L. 95.  >
À Charles Spon,
le 26 octobre 1643

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Monsieur, [a][1]

Le titre du livre intitulé Du rappel des juifs[2] qui vous semble scandaleux, n’est pas ce que vous pensez : il entend par là le rappel des juifs à l’Église, etc., [1] et y conte de fort belles chansons qui vous feront pitié quand vous les verrez ; il y a néanmoins aussi quelque chose de bon. Sunt bona, sunt quædam mediocria, sunt mala multa, etc[2][3]

M. de Saumaise [4] est encore ici, on parle de l’y arrêter et retenir tout à fait moyennant quelque grosse pension ; à quoi lui peut servir extrêmement la faveur de M. le président de Bailleul, [5] surintendant des finances, qui est mon grand et intime ami ; il n’y a pourtant encore rien d’arrêté. Il ne m’importe où il aille, pourvu qu’il soit bien et que ses œuvres soient imprimées. Les pensions ne sont jamais guère soigneusement payées de deçà, à qui que ce soit. Le savant Casaubon [6] pensa en mourir de faim à Paris sous Henri iv ; [7] sur quoi vous voyez une si belle épître contre les financiers in Epistolis Iosephi Scaligeri, viri incomparabilis : [3][8] c’est l’épître 58, elle est de l’an 1601. D’un autre côté, il est haï en Hollande par les amis de Daniel Heinsius, [9] auquel il a été préféré publico decreto ; [4] joint que mademoiselle sa femme [10][11] voudrait bien n’y pas retourner et aimerait tout autrement demeurer ici. [5] Pour moi, ubinam sit, nihil moror, modo ei bene sit, modo vivat et valeat[6] Je sais ce que c’est pulvis nabathæus ad albuginem oculorum[7] Nabathæa est une province de l’Afrique. M. Grotius [12] en louant Scaliger a dit Læva tenet chartas Nabathæi munera cœli, etc., [8] par où il entend le papier.

Feyneus [13] était un professeur de Montpellier [14] qui a eu grande réputation, qui vivait vers l’an 1564 ; [9] vous m’en direz davantage quand il vous plaira. Le duc d’Enghien [15] était ici revenu quelques jours après la prise de Thionville, [16] mais il a été obligé de s’y en retourner pour contenir son armée dans le devoir et aider M. de Guébriant [17] contre l’armée bavaroise qui le menaçait. [10] L’armée du Parlement d’Angleterre [18] a eu de l’avantage sur le roi [19][20] qui a perdu 4 000 hommes, [11] et les troupes du pape [21] ont été malmenées par le duc de Parme. [22] M. l’abbé de Saint-Cyran, [23] très docte et très excellent personnage, mourut ici d’apoplexie [24] dimanche 11e de ce mois, âgé de 66 ans. Il a toujours été cru être le vrai Petrus Aurelius, il était aimé et révéré de tous les gens de bien de deçà, et surtout de la Sorbonne. [25] Le P. Caussin, [26] que la feu Éminence [27] avait fait exiler, est ici qui fait imprimer sa Cour sainte en cinq tomes in‑8o et un volume in‑fo, avec beaucoup de changements de ce qui a été par ci-devant[12]

J’ai autrefois ouï dire que les jésuites de Lyon vendaient en leur maison à tous venants une certaine confection purgative[28] comme une espèce de lénitif des boutiques, 8 sols l’once ; [29] qu’ils en vendaient de si grande quantité que les apothicaires [30] de Lyon en étaient malcontents, en tant que cela les empêchait de débiter leur lénitif et leur catholicon ; [13][31] et que quelques médecins s’en plaignaient aussi sur ce que divers malades prenaient et usaient de ce remède à contretemps et fort mal à propos. Je vous prie de me mander ce que vous savez de cela : si ces bons pères continuent ce trafic, ce que c’est que cette drogue, combien ils la vendent, et savoir si les apothicaires ou médecins de Lyon n’ont jamais fait aucune plainte contre eux là-dessus.

J’ai vu aujourd’hui M. de Saumaise. Oh, l’excellent et incomparable personnage ! Il m’a dit que pulvis nabathinus [14] est une poudre faite ex saccharo Nabeth[15] qui est une espèce de sucre [32] duquel il est souvent parlé dans les Arabes, [33] et que ce mot de Nabeth peut venir de Nabathæa, qui est en Arabie pétreuse, et qu’il en a parlé dans son livre de manna et saccharo[16][34][35] Il m’a aussi appris que M. Samuel Petit, [36] professeur à Nîmes, [37][38] était mort de trop étudier. Cette mort m’a fort touché. J’ai céans quelques bons livres de lui. [17] Il y a longtemps qu’il travaille sur le Josèphe [39] grec et latin à y faire des notes, et m’a dit que l’ouvrage en était tout achevé, qu’il serait imprimé. [18] Pulvis nabathinus sera quelque poudre détersive ad albuginem[19] comme quelques médecins se servent aujourd’hui du sucre candi en telle maladie des yeux. Hic laboramus penuria novitatis[20] c’est pourquoi je finis en vous suppliant très humblement de croire que je suis et serai de tout mon cœur, et toute ma vie, Monsieur, votre très humble serviteur.

Patin.

De Paris, ce 26e d’octobre 1643.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 26 octobre 1643

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(Consulté le 22.07.2019)