L. latine 88.  >
À Johannes Antonides Vander Linden,
le 31 août 1657

Codes couleur
Citer cette lettre
Imprimer cette lettre
Imprimer cette lettre avec ses notes

 

[Ms BIU Santé 2007, fo 59 vo | LAT | IMG]

Au très distingué M. Johannes Antonides Vander Linden, à Leyde.

Très distingué Monsieur, [a][1]

Pour répondre à vos deux lettres, je vous dirai d’abord que j’ai été transporté d’une immense joie en apprenant la très heureuse annonce de notre paix conclue avec les Hollandais : Dieu fasse qu’elle arrive à son terme et ne recèle aucun piège. Je me réjouis aussi que l’ambassade de M. de Thou ait débuté sous de si bons auspices ; c’est un homme très éminent que je vénère et admire. [1][2] Notre Mentel a été frappé de stupeur et comme plongé dans le regret quand je lui ai appris qu’un Celse paraîtrait dans un ou deux mois, enrichi par votre critique et savante main, et arriverait chez nous. [3][4][5] [Ms BIU Santé 2007, fo 60 ro | LAT | IMG] Il a toujours dit avoir bien des éclairages à apporter sur cet écrivain, mais n’en présente pourtant rien ; il ressemble fort à ce Sertorius dont Martial a dit :

Rem peragit nullam Sertorius inchoat omnem, hunc quoq. etc. [2]

À l’exception de Mentel et de Rhode, tous les amateurs de Celse loueront votre empressement et votre diligence. [3][6][7]

Quant à Lazare Rivière, professeur de Montpellier, ce ne fut rien d’autre qu’un pur et admirable vaurien. [8] Voilà dix ans, il a vécu ici pendant quelques mois pour servir son École en raison d’un procès en suspens devant le Conseil privé du roi, concernant les gages des professeurs. [9][10] Tandis que les arcanes de ce procès étaient en débat (ce qui, par toute la France, est toujours une affaire qui procède lentement), il a aussi eu soin de faire imprimer ses Observationes (ouvrage vraiment léger comme brin de paille), dont j’ai conjecturé à quel point cet auteur, ou plutôt ce copiste, est un homme qui ne vaudrait pas quatre sous. Comme elles m’ont appris qu’il vivait à Paris, [4] et que je pouvais voir à son insu un homme qui promettait impudemment à nos concitoyens la guérison de toutes les maladies, même incurables, et mettre au jour sa mauvaise foi, je l’ai rencontré en me déclarant être jurisconsulte et quartanaire[5] [11][12] Je lui ai demandé si je pourrais lui acheter au prix fort les secrets qu’il détenait contre cette fièvre que, depuis deux ans et plus, les médecins de Paris n’avaient jusqu’alors pu repousser et juguler, ni par leur méthode ni par leurs divers remèdes. À ces mots, l’ignorant cyclope [6] s’exclama : « Votre ville de Paris abonde en tout ce qu’il y a de meilleur, mais je m’étonne fort qu’elle manque d’excellents médecins ; ils usent librement, disait-il, de la saignée en presque toutes les maladies, ils ont recours à peu de remèdes, ils font retentir Hippocrate et Galien, mais ne détiennent pas les secrets dont je suis parfaitement instruit contre tout genre de maladies. » [13][14][15] Alors, continuant ma feinte, je lui ai demandé si son art ne pouvait pas me libérer de la quarte dans le mois ; pourvu que je veuille lui donner dix pistoles espagnoles (qui font cent livres tournois), il me promit aussitôt qu’il dissiperait cette quarte en 15 jours à l’aide d’un remède spécifique (entendez-vous ce propos de charlatan ?) ; [16] à savoir de pilules préparées avec le cœur d’un jeune loup tué une nuit de pleine lune de printemps, de l’ambre gris, de la soie, de l’or et quelque poudre chimique. [7][17][18][19][20][21][22] Si je n’avais craint de dévoiler ma tromperie, j’aurais frémi à ces paroles, ou du moins je ne me serais pas empêché de rire. Ayant donc promis le tiers de la somme demandée et dit que je ne reviendrais pas avant quelques jours, j’ai salué ce charlatan et m’en suis allé. Trois jours plus tard, je lui ai envoyé une lettre ou je l’avisais d’être plus sage à l’avenir et, comme il convient à un honnête homme, de s’abstenir de tant de sornettes qu’il avait proposées contre la quarte, qui étaient de pures fraudes et impostures, tout à fait indignes d’un professeur royal de médecine de Montpellier. J’ai voulu aussi l’aviser que je n’étais ni jurisconsulte ni quartanaire, et qu’il attendrait donc en vain mes pièces d’or ; que j’étais Guy Patin, médecin de Paris, qui n’étais allé le voir sans nulle autre intention que de voir et connaître un homme bayant par tous les moyens, bons comme mauvais, après la cassette des malades et exclusivement avide de ramasser l’or par les pires artifices, dont l’allure et le discours m’en avaient appris bien plus encore que je n’avais entendu jusqu’alors. Quand il reçut ma lettre, le malhonnête charlatan comprit la comédie que je lui avais jouée et l’âne a montré ses oreilles au grand jour ; et pour ne pas les perdre, il a aussitôt songé à regagner sa patrie, savoir Montpellier, sans même avoir mené ses affaires à bien, c’est-à-dire sans que le procès fût encore terminé. Comme un voleur la nuit, il est parti en cachette ; non sans d’abord avoir pourtant reçu d’avance l’argent de certains malades trop crédules à qui il avait promis poudre, pilules et opiats pour la guérison de l’hydropisie, de la fièvre quarte et d’autres maladies chroniques. [23][24][25]

[Ms BIU Santé 2007, fo 60 vo | LAT | IMG]

Mais vous, que pensez-vous de cet homme ? Il semble plus approcher du voleur et de l’imposteur que du docteur en médecine, qui doit être homme honnête, sage et de bonnes mœurs. Il a passé le reste de sa vie à Montpellier, où il a enfin misérablement rendu l’âme le 8e d’avril 1655, atteint d’un ulcère malin et lépreux de la gorge qui évoluait depuis quelques années, étant lui-même lépreux, comme toute sa famille et par hérédité. [26] Il a eu très mauvaise réputation dans tout le Languedoc, tenu pour un empirique assoiffé d’argent ; [27] et aujourd’hui encore, on le méprise comme un très misérable écrivain. Il n’a plu qu’aux débutants, pour sa nouveauté qui n’a grand charme que pour les ignorants, mais s’est évaporée ensuite. Voilà ce que j’ai connu du personnage. Venons-en à ses écrits, qui ne méritent guère plus d’estime. Avant cela, il avait écrit de morbis internis et de febribus[8] qui n’est rien d’autre qu’une suite d’emprunts à l’ouvrage immense et méticuleux de Daniel Sennert : c’est le très misérable résumé d’un excellent livre ; pour sa brièveté, les jeunes médecins y ont eu recours comme à une ancre sacrée, sed pro thesauro carbones[9][28][29] Ensuite, il a donné ses Observationes, ouvrage misérable, pour ne pas dire merdeux, [10] et tout à fait indigne d’être lu par un honnête homme. Pour prolonger les chapitres de ces deux livres, il a ajouté certains emprunts à Zacutus, et je ne m’en étonne pas : [11][30] l’un et l’autre furent en effet empiriques, chimistes et avides sectateurs de secrets ; et même imposteurs et, comme j’ai entendu dire d’eux, de confession juive, ce que je supporte mal. [31] En effet, ces vauriens, qui sont étrangers à la foi chrétienne et qui ont le Christ en horreur, ne devraient pas être tolérés dans les Écoles des princes chrétiens, eux qui comptent pour palmarium facinus[12] et s’en attribuent même gloire et avantage, d’avoir trompé des chrétiens par leurs fraudes et leurs impostures. Mais bien que je sois catégorique là-dessus à leur sujet, sachez pourtant que je ne compare en aucune manière Zacutus à Rivière, médicastre de quatre sous qui toute sa vie n’a rien fait d’autre ou n’a du moins ambitionné qu’amasser des richesses et dépouiller les malades de leur or ; au moins ce Zacutus a-t-il mérité la louange pour son immense travail, même s’il contient çà et là bien des tromperies, bien des fictions et des fables, et des conclusions aussi fausses que dangereuses, qu’on ne peut approuver dans les opérations du métier. Ajoutez à cela que c’est un auteur dont la lecture est périlleuse autant que pernicieuse pour les débutants en médecine, encore jeunes et insuffisamment avancés dans l’étude de l’art. Mais plus une autre fois sur cet excellent Zacutus, si cela ne vous a pas satisfait. Pour conclure, je dirai de Rivière que je n’ai aucunement sollicité le jugement et la critique de M. Hermann Conring à son sujet, telle qu’on la lit dans son Introductio ad universam Medecinam, page 147 ; tout en pensant que Conring a voulu ménager Rivière, car il aurait pu le juger bien plus durement et sévèrement. [13][32] On a récemment imprimé ses Institutiones à Lyon sur la Saône ; je les ai ici, un ami me les a envoyées. Si vous m’en priez, voici ce que j’en pense : je n’y ai vu aucune raison de changer le jugement que je viens de porter ; elles sont du même aloi que les Observationes, et valent moins que rien ; dans leur préface, l’imprimeur promet une novam centuriam observationum encore inédite ; puissent-elles être meilleures que les autres, et plus propres à instruire les philiatres[14] Vous avez mon jugement sur les écrits de Rivière ; s’il vous a plu, je m’en réjouirai ; sinon, qu’il s’impute à lui-même le fait que je vous paraisse trop vif et trop injuste à son égard ; scapham enim scapham nuncupo[15] nec ulli cuiquam palpum obtrudo[16][33] Vous concéderez cela à la liberté philosophique et à la passion que j’ai pour vous, mais contre Rivière qui a voulu si impudemment jeter de la poudre aux yeux d’un siècle savant. J’en dirai peu sur les deux médicaments qu’il a mentionnés si souvent et si mal à propos. Le calomel de Turquet, qui a été un grand imposteur et très cupide écumeur de bourses (mais Rivière le loue comme illustre médecin, ut sit dignum patella operculum, habeantque similes labra lactucas) ; [17][34][35] c’est du mercure dulcifié, que Turquet a transmis à un gentilhomme français nommé de Bellebrune, à l’égal d’un grand secret qu’il ne faut jamais révéler, comme vous diriez pulchrum et subnigrum[18][36][37] L’antimoine dépouillé de sa force énétique est aussi un remède fébrifuge, qui ne purge ni par en haut ni par en bas, mais seulement par les urines ou la sueur, comme dans la poudre de Cornacchini. [19][38][39] Les infâmes chimistes entreprennent de gagner de l’argent avec leurs secrets pour duper les gens crédules en extravaguant ; les hommes honnêtes et savants ont recours aux médicaments éprouvés et en petit nombre, à l’aide desquels ils s’acquittent de leur charge selon une méthode conforme aux règles. [Ms BIU Santé 2007, fo 61 ro | LAT | IMG] Enfin, en avril 1655, à Montpellier, Rivière s’en est allé dans l’au-delà, étouffé par un ulcère malin de la gorge, virulent et lépreux, dont, avant de finir, je vous raconterai la circonstance risible : dans son testament, il avait ordonné qu’on l’inhumât dans l’église des dominicains (ce sont des moines de chez nous, vêtus de noir et de blanc) [40] et qu’on l’y portât alors en grande pompe, le visage découvert et nettoyé, les yeux ouverts, portant l’épée au côté et des éperons dorés, comme on le devait à un très noble guerrier qui jadis Illustres multorum animas demisit ad Orcum ; [20][41][42] la puanteur du cadavre fut si forte qu’elle coupa presque le souffle des porteurs ; tant et si bien qu’il tomba dans l’égout le plus proche, d’où on n’a pu le retirer que fort difficilement et à grand-peine, tout boueux et fort souillé d’excréments. De cette infortune ou fâcheux accident, ses collègues ont dit non sans à-propos : Eum qui tota vita famelicus et mimicus fuerat medicaster, post obitum factum fuisse lutulentum ; [21] mais en voilà assez et plus qu’assez d’un si insigne vaurien.

On a remarqué qu’avril 1655 a chez nous été fatal à beaucoup, et ce même mois-là a expédié dans l’au-delà six hommes qui ont bien mérité d’être fort connus, mais à des titres divers. Il y eut d’abord ce Rivière à Montpellier, Turquet de Mayerne à Londres, et un certain Le Fèvre à Troyes.  C’est celui qui, en 1642, fit boire un poison narcotique au cardinal de Richelieu, sous ombre de le faire dormir ; dont ce tyran le plus cruel, ce Jupiter massacreur français, cet autre Attila et ce fléau du monde chrétien s’en alla aux enfers le 4e de décembre (Dieu eût-il pu faire qu’un poison mortel l’eût englouti 20 ans plus tôt). [22][43][44][45][46] Ne vous semble-t-il pas merveilleux qu’en un seul et même mois ces trois charlatans aient péri en divers lieux : Rivière, d’un ulcère lépreux ; Le Fèvre, d’avoir pris de l’antimoine ; [47] Turquet, de vieillesse et tout couvert d’ulcères ? Dans le même mois de la même année trois autres hommes sont encore morts, mais tous très savants et très illustres pour leurs immenses connaissances sur quantité de choses : Daniel Heinsius, dans votre ville ; [48] David Blondel, à Amsterdam, théologien et historien très éminent ; [49] et ici à Paris, mon très grand ami François Guyet, [24][50] qui avait jadis été le très méritant précepteur du cardinal de La Valette, [51] et celui M. Nicolas Bourbon, que je vénère profondément, natif de Bar-sur-Aube [52][53] (à la différence de l’autre Nicolas Bourbon, natif de Vendeuvre, son arrière-grand-oncle, qui a vécu il y a cent ans), qui mourut ici en 1644, âgé de 83 ans ; Achate le plus fidèle et le plus lettré de tous les savants, il était du petit nombre des poètes grecs et latins les plus estimés. [24][54] Que pensez-vous de ces trois derniers ? Le moindre de ces trois-là a surpassé en érudition et en vertu trois millions d’empiriques, de charlatans, de stibiaux et de bavards de cette sorte.

Ad quorum exitium non debuit una parari
Simia, nec serpens unus, nec culeus unus
[25][55]

Mais tant d’impertinents vauriens me font honte : puisqu’ils n’ont absolument aucun mérite, ils sont à tenir pour totalement indignes d’accaparer nos moments de loisir. Les laissant donc de côté et ne me souciant plus d’eux, j’en reviens aux livres.

N’avez-vous jamais vu l’Itinerarium de Benjamin de Tudèle, de récente édition in‑4o, avec les notes de quelque savant de chez vous ? [26][56][57] Rivet in Exodum ? le même in Decalogum ? [27][58] Anton Günther Billich in Examine Deliriorum chymicorum Petri Laurembergii ? du même, Exercitium Chymicorum ultimum et supremum ? l’Adsertionum chymicarum Sylloge, etc., in‑4o ? [28][59][60] Si tous ceux-là se vendent chez vous, achetez-les-moi, je vous prie, et je vous en rembourserai le prix. Mais en attendant, voici une liste de trois livres récemment imprimés, que j’ai ici, pour les placer dans votre Nomenclator : [61] Gabrielis Fontani, Iacobi filii, artium et medicinæ Doctoris, Medicorum Massiliensium Collegio aggregati, de Veritate Hippocraticæ medicinæ firmissimis rationum et experimentorum momentis stabilita et demonstrata, seu Medicina antihermetica ; in qua Dogmata Medica, Physiologica, etc., Lyon, 1657, in‑4o ; [29][62][63] [Ms BIU Santé 2007, fo 61 vo | LAT | IMG] les Institutiones medicæ de Lazare Rivière, réparties en cinq livres, in‑4o, Lyon, 1656 ; les quatre livres de Consilia et responsa medicinalia de Benédetto Silvatico, in‑fo, Padoue, 1656. [30][64]

Ce mois prochain, nous attendons le Varanda qu’on achèvera ces jours-ci à Lyon. [31][65] Gardez-vous, s’il vous plaît, de l’acheter car je vous en destine un exemplaire à vous envoyer en cadeau, avec d’autres que j’ai ici mis de côté pour vous.

On dit qu’on imprime à La Haye-le-Comte un nouvel ouvrage de M. Gerardus Johannes Vossius de Philosophia et philosophorum sectis ; [32][66][67] Dieu fasse que soient enfin publiées les lettres de ce très grand homme (dont je vénère la mémoire et admire le savoir encyclopédique) à ses amis français et allemands, en particulier à Hugo Grotius, ainsi que les lettres que Grotius lui a écrites. [33][68] Vos affaires avec notre panurge de Mazarin [69][70] semblent n’être pas encore bien conclues, ni suffisamment affermies. Je m’étonne que, par je ne sais par quelle fatalité pour nous, ce politique empourpré ne succombe pas enfin à l’écroulement de notre patrie et ne soit pas enseveli sous la masse de nos affaires publiques. La santé du Jupiter capitolin semble changer et diminuer de jour en jour : il ne lui reste plus aucune dent ; pour prévenir une ischurie mortelle, on lui a percé la vessie au niveau du périnée ; [34][71][72][73][74][75] à tel point que c’est la raison pour laquelle, à Rome, beaucoup d’empourprés pensent sérieusement à la papauté à venir, pour eux-mêmes ou pour leurs alliés, contre le gré et en dépit du Saint-Esprit, qui s’éloigne d’eux tant qu’il peut. Portez-vous bien, très éminent Monsieur, et aimez celui qui est votre très affectionné et très dévoué

Guy Patin.

De Paris, ce vendredi 31e d’août, qui fut jadis mon jour de naissance, en l’an de grâce 1601.


Écrire à l'éditeur
Licence Creative Commons "Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron" est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale 4.0 International.
Une réalisation
de la BIU Santé
×
     [1] [2]   Appel de note
    [a] [b]   Sources de la lettre
    [1] [2]   Entrée d'index
    Gouverneur   Entrée de glossaire

× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Johannes Antonides Vander Linden, le 31 août 1657

Adresse permanente : //www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=1121

(Consulté le 16.09.2019)