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À Claude II Belin, le 4 août 1642

Monsieur, [a][1]

J’ai reçu la vôtre, dont je vous remercie. Je vous assure que monsieur votre frère [2] est réduit pour le présent à une fièvre tierce [3] purement intermittente, de laquelle l’accès ne dura pas hier plus de trois heures. Il est vrai que son ventre et son estomac pâtissent fort parce que, outre son flux [4] qui continue, il vomit presque toute la journée. [1] Aujourd’hui matin, qui est son jour d’intermission, il a pris un breuvage fait de rhubarbe [5] et de séné, [6] ad maiorem biliosi humoris intus coerciti excretionem promovendam, ne amplius in posterum serviat, et nova symptomata producat[2] J’espère bien mieux dorénavant de sa santé que je n’ai encore fait par ci-devant ; il n’y a que ces vomissements qui me laissent du doute. Il doit avoir son accès demain à trois heures du matin ; j’espère qu’il sera bien supportable, principalement si le remède d’aujourd’hui fait ce qu’il doit. Il est tout converti et est bien délibéré d’avoir grand soin de sa santé à l’avenir. [3] Sa médecine, qu’il a prise aujourd’hui, opère fort bien : il a vidé par en bas (il ne vomit guère que le jour de la fièvre) quantité de bile jaune [7] et verdâtre assez épaisse ; je pense que toute cette impureté descend de son mésentère, [8] qui est la partie dans laquelle est contenue et se croupit toute la cause conjointe des accès de la fièvre tierce, ex sententia nostri Fernelii, quam puto esse verissimam[4][9][10] Le roi [11] est encore à Fontainebleau. [12] On dit que M. le Prince [13] s’en va en Bourgogne et delà, en Languedoc. On imprime à Lyon en deux volumes in‑fo toutes les œuvres de Zacutus Lusitanus. [5][14] Je vous baise les mains et suis, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

Patin.

De Paris, ce lundi à midi, 4e d’août 1642.


1.

La proximité inhabituelle des quatre dernières lettres et de celle-ci traduit l’extrême préoccupation de Guy Patin pour la santé de Sébastien Belin, jeune frère de Claude ii, dont il avait la charge à Paris : 18, 28, 30, 31 juillet, 4 août.

2.

« pour favoriser largement l’excrétion de l’humeur bilieuse réprimée qui est en lui, afin qu’il n’en soit davantage incommodé dans l’avenir et qu’elle ne produise de nouveaux symptômes. »

Rhubarbe médicinale (Furetière) :

« Racine qui vient du royaume de Boutan aux extrémités de l’Inde, qui est fort purgative et qu’on mêle dans les médecines, particulièrement pour purger la bile. On fait des poudres, des extraits de rhubarbe. Elle n’est pas sauvage comme quelques-uns ont pensé, mais elle se cultive dans les jardins, et surtout en la province de Xensi et de Suchen en la Chine. C’est de là que ceux du Tibet et du Mogol, qui y vont souvent, ont accoutumé de l’apporter en Turquie, d’où elle vient en France. Elle est jaune ou rousse en dedans, marquetée de rouge. Sa substance est compacte et pesante. Elle est d’un goût amer et astringent, et d’une bonne odeur. Quelques médecins ont estimé que la rhubarbe est la même plante que le rhapontium des Anciens, dont parle Dioscoride, qui est une racine noire semblable au grand centaureum, qui a pris son nom du fleuve Rha, {a} qui arrose une province du Pont ; mais il est certain que les Anciens n’ont point connu la rhubarbe, non plus que nous ne connaissons point le rhapontique. Saumaise dit qu’on l’a appelée rheubarbarum par corruption de rha barbaricum. Fuchs dit qu’on l’a appelée rha barbarum, à cause qu’elle fut premièrement apportée de Barbarie au retour du voyage que fit Charles Quint à La Goulette. {b} Matthiole {c} dit qu’elle vient de l’Éthiopie troglodytique, que les Anciens appelaient Barbarica ; mais toute celle dont on use maintenant vient des Indes Orientales. »


  1. Aujourd’hui la Volga.

  2. Port proche de Tunis.

  3. V. note [42], lettre 332.

« La rhubarbe est employée utilement pour arrêter le cours de ventre, pour nettoyer et pour fortifier l’estomac. Elle est bonne contre les vers. Elle purge doucement en resserrant. Elle excite l’appétit » (Chomel).

La rhubarbe de nos vergers ne fut acclimatée aux sols français qu’au xviiie s.

V. note [22], lettre latine 351, pour le rhapontic (rha ponticum), purgatif de la même famille que la rhubarbe (rha barbarum), mais distinct d’elle.

3.

Si la médecine a bien évolué dans la connaissance des fièvres, elle est demeurée tout à fait constante dans l’obstination à rendre le malade responsable de sa maladie, à cause de sa mauvaise conduite à l’encontre de la déesse Hygie. Un tel châtiment est spécialement mérité quand la maladie est indocile, c’est-à-dire qu’elle échappe à la toute-puissance des médecins.

4.

« conformément à l’opinion de notre Fernel, que j’estime être profondément vraie. »

Le péritoine est la fine membrane qui tapisse entièrement les parois de la cavité abdominale et les viscères qui y sont contenus, à la fois pour les maintenir en place et pour y conduire les vaisseaux nourriciers (artères, veines, canaux et ganglions lymphatiques, nerfs). Dans le jargon médical moderne, « méso » (de mésos, « ce qui tient le milieu », en grec) désigne un feuillet du péritoine.

Le mésentère (de méso et entéron, « intestin » en grec) est la partie du péritoine qui enveloppe l’intestin grêle en l’attachant en arrière à la colonne vertébrale (racine du mésentère). Au temps de Guy Patin, on attribuait à l’inflammation (v. note [6], lettre latine 412) et à l’« obstruction du mésentère » une bonne partie des maladies de l’abdomen. Le symptôme crucial en était le « flux mésentérique » caractérisé par l’apparition de « chyle corrompu » (glaires purulentes) et de sang dans les selles. Cela englobe aujourd’hui un grand nombre d’affections abdominales (touchant la vésicule biliaire, le pancréas, l’appendice, le côlon, etc.) dans leurs stades évolués (abcès, perforations intestinales, péritonites, cancers), et le mésentère n’est plus considéré que très rarement comme un siège primitif et spécifique de maladies.

Le chapitre vii, livre sixième de la Pathologie de Jean Fernel (traduction française, Paris, 1655, v. note [1], lettre 36), est intitulé Les maladies du mésentère et de ce qu’on nomme pancréas, leurs causes et leurs signes ; le cadre des maladies de cette région était nébuleux et servait principalement à classer les phénomènes digestifs auxquels on ne savait pas attribuer une autre cause spécifique (pages 425‑426) :

« Le mésentère est pareillement sujet à une vraie inflammation quand, par l’érosion ou rupture de ses veines, le sang sort et, s’étant outre nature amassé en quelque endroit, se pourrit, puis, venant à suppurer, fait finalement un abcès. Cette inflammation ne cause aucune douleur manifeste ; on sent seulement une pesanteur, si c’est que d’aventure on la pressait fort. {a} La fièvre qu’elle excite est fort petite et lente, sans soif, sans grands symptômes, de sorte que le malade n’en est guère abattu et n’en quitte point ses exercices ordinaires. {b} On rend au commencement une certaine sanie rouge, {c} puis, l’abcès étant crevé, il coule un pus blanc par les selles ; et ces choses sont tantôt mêlées avec les matières fécales, tantôt pures et sincères, comme quand l’inflammation se rencontre és derniers intestins, {d} parce que lors, le pus coule dans la capacité de l’intestin droit ou du côlon, {e} par la veine plus proche, et sort quelquefois tout pur en grande quantité, sans faire aucune douleur ; {f} ce qui a donné autrefois matière d’étonnement et de dispute à des médecins fort célèbres. Mais il était aisé de reconnaître que cela ne provenait d’ailleurs que du mésentère affecté, car il ne saurait provenir ni des boyaux enflammés, ni du ventricule {g} sans une douleur véhémente. Et dans l’inflammation du foie et de la rate, la fièvre est plus violente et tous les symptômes plus grand ; et la sanie ne sort pas pure et séparée, à cause de la longueur du chemin qu’il faut qu’elle fasse. Pour les reins, quand ils sont affectés, ils ne se purgent point par là, mais par les urines. Et partant, {h} il ne reste dans la capacité de l’abdomen que le seul mésentère qui, sous ces marques-là, soit attaqué d’inflammation. » {i}


  1. « s’il advient qu’on la palpe et comprime vigoureusement. »

  2. Ce qui ne correspond pas à la tierce (survenant un jour sur deux) telle que la décrivait Fernel au chapitre xiii, Des causes et des signes de la fièvre tierce (livre quatrième de la Pathologie, page 270‑271) :

    « La vraie fièvre tierce vient de l’inflammation de la bile jaune superflue, laquelle se putréfie, ou dans la vessie du fiel [vésicule biliaire], ou bien autour des entrailles et és [aux] cavités des viscères ; d’où néanmoins il en passe quelquefois dans les veines une certaine portion, qui se mêle parmi le sang. […]

    Cette fièvre surprend tout à coup, par un très grand frisson, qui fait trembler quelquefois tout le corps, sur la fin duquel, la bile s’étant épandue, provoque fort souvent un vomissement. Puis la chaleur vient promptement à s’allumer et à se répandre par tout le corps, et s’augmente incontinent, de sorte qu’elle atteint en peu de temps le plus haut point de sa vigueur et devient âcre, poignante, et qui frappe rudement la main quand on la touche ; mais elle se rabat aussitôt. Le malade brûle tellement qu’il est contraint de se découvrir le corps et se tourner de côté et d’autre, sans pouvoir demeurer en même posture ; et ayant de la peine à respirer, il faut qu’il attire souvent quantité d’air par de grandes et fréquentes respirations ; et mourant presque de soif, il demande incessamment à boire ; et est travaillé de veilles, de douleur de tête, de fâcherie [colère] et de fureur [délire]. Le plus long accès est de douze heures (quelquefois, il n’en dure que sept ou quatre) et finit par une grande sueur chaude et vaporeuse, après laquelle suit la pure intermission. »

  3. V. note [11], lettre de François Rassyne, datée du 27 décembre 1656.

  4. Dans l’iléon ou le côlon.

  5. Du rectum ou du côlon.

  6. V. notes [5] de la Consultation 11, pour la place du mésentère dans les hémorragies digestives, et [5] de la Consultation 16, pour la description et l’analyse d’une diarrhée purulent de cette sorte.

  7. De l’estomac.

  8. Par conséquent.

  9. V. note [4], lettre 798, pour Fernel sur le mécanisme des maladies du mésentère.

5.

V. note [7], lettre 68, pour les Opera omnia d’Abraham Zacutus.

a.

Ms BnF no 9358, fo 73 ; Triaire no lxxi (pages 234‑235) ; Reveillé-Parise, no lix (tome i, pages 94‑95).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Claude II Belin à Guy Patin, le 4 août 1642.
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(Consulté le 05.12.2021)

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