gens d’affaire qui sont très près de lui faire banqueroute de si belles sommes.

Enfin, j’ai reçu lettre de M. Volckamer [41] de Nuremberg, [42] par laquelle j’apprends que le bonhomme votre bon ami, M. Hofmann, [43] est décédé le troisième jour de novembre passé avec grande affliction et désolation de toute sa famille. J’en ai aussi grand regret et ai longtemps souhaité qu’il pût vivre deux ou trois ans de plus qu’il n’a fait afin qu’il pût avoir le contentement de voir une édition entière de toutes ses œuvres. Il a travaillé toute sa vie pour l’éclaircissement de la vérité et a mérité par ses travaux une tout autre fortune que celle qu’il a eue ; mais il n’est pas le premier malheureux lettré, le livre qu’en a fait autrefois sur ce sujet Pierius Valerianus, sous le titre De Infelicitate litteratorum [44] était déjà assez gros ; [23] outre que nous ne manquons pas de beaucoup d’autres tels exemples d’hommes lettrés qui ont été autant et plus malheureux qu’ils étaient savants. Puisque M. Hofmann est mort, il ne verra pas le mauvais traitement que lui a fait M. Riolan [45] en divers endroits de son Anthropographie[24]

Le jour de l’an s’est passé ici comme les autres jours, mais la reine étant en colère contre le Parlement qui continuait toujours ses assemblées [46] sans vouloir vérifier aucune déclaration afin qu’elle pût recouvrer finances pour continuer la guerre et pour l’entretien de sa Maison ; au contraire, apprenant qu’en ces assemblées le Parlement même avait menacé de donner arrêt contre la Chambre des comptes si elle vérifiait la déclaration qu’elle [25] leur avait envoyée en faveur de quelques partisans. Enfin, elle s’est résolue à la rigueur et à la voie de fait : le mercredi, jour des Rois, 6e de janvier, à deux heures du matin, elle est sortie de son Palais-Cardinal [47] avec le roi, M. le duc d’Anjou [48] et le cardinal Mazarin, [49] et s’en est allée à Saint-Germain-en-Laye. [50] M. le duc d’Orléans [51] et M. le Prince [52] y sont allés aussi, et en suite de ces maîtres, quantité d’officiers[26] Dès que cela a été su, le prévôt des marchands [53][54] et les échevins [55] ont ordonné que l’on gardât les portes de la ville, et qu’on ne laissât rien sortir. [27] Cela en a retenu plusieurs qui pensaient d’ici se sauver, et même quelques chariots pleins de bagages ont été pillés en divers endroits par quelque populace mutinée qui ne demande que de l’argent. M. le duc d’Orléans avait toujours refusé de consentir à cette retraite ; mais enfin, il s’est laissé aller aux prières de la reine, laquelle est délibérée et prétend de se venger du Parlement et du peuple de Paris, duquel elle prétend avoir été bravée aux barricades dernières du mois d’août passé. [56] Et comme le cardinal Mazarin est fort haï, et dans Paris et au Parlement, elle veut à toute force, et en dépit de tous ceux qui en parlent, le conserver pour ses affaires et le maintenir en crédit. On garde ici les portes. [57] Le Parlement a envoyé Messieurs les Gens du roi à Saint-Germain. Il y a quantité de troupes ici alentour, avec lesquelles je pense que la reine veut affamer Paris ou obliger toute cette grande ville de lui demander pardon. [28] Vous savez que Paris est une arche de Noé, qu’il y a toute sorte d’animaux, bons et mauvais, qui y sont embarqués. Je ne sais pas ce qu’il arrivera d’un tel désordre ; tout y est à craindre comme d’une extrémité. [29] Pour mon particulier, je ne l’ai point offensée et suis bon serviteur du roi ; mais si on attaque ma maison, je ferai comme les autres, je me défendrai tant que je pourrai. Je suis riche comme était le bonhomme Casaubon, [58] en ce que j’ai comme lui libros et liberos ; [30] mais je n’ai rien de cette belle et sublime science qui le rendait incomparable par-dessus tous les savants de son siècle. J’ai encore moins d’argent, mais je crois que quand on en cherchera, ce ne sera pas chez les médecins que l’on ira, il y a longtemps que l’on nous paie trop mal. Je vous baise les mains de tout mon cœur et suis de toute mon affection, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur. [31]

Patin.

De Paris, ce 8e de janvier 1649.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 8 janvier 1649

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(Consulté le 25.08.2019)