L. 360.  >
À Charles Spon,
le 21 juillet 1654

Codes couleur
Citer cette lettre
Imprimer cette lettre
Imprimer cette lettre avec ses notes

 

Monsieur, [a][1]

J’espère que vous aurez reçu ma dernière, laquelle fut du 7e de juillet, par la voie de M. Cholier qui est ici, fils unique d’un des conseillers de votre présidial de Lyon. [1][2] Depuis ce temps-là, nouvelles nous sont arrivées que les Espagnols assiègent Arras ; [3] que les maréchaux de Turenne [4] et de La Ferté-Senneterre [5] marchent avec 16 000 hommes pour empêcher qu’ils ne la prennent ; que le prince de Conti [6] est en Catalogne [7] où il a fait assiéger une petite ville nommée Villefranche. [2][8] Les députés des états de Languedoc [9] sont ici, l’un desquels est M. l’évêque d’Agde, [3][10] maître de M. Pecquet [11] qui fait ici réimprimer son livre in‑4o augmenté de la réponse qu’il fera à M. Riolan, [12] dans laquelle il m’a dit qu’il ne mettra aucune injure, et qui sera corrigé en quelques endroits et enrichi de quelques nouvelles preuves et observations. [4][13]

M. Fourmy [14] me dit l’autre jour qu’il s’en allait à Rouen pour quelques jours et qu’à son retour, il ferait balle dans laquelle il mettrait ce que je lui donnerai, quod unum imprimis opto ; [5] mais s’il ne vient bientôt, je tâcherai de prendre une autre voie, savoir celle du coche, pour vous faire part des nouveautés que nous avons de deçà, quas utinam haberes in manibus[6]

Ce 10e de juillet, à neuf heures du soir. J’ai fait aujourd’hui une débauche[15] de laquelle il faut que je me confesse à vous afin que vous sachiez que je veux bien vous rendre compte de mes actions : c’est que l’on m’a aujourd’hui mené dans un carrosse à quatre chevaux près de Meudon y voir un malade ; [16] et pour me régaler et me divertir, on m’a fait voir les Capucins dudit Meudon [17][18] qui est un admirable paysage ; [7] et delà l’on m’a mené au château [19] où j’ai vu le parc, les grottes, les chambres et les salles avec leurs tableaux. Je n’ai jamais rien vu de si beau ni en si bel air (cette belle maison a depuis plus de cent ans appartenu à la Maison de Guise ; M. de Servien, [20] aujourd’hui surintendant des finances, l’a achetée depuis trois mois 200 000 livres). [8] Delà l’on m’a ramené céans, Sic me servavit Apollo[9][21] Voilà ma débauche faite, ne me la pardonnez-vous pas ? Je pense qu’oui, si bene te novi[10] Vous pouvez bien me la pardonner, vu qu’il y a longtemps que je n’en ai point tant fait.

Le sieur Courtaud [22] de Montpellier [23] a ici envoyé son gendre pour tâcher d’obtenir que l’autre Courtaud, [24] son frère qui est ici fort vieux, s’en aille finir ses jours à Montpellier, afin de mettre tant plus aisément la main sur la succession. [11] Ce gendre a été bien étonné quand il a vu la réponse de M. Guillemeau [25] où son beau-père est si bien accommodé, aussi bien que feu M. Héroard, [26] oncle de sondit beau-père. [12] Tout ce qui est dans le livre de Courtaud contre moi ne sont que des bagatelles que je méprise et dont je me moque, et qui ont rendu son livre ridicule, aussi bien que les injures qu’il a dites à M. Riolan. Je vous prie néanmoins, quand vous lui écrirez, de tâcher de savoir pour quelle cause il en veut tant à ce Signor Patin qu’il appelle ; ou bien si tant de calomnies procèdent de la haine et de la suggestion de quelque autre que de lui, car nous en soupçonnons ici quelques-uns de la secte antimoniale ; et même, faites en sorte qu’il sache que je ne suis pas l’auteur de la Légende[27][28] même que je n’en suis pas soupçonné, que tous savent bien qui il est ; mais que ceux qui y prennent intérêt, en tant qu’ils y sont offensés, n’osent attaquer l’auteur d’icelle, faute de preuve. Le vrai auteur est celui que je vous ai mandé par ci-devant[13]

On dit ici qu’il est entré du secours dans Arras, environ 300 cavaliers ; mais néanmoins, on en a mauvaise opinion, d’autant que les assiégeants sont merveilleusement forts et en fort grand nombre.

Mais je vous en prie, dites-moi un peu qu’est devenu ce chimiste nommé M. Arnaud [29] qui avait été mis prisonnier à l’Inquisition [30] de Turin, [31] l’an passé : en est-il échappé, est-il mort, y est-il encore ? [14]

Comme je venais d’écrire les trois lignes de ci-dessus, est entré céans un chirurgien de Turin qui m’a appris qu’il est en liberté et qu’il a été à Lyon depuis qu’il est sorti de prison ; ce chirurgien s’appelle De L’Isle. [32]

Je viens de délivrer à un homme un paquet de livres pour vous faire tenir, dans lequel sont contenus ceux de MM. Merlet [33] et Guillemeau, pour vous premièrement, et puis après pour MM. Gras, Guillemin, Falconet et Garnier, à chacun un de chaque sorte. Obligez-moi de les saluer de ma part et de leur annoncer, afin qu’ils n’en achètent point si cas arrivait qu’il y en eût à Lyon de la part du libraire avant que mon paquet vous ait été rendu ; ce que j’entends particulièrement du livre de M. Merlet. [15] Vous leur donnerez pareillement chacun un des livres de M. Guillemeau contre M. Courtaud. Le livre de M. Martin [34] in Hippocratem de Aere, locis et aquis [35] est aussi pour M. Falconet, s’il vous plaît. [16] Le reste sera pour vous en attendant mieux. On travaille à d’autres : celui de M. Perreau [36] est sur la presse, d’autres lui succèdent. [17] Pour le Botal, [37] de curandi ratione per sang. miss.[38] je vous prie de le donner à M. Duhan afin qu’il l’imprime, comme il m’a promis, in‑8o[18]

La vie du vieux feu M. d’Épernon [39] est sur la presse in‑fo, il y en a douze feuilles de faites. On dit que ce sera une belle pièce, bien curieuse, bien historique, laquelle contiendra presque une centaine d’années, faite par M. Girard, [40] jadis son secrétaire. Nous n’avons guère en notre histoire personne dont la vie soit plus remarquable que celle de ce courtisan qui a vécu 89 ans ; la faveur et la puissance du cardinal de Richelieu [41] ont été véritablement très grandes, mais on n’en dira jamais toutes les vérités. [19]

Ce 18e de juillet. Pour réponse à la vôtre du 10e de juillet que je viens de recevoir tout présentement, je vous remercie du soin qu’avez pris de parler à M. Devenet, [42] et m’avez fort obligé de prendre de lui cet autre livre, Historia de actis et scriptis Lutheri de Cochlæus, [20][43] que je vous prie de me garder jusqu’à quelque commodité ; je tiens le marché qu’en avez fait et lui renverrai le sien. On dit que ceux de Gênes [44] s’accordent avec le roi d’Espagne par l’entremise des princes d’Italie. Je vous prie de faire mes recommandations à M. Barbier, [45] auquel je manderai ce qu’il y aura de nouveau de M. Gassendi [46] de temps en temps, jusqu’à ce qu’il ait de la copie.

Le peuple parle fort ici de l’éclipse [47] du soleil qui doit être le 12e du mois prochain. Ces phénomènes ne m’étonnent point, a quibus nil metuendum puto[21] je crains bien plus la tyrannie que l’éclipse, le malheureux gouvernement dans lequel nous sommes nous fait tout autrement plus de mal que n’ont jamais fait toutes les éclipses. A signis cæli nolite metuere[22][48] mais il est permis de craindre la guerre et ses conséquences, la peste [49] et la famine.

Pour vos compagnons imprimeurs, [50] j’ai parlé de leur affaire. Je ne sais pas ce qu’il en adviendra ni quand elle sera jugée, mais c’est une chose horrible que la chicane, que tous les gens de bien détestent ici comme une chose très cruelle, toute pleine d’iniquité, de désordre et d’injustice. M. < Le > Bignon, [51] l’avocat général, qui est le plus grand homme du siècle quamvis exiguus corpore[23] m’a bien écouté et a fait état des raisons que je lui ai alléguées contre l’avarice des maîtres, et entre autres, du règlement de Paris sur lequel ils se conforment. Il m’a promis de s’en souvenir quand l’affaire s’agitera au parquet, mais la chicane du Palais est effroyable pour les gens de bien et pour les pauvres, à qui elle ne laisse pas d’être chèrement vendue ; c’est pourquoi, Malheur à ceux qui plaident, Væ victis[24][52] Ceux qui ont prêté de l’argent à Chartier [53][54] y ont dépensé près de 1 500 livres et n’en ont pas retiré le quint ; encore ne l’ont-ils point eu, le procureur de Chartier l’a retenu tanquam sibi debitum ; [25] de sorte que Guénault, [55] qui pensait faire dépit à la Faculté et à moi, s’est bien brûlé pour nous échauder. Aussi n’a-t-il point d’envie d’y retourner à ce prix-là, c’est un des plus avares hommes du monde. Je me recommande à vos bonnes grâces et suis, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Guy Patin.

De Paris, ce 21e de juillet 1654.


Écrire à l'éditeur
Licence Creative Commons "Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron" est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale 4.0 International.
Une réalisation
de la BIU Santé
×
     [1] [2]   Appel de note
    [a] [b]   Sources de la lettre
    [1] [2]   Entrée d'index
    Gouverneur   Entrée de glossaire

× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 21 juillet 1654

Adresse permanente : //www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=0360

(Consulté le 16.10.2019)