L. 349.  >
À Charles Spon, le 19 mai 1654

< Monsieur, > [a][1]

M. Sorbière [2] m’est venu voir, qui m’a appris que depuis trois jours il avait reçu des lettres de Leyde [3] par lesquelles il apprenait que trois hommes de grande réputation pour la doctrine y étaient morts depuis peu, savoir MM. Triglandius [4] pour la théologie, Adamus Stevartus [5] pour la philosophie et Zuerius Boxhornius [6] pour les belles-lettres[1] Il a mauvaise opinion de Cromwell [7] pour la France, et que cet homme est fort à craindre pour ses desseins tyranniques, que l’on ne s’en garde pas assez ; qu’il voudrait bien avoir avis de quelque bon bénéfice vacant, bon prieuré ou de quelque petite abbaye, tandis que le Mazarin [8] est en faveur et lui en crédit ; qu’il a grande peur qu’il n’arrive du changement avant que d’être rempli ; [2] qu’il a une mauvaise opinion de la fortune du Mazarin et qu’il ne croit pas qu’elle dure encore longtemps ; que sa santé commence à s’affaiblir et qu’il ne peut pas monter à cheval à toute heure pour suivre le roi partout, etc. ; que les ministres ont grand tort de cacher au peuple la vérité comme ils font, etc. Qu’en dites-vous ? Ne vous semble-t-il pas bien converti ? Au moins la plupart de ceux qui se convertissent parlent comme lui, mais il y a une pension au bout qui les pousse et les anime. [9]

Le roi [10] est allé aujourd’hui à Fontainebleau [11] avec la reine [12] et toute la cour pour revenir dans huit jours. Le curé de Saint-Paul [13] avait été exilé pour donner contentement aux pères de la Société, et bientôt après il fut rappelé. Tandis qu’il était en exil, on afficha à la porte de l’église de Saint-Paul [14] un papier contenant ces mots : Louis xiv, roi de France et de Navarre, archevêque de Paris et curé de Saint-Paul[3]

Pour le médecin qui fait des notes sur le Van Helmont, [15] j’ai ouï dire à M. Henri qu’il est de Padoue, [16] et non de Paris [17] comme vous dites. S’il est de Paris, quod non ausim affirmare[4] ce sont justement l’un des deux que vous m’écrivez, ou Des Gorris [18] qui est plus savant qu’eux, mais guère plus sage, et charlatan infatué de chimie [19] et de secrets autant que fut jamais Paracelse. [20] M. Sorbière est gras et gros, à la chasse d’une abbaye, mais je ne sais quand elle viendra.

Je suis bien aise qu’ayez remporté la victoire par-dessus votre charlatan, [21] cette race de vipères se fourre partout, genus hominum quod semper vetabitur, et semper retinebitur[5][22] Je ne connais point ici de charlatan Nardoin, mais bien Naudin, [23] apothicaire du faubourg Saint-Germain, qui est un faux teston et un dangereux pendard[6] M. Riolan méprise fort Pecquet [24] et ne le craint point. Pour le livre de Jo. Eus. Nierembergius de Miris et miraculosis naturis in Europa, etc.[25][26] je ne l’ai jamais vu, mais je vous prie de me l’acheter. [7] Vous pouvez croire que ce n’est point pour les miracles qu’il prêche car je n’en crois aucun s’ils ne sont dans Aristote [27] ou dans Galien, [28] mais c’est afin d’avoir tout ce qu’il a fait. Pour l’Anti-Démon de Mâcon[8][29][30] je l’ai céans il y a plus de trois mois, outre que M. Gras [31] m’en a envoyé un par M. Fourmy. [32] Tout cela est bien étrange, mais je ne pense pas qu’il soit vrai. Et miranda canunt sed non credenda poetæ (per poetas intelligo concionatores omes, cuiuscumque generis fuerint ministros, loyolitas, monachos, etc.)[9][33] Je n’ai jamais vu ni ouï parler d’oiseaux sans os. On confond ici les ortolans [34] avec les becfigues ; [10][35] ainsi je n’en sais rien de nouveau, mais je pense que ces petits oiseaux sont plus gros et mieux nourris en Languedoc et en Provence qu’en pays de deçà.

Si les médecins de Montpellier [36] sont mal payés de leurs gages, ils se récompenseront à donner des licences [37] à ceux qui les en prieront, modo fiat nummis præsentibus[11] C’est un abus dont je m’étonne, mais que je ne puis empêcher. Interea patitur iustus[12] On ne fait pas mieux autre part : chacun tire à ses fins et à ce diable d’argent. J’enrage de voir tant de jeunes gens qui se targuent de leurs bulles apostoliques, [38] et qui se disent docteurs en médecine de telle et telle Faculté, qui vix medicinam a primo limine salutaverunt[13] Il y en a même qui ne savent rien du tout et qui ne sauront jamais rien.

Le gazetier d’Angleterre a impudemment mis dans la Gazette [39] que le cardinal Mazarin faisait emplir le Bois de Vincennes [40] de toutes sortes de bêtes afin d’y loger le roi par ci-après. Il est vrai que l’on y bâtit et l’on y peuple le parc afin que le roi puisse aller à la chasse. [14]

On s’en va ici imprimer in‑fo un fort beau livre, lequel a été examiné et passé par l’étamine de MM. Chapelain [41] et Conrart, [15][42] et autres habiles de l’Académie : c’est la Vie de M. d’Épernon [43] faite par M. Girard, [44] jadis son secrétaire. [16] L’on m’a dit que cette vie contiendra l’histoire de près de cent ans, qu’elle sera fort belle et très curieuse ; mais pour le certain on n’y dira point tout.

L’histoire de la vision de ce M. Chalandeau [45] m’est tout à fait inconnue et n’en ai jamais ouï parler, mais bien seulement ai-je ouï dire à M. Benoît [46] de Saumur, [47] il y a plus de 15 ans (qui déjà se sentait bien fort de la vieillesse), qu’il devait y avoir en France un grand changement de religion l’an 1664 ; que l’Italie serait alors ruinée flamma et ferro ; [17] que la messe serait abolie et que nous irions tous au prêche. Il n’y a plus que dix ans à attendre cette belle prophétie qu’il disait avoir été faite par un ancien conseiller de la Cour, cuius nomen mihi excidit[18] et qu’il vivait du temps de Henri ii[48] sed non ego credulus illis nugis[19] Je sais bien que generatio præterit et generatio revertitur[20][49] Il pourra y avoir du changement dans le gouvernement politique de l’Europe, il y a assez grand nombre de méchants qui méritent punition ; mais le modus quo tanta mirabilia contingent [21] n’est connu qu’aux prophètes, desquels la famille est éteinte et la race morte il y a plus de deux mille ans car M. Casaubon [50] prétend, in suis Exercitationibus ad Annales C. Baronii[22][51] qu’il n’y en eut aucun trois siècles entiers avant la venue du Messie. Je vous prie de dire et de lire tout ce que ci-dessus à M. Gras et de l’assurer que je serai toute ma vie son très humble serviteur. Novi hominem et quanti sit ponderis apprime intelligo ; [23] aussi ne le mets-je pas à tous les jours comme les autres. [24]

Nouvelles sont venues de Rome que le signor Pietro Mazzarini, [52] père du cardinal, notre grand et premier ministre, y est mort âgé de 83 ans. [25] Si son fils doit autant vivre, il a beau de faire gambades, [26] il est encore bien loin du but. Nonobstant l’amnistie du comte d’Harcourt, [53] vérifiée en Parlement, il n’a pas laissé de s’accorder avec l’empereur [54] et de se dire, comme il a fait par son traité, landgrave d’Alsace.

L’antimoine, [55] duquel on ne parle plus guère ici qu’avec détestation, reçut hier un vilain coup de pied chez un conseiller de la Cour nommé M. de Villemontée, [56] dont la fille mourut âgée de 14 ans ex duplici stibii dosi porrecta, a reverendis viris magistris nostris, turpissimis pharmacopœorum mancipiis, de Bourges [57] et Rainssant, [58] quibus tale facinus est familiare : [27] l’un est gendre d’apothicaire, l’autre est fort leur serviteur ; tous deux fort affamés d’écus et qui ont bonne envie d’en avoir.

Le roi, la reine, le Mazarin et toute la cour sont arrivés le mercredi 13e de mai de leur voyage de Fontainebleau. Le gouverneur de Guise, [59] nommé Bridieu, [28][60] a donné avis à la cour que 12 000 Anglais ont dessein de passer vers Calais et de se joindre au prince de Condé ; [61] et néanmoins, nonobstant toutes ces menaces, on ne laisse pas de danser ici des ballets et on n’y parle que de réjouissances.

M. Gras m’a depuis envoyé par M. Fourmy un petit livret fort curieux intitulé Histoire naturelle, ou relation du vent particulier de la ville de Nyons en Dauphiné, dit le vent Saint-Césaré d’Arles et le Pontias, imprimé à Orange [62] l’an 1647. [29][63][64][65] Dans l’inventaire des auteurs dont il s’est servi, page 12, il cite M. le président de Boissieu [66] dans les Quatre merveilles du Dauphiné[30][67] Je voudrais bien savoir si ce livret a été imprimé et en ce cas, en avoir un, s’il vous plaît. J’ai connu à Paris cet auteur, qui est un galant homme (il est gendre de M. Déageant [68] qui fit tuer le marquis d’Ancre [69] par l’avis qu’il donna à M. de Luynes [70] qu’il fallait faire ainsi). [31] Il est premier président de la Chambre des comptes de Grenoble. C’est lui qui a commenté Ovidius in Ibin, in‑4o à Lyon, [32] et qui a envie de faire imprimer plusieurs autres livrets et traités qui regardent l’histoire. Si ce livre que je souhaite a été imprimé, ç’aura été à Grenoble ou à Lyon. L’auteur, qui est un excellent homme, m’en a autrefois parlé me visitant céans. Entre autres merveilles du Dauphiné, il y en a une fontaine qui brûle, de laquelle M. Tardin, [71] médecin de Tournon, [72] a fait un livre. [33] Ce M. de Boissieu était aussi un des bons et particuliers amis de feu M. Naudé, quo etiam nomine mihi est carissimus[34]

Ce matin, commandement a été fait aux officiers qui sont en quartier qu’ils eussent à se tenir prêts pour partir le lundi, lendemain de la Pentecôte, pour aller au voyage du sacre [73] qui se fait à Reims [74] lundi, lendemain de la Trinité, [35] sauf à changer s’il survient quelque empêchement ou affaire pressée ; car on dit ensuite, tout au moins, si le sacre ne se fait, que le roi ira à Compiègne [75] pour y voir passer ses troupes ; qu’il ira jusqu’à l’armée et puis après, qu’il reviendra se renfermer dans le Bois de Vincennes où il y a des cerfs, des biches, des sangliers, des chevreuils et toute autre sorte d’animaux qui peuvent servir à la chasse, [36] au divertissement ou au plaisir du roi. Un bruit sourd continue que le Mazarin [76] a une pierre [77] dans la vessie qui sola sectione detrahitur[37] Ainsi la taille [78] sera nécessaire à celui qui a si bien taillé [79] le peuple.

Qu’est devenu notre Provençal chimiste M. Arnaud [80] qui était arrêté à Turin [81] dans les prisons de l’Inquisition ? [82] En est-il sorti ses braies nettes ? [38] On dit qu’il a été arrêté au Conseil que M. de Bordeaux, [83] maître des requêtes, sera chargé de demander à Cromwell qu’il ait à se déclarer à la paix ou à la guerre et que l’on ne veut plus traîner dans le doute ; qu’il se déclare s’il veut. J’ai ouï dire quatre vers latins à un honnête homme, que l’on dit avoir été envoyés d’Angleterre. [39] Je vous baise les mains et serai de toute mon affection toujours, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

< De Paris, ce 19e de mai 1654. >


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Charles Spon à Guy Patin, le 19 mai 1654.
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(Consulté le 15.11.2019)

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